Ils ne sont pas revenus

Prédication narrative de la veillée de Noël, le 24 décembre 2016 à Cortaillod.
Lectures bibliques: Matthieu 2,1-12 et Psaume 8

Il fait nuit maintenant et ils ne sont pas revenus…

Le palais du roi Hérode est silencieux et je peux enfin rejoindre ma couche.
Depuis dix ans que je travaille ici comme servante, je n’avais jamais vu une agitation aussi forte que ces derniers jours.
Léa! Donne à nos invités de quoi se rafraîchir.
Léa! Fais appeler les chefs des prêtres.
Léa! Dresse la table pour tous les convives.
Léa par ci, Léa par là.
Je ne savais plus où donner de la tête. Le roi était furieux et quand il se met en colère, je n’aime mieux pas me trouver à proximité. Je le connais. Les coups de bâton partent facilement.

Maintenant que je peux enfin m’allonger, je ne trouve pas le sommeil.
Je n’arrête pas de penser au fait qu’ils ne sont pas revenus.
Qu’est-ce que cela peut bien signifier ?

Est-ce qu’au moins ils ont réussi à trouver ce roi qu’ils cherchaient?
J’espère qu’Hérode ne leur a pas barré la route! Mais je ne le pense pas, ce qu’il voulait lui c’est qu’ils l’amènent à ce roi.

Ils étaient étonnants ces hommes.
Ils sont arrivés un matin dans la ville, assis sur leurs chameaux. Fatigués par la route, les vêtement recouverts de poussière.
Le tissu enroulé sur leur tête pour s’abriter du sable soulevé par le vent ne laissