Ils ne sont pas revenus

Prédication narrative de la veillée de Noël, le 24 décembre 2016 à Cortaillod.
Lectures bibliques: Matthieu 2,1-12 et Psaume 8

Il fait nuit maintenant et ils ne sont pas revenus…

Le palais du roi Hérode est silencieux et je peux enfin rejoindre ma couche.
Depuis dix ans que je travaille ici comme servante, je n’avais jamais vu une agitation aussi forte que ces derniers jours.
Léa! Donne à nos invités de quoi se rafraîchir.
Léa! Fais appeler les chefs des prêtres.
Léa! Dresse la table pour tous les convives.
Léa par ci, Léa par là.
Je ne savais plus où donner de la tête. Le roi était furieux et quand il se met en colère, je n’aime mieux pas me trouver à proximité. Je le connais. Les coups de bâton partent facilement.

Maintenant que je peux enfin m’allonger, je ne trouve pas le sommeil.
Je n’arrête pas de penser au fait qu’ils ne sont pas revenus.
Qu’est-ce que cela peut bien signifier ?

Est-ce qu’au moins ils ont réussi à trouver ce roi qu’ils cherchaient?
J’espère qu’Hérode ne leur a pas barré la route! Mais je ne le pense pas, ce qu’il voulait lui c’est qu’ils l’amènent à ce roi.

Ils étaient étonnants ces hommes.
Ils sont arrivés un matin dans la ville, assis sur leurs chameaux. Fatigués par la route, les vêtement recouverts de poussière.
Le tissu enroulé sur leur tête pour s’abriter du sable soulevé par le vent ne laissait entrevoir que leurs regards perçants.
Ils venaient du lointain Orient.
Je me demande comment c’est, loin à l’Orient.
En tout cas, la science est très avancée là bas. Ils avaient avec eux des grands parchemins sur lesquels ils avaient dessiné des cartes du ciel. Chaque étoile était représentée à son endroit exact, leur mouvement formaient des dessins fabuleux.
Quand ils l’ont déroulé sur la table, j’ai jeté un œil puis je les ai observés eux. Tous les trois penchés sur ce parchemin, ils montraient du doigt les étoiles en les désignant par leur nom.
Ils se livraient à de grandes explications qui, même si elles m’échappaient, n’en demeuraient pas moins passionnantes.
Ils disaient qu’on peut lire dans le ciel, que Dieu y fait connaître sa volonté, que tout à un sens et que la quête de toute la vie, c’est de le chercher.

Mais Hérode, lui, ne cherchait même pas à comprendre ce qu’ils disaient.
Il trépignaient et marmonnait: le roi des Juifs!… comment ça le roi des Juifs?!

Quel homme frustre, notre roi!
Si seulement, nous pouvions avoir un souverain qui s’intéresse à la science, à la musique, à l’univers, que sais-je… à autre chose qu’à lui-même en tout cas.
Il a beau être roi, à l’échelle du ciel, il est quand même tout petit.
Comme les paroles de ce psaume que me chantait ma grand-maman lorsque j’étais petite: Quand je vois le ciel, ton ouvrage, la lune et les étoiles que tu y a placées, je me demande : l’homme a-t-il tant d’importance pour que tu penses à lui?

J’aimerais bien, moi aussi, savoir lire dans le ciel.
J’aimerais avoir toutes les connaissances de ces hommes.
Mais je ne suis qu’une simple servante. Qu’un grain de poussière dans l’immensité de l’univers.
Devant ce ciel infini, je bénis le Seigneur pour la femme que je suis, et je cesse de rêver à être une autre.

Je n’ai pas besoin d’occuper une place plus importante sur terre, Dieu se préoccupe de moi même si je suis une servante.
Et puis, le pouvoir ne me fait pas envie.
Il n’y a qu’à regarder Hérode. Qui aurait envie d’être lui?
Jaloux, haineux, autoritaire et violent. Est-ce enviable?

Son pouvoir est une illusion. Sa colère et sa violence des signes de sa faiblesse et de sa peur.
Oui, il ne vit que dans la peur de perdre ce qu’il a et de voir disparaître la crainte qu’il provoque chez les autres.

Les hommes de l’Orient, eux, étaient habités d’une véritable puissance.
Une puissance qui venait à la fois de leurs connaissances et de leur capacité à écouter, à être ouverts à ce qui se présente à eux.
Ils savent bien plus de choses que moi, bien plus de choses même que le roi, mais ce qu’ils savent surtout, c’est quand ils sont arrivés aux limites de ce qu’ils pouvaient faire seuls.

Ils ont demandé de l’aide, demandé conseil aux sages d’ici et ceux-ci leur ont révélé les prophéties.
Ils se sont mis à l’écoute et ont repris la route.
Mais ils ne sont pas revenus.
Je me demande ce qui leur est arrivé.
Ont-ils trouvé ce roi?
Qui est-il?
A Bethléem? On m’a toujours appris que rien de bon ne pouvait venir de Bethléem. Et il n’y a aucun palais pour un roi.
Cet enfant serait-il né dans une simple maison?
Je me demande qui sont ses parents.

Mais si ce bébé n’a rien de spécial, comment l’auront-ils reconnu?
Peut-être que seuls ceux qui le cherchent pour le rencontrer et non pas pour le dominer peuvent le reconnaître?!
Espérons que ce soit le cas, ainsi Hérode ne pourrait pas le retrouver.
Peut-être que moi aussi je pourrais y aller!
Demain matin, je chausserais mes sandales et je quitterais le palais pour partir en direction de Bethléem.
Mais je n’ai rien à lui offrir…
Je ne pourrais pas aller à sa rencontre les mains vides.
J’ai bien vu dans leurs bagages, les sages avaient emporté de précieux cadeaux.
Espérons que tout cet or ne le pourrira pas. Je me méfie des richesses, elles changent les hommes. Les rendent cupides et injustes. Espérons qu’il saura en faire bon usage.
Il y avait aussi de l’encens et de la myrrhe. Des parfums de grand prix. Mais moi qui croyais que la myrrhe servait à embaumer les morts, c’est quand même un peu bizarre comme cadeau pour un nouveau-né. Espérons que cela ne lui porte pas malheur.

Non, Léa. Tu n’iras pas le trouver demain! Sois raisonnable.

Je vais rester simple servante ici, au palais du roi Hérode. Mais je continuerai à garder toutes ces choses dans mon cœur.
Et si cet enfant est véritablement le roi des Juifs, on devrait entendre parler de lui ces prochaines années.
Peut-être même qu’il viendra habiter le palais après Hérode!
Et devenir moi roi à moi. Je serai sa servante.

Il se fait tard, il faut quand même que je dorme. Ce soir, je n’ai pas envie d’éteindre ma lanterne.
Je laisse cette lumière briller.
Avec mon espérance que voici une bonne nouvelle: ils ne sont pas revenus.

Amen

Oh, on a oublié le p’tit Jésus!!!

Prédication de la veillée de Noël, 24 décembre 2015.
Textes bibliques: 2 Samuel 7,1-7 et Luc 2,1-14

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Sapin, crèche, étoile,… Autour de Noël, les symboles sont nombreux. Des symboles païens investis de sens chrétien: ne serait-ce que la date fixée en fonction du solstice et d’une ancienne fête païenne liée au retour de la lumière. Et des symboles chrétiens si bien intégrés qu’ils en perdent leur signification religieuse.
Ainsi, on ne sait plus si ils sont chrétiens ou païens. On ne sait plus qui de l’œuf ou de la poule a associé le sapin à Noël. Ni si le Père Noël est d’abord l’égérie de Coca-Cola ou le cousin du Saint-Nicolas.

À l’époque dans laquelle nous vivons, où la société civile craint les symboles religieux et surinterprète les risques de ce qui pourrait être mal reçu par les citoyens, la prudence ordonne d’interdire. Alors on écarte, on vide.

Parallèlement, on parle beaucoup de retrouver le cœur, l’esprit de Noël. Depuis des années, des voix discordantes appelaient à moins de consumérisme, à cesser de faire rimer Noël avec frénésie, consommation et excès. Les chrétiens avaient à cœur de rappeler le centre du message de Noël: la solidarité avec les démunis, la venue de Dieu pour tous, sans distinction. Il était frappant cette année de voir que ce message-là aussi a été déchristianisé. Paganisé pourrions-nous dire.

Voyez les messages de solidarité et les appels à la générosité qui se multiplient. Migros et Coop ont entièrement centré leur campagne de Noël sur ces thèmes (à ce propos, voir l’article de Protestinfo Noël sans religion au rayon des supermarchés). Sans aucune référence à une quelconque dimension religieuse, c’est bien autour de toutes ces valeurs de Noël que ces deux grands magasins ont construit leur communication cet hiver. La Migros organise même une collecte de dons en faveurs d’œuvres.

Un esprit de Noël retrouvé?

Alors de quoi nous plaignons-nous?!? Nous devrions crier victoire!!! Nous avons réussi. Réussi à transformer cette fête de la consommation en fête de la solidarité. Réussi à réinvestir du sens dans notre fête chrétienne devenue païenne. Et pourtant, quelque chose nous dérange.

Quelque chose qui s’exprime cette année dans une défense parfois démesurée des signes et des symboles. Quand des personnes se revendiquant athées défendent bec et ongles la présence d’une crèche. On s’attache désormais aux statues, sans dimension religieuse. On s’attache à des personnages de la crèche devenus soldats de plomb. On s’attache et on défend des coquilles vides.

Mais les paradoxes avec les statues, c’est pas nouveau à Neuchâtel. Comme nous sommes encore pour quelques jours dans l’année des 450 ans de la mort de Guillaume Farel, je me permets une petite parenthèse pour vous rendre attentifs à un élément que vous n’avez peut-être jamais remarqué.

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Vous connaissez bien entendu la statue de Guillaume Farel qui trône sur la parvis de la Collégiale. Elle représente notre réformateur debout, brandissant une Bible. Et savez-vous ce qu’il a sous les pieds? Il foule des restes de statues. Référence au célèbre sac de la Collégiale lorsque les réformés ont descendu les statues, signe d’idolâtrie, avant de les balancer dans le Seyon. C’est quand même assez particulier d’ériger une statue à un homme qui a démonté des statues. Et en plus, de le représenter marchant sur les restes de celles-ci.

Petite parenthèse neuchâteloise mise à part, il est difficile aujourd’hui de se situer en tant que chrétien, alors que l’on vit à la fois l’action de solidarité et l’attachement aux signes en dehors de toute dimension religieuse.

On vit le cœur du message de Noël.
On en expose les signes extérieurs comme de jolies décorations.
Tout est très joli… sauf qu’on a écarté le Christ de cette histoire.

Oh, on a oublié quelqu’un…

C’est incongru…
Incongru comme la situation dans laquelle se trouvait David. Il se pavane dans son palais de cèdre alors que son Dieu n’a qu’une maigre tente comme abri. Naturellement, il veut lui rendre honneur en lui bâtissant un temple. Et le prophète Nathan, dans un premier temps, l’y encourage. Spontanément, il considère également que le Seigneur doit être honoré par une telle construction. Mais la nuit porte conseil. C’est là que Dieu parle à ses messagers. Et telle n’est pas la volonté divine.

Il y a un verbe qui revient trois fois dans ces quelques versets. Nos traductions françaises n’aiment souvent pas les redondances et ont tendance à traduire différemment, mais il n’est pas inintéressant de noter l’insistance du texte sur le verbe s’installer. David s’installe dans son palais et c’est une fois installé qu’il réalise l’inégalité de traitement entre lui et Dieu. Dès lors, son souhait est d’installer Dieu dans un temple.

Mais voilà que le Dieu de David, n’est pas de ceux que l’on installe.
Voilà que l’enfant de Noël n’est pas de ceux que l’on installe.

Cette volonté de David correspond à son besoin à lui, pas au désir divin. C’est lui qui a besoin de donner à son Dieu un écrin qu’il considère à son image, de son rang. Dieu, lui, n’en a pas besoin. Il le dira à son prophète, en insistant sur le fait qu’il n’a rien demandé.

Un besoin légitimement humain. Auquel nous n’échappons pas. Nous cherchons aussi à nous installer dans nos Noëls. Et à installer Dieu bien à sa place, dans la bonne conscience de nos festivités. On installe Noël dans les imageries les plus cliché, voire les plus mensongères.

On installe dans le cadre féerique d’un paysage enneigé… alors qu’il ne neige quasiment jamais en décembre.

On installe dans la joie et sérénité… alors que les entreprises font pressions pour que tout soit bouclé avant les fêtes et que les gens arrivent sur les genoux à Noël. Sans compter le brouillard et le manque de luminosité qui pèsent sur le moral.

On installe dans l’amour et respect… alors que bien des familles vivent des tensions ou des moments difficiles.

Sans compter : les enfants qui braillent parce qu’ils n’ont pas reçu ce qu’ils avaient commandé au père Noël, le stress des courses de dernière minute et les chats qui font tomber les sapins (une préoccupation réellement répandue si j’en crois ce qui a circulé ces dernières semaines sur internet).

Bref, l’image de Noël et de sa soi-disant magie est bien installée et nous avec.
David a cherché à installer Dieu dans un temple.
De même, nous cherchons à installer le Christ dans la crèche. En le reléguant dans son tas de paille, bien rangé sur le bord de la cheminée. Mais surtout, qu’il ne vienne pas nous perturber, nous questionner, nous interpeller. Qu’il ne se mêle pas de nos vies!

On le rangera bien soigneusement, une fois les fêtes passées, enroulé dans du papier bulle avec la Marie, le Joseph, le bœuf et l’âne auquel on a déjà cassé une oreille. Ah, ces satanés chats!

Mes amis, cessons un instant de savoir ce qui serait bien pour Dieu, et laissons-le s’incarner à nouveau.
Venir habiter dans nos existences.
Venir investir de nouveaux symboles peut-être. Des symboles du monde qui pourraient devenir symboles de foi.

Laissons-le venir là où lui veut venir.
Laissons-le perturber notre monde bien rôdé où toutes les chambres de l’hôtellerie sont déjà occupées et où, pourtant, il parvient à naître.

Amen

Le compte de Noël

Voici le conte, raconté mercredi lors du Noël des aînés de la Commune de Cortaillod. Merci à Florence Droz du Centre œcuménique de documentation (COD) pour l’idée de ce conte que j’ai un peu retravaillé.

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Au petit matin

Ce matin-là, Nathan se leva de bonne heure. Après avoir mangé la galette que son épouse Rébecca lui avait préparée la veille au soir et bu un bon bol de lait de chèvre, il se mit en route. Il avait prévu de s’arrêter prier à la synagogue avant de se rendre à Bethléem et il ne voulait pas avoir à courir sur le chemin. Il n’était pas question d’arriver tout essoufflé à son premier jour. Car ce jour-là était un jour important: Nathan commençait un nouveau travail!

Le voyage se passa sans heurts et une fois dans le village, il trouva sans difficulté la maison des recenseurs. Il faisait connaissance avec ses nouveaux collègues lorsque le responsable du recensement entra. Continuer la lecture de Le compte de Noël

L’étoile de Bethléem: un conte de Noël

Chaque année au Noël des aînés de la Commune, je raconte un conte de Noël. Dans mes recherches pour un nouveau conte pour cette année, je tombe sur celui-ci que j’avais adapté il y a quelques années. Je n’ai pas retrouvé la source, donc pas non plus son auteur (désolée…). Cette histoire peut aussi être réécrite en saynète jouée par des enfants.

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Au lendemain…

Dans un pays lointain, il y a bien longtemps, des mages crurent apercevoir dans le ciel une étoile. Une étoile toute spéciale, une étoile qui devait annoncer un événement exceptionnel: la naissance d’un roi. Ils se mirent en route, dans la direction que leur indiquait l’astre. Après des jours et des jours de marche sous le soleil brûlant et dans la nuit glacée, ils arrivèrent aux portes de Jérusalem. Ils se rendirent à la cour du roi Hérode et apprirent de la bouche des sages où devait naître celui qu’on appellerait Le roi des Juifs: à Bethléem. Continuer la lecture de L’étoile de Bethléem: un conte de Noël

Du foin dans la crèche

Depuis quelques jours, la « polémique » autour de la crèche de Noël fait du foin à Neuchâtel (si vous me passez l’expression).

Il est intéressant de noter que ces questions provoquent des réactions très virulentes. Les signes extérieurs du christianisme sont défendus par des personnes éloignées de l’Église, ou même qui se déclarent athées. Les pasteurs interrogés, qu’ils soient membres de l’Église réformée ou de l’Église évangélique ont pour leur part élevé le débat.

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Ces événements m’inspirent quelques réflexions.

Notre société a un sérieux problème avec la dimension symbolique au sens large. Un monde « utilitariste » peine à investir les objets, les lieux, les actes symboliques. Et qu’on le veuille ou non, l’humain a aussi besoin de cette dimension pour s’épanouir personnellement et en collectivité. Au fond, ces sculptures en bois de la forêt de Chaumont, taillées à la tronçonneuse et offertes au Conseil fédéral lors d’une journée de travail dans la région, auraient pu réunir toute la population du canton. On aurait pu investir de sens cette femme, cet homme et cet enfant – la force de la famille et la fragilité humaine, le lien avec la nature et les racines, les questions de migration (où se sent-on chez soi), etc . On aurait pu étendre le symbole de l’incarnation du divin dans le monde humain pour rassembler plutôt que pour diviser: les soi-disant chrétiens contre les autres.

Le christianisme est majoritaire en Europe depuis que l’empereur Constantin l’a décrété religion d’État au Ve siècle. Nous nous sommes installés dans cet esprit majoritaire et dominateur. A l’époque de la Réforme, les protestants ont dû batailler pour leur foi mais depuis lors, être chrétien – protestant ou catholique – relève de la normalité. Et nous nous sommes installés dans cette normalité, un sommeil pas le moins du monde dérangé par une indifférence grandissante. Nous voici peut-être à un moment charnière qui est à prendre comme une chance pour la foi chrétienne. Car si nous voulons continuer de vivre de l’Évangile et le proclamer, il faudra que le christianisme retrouve un de ses attributs de base qu’elle a perdu depuis longtemps : il lui faudra redevenir subversif! Soyons attentifs à ce que ce qui reste de la foi chrétienne ne soit pas que culturel. Et surtout que des statues en bois ne nous donnent pas l’illusion d’une foi largement partagée, les statues ne seront jamais le signe d’une foi vivante.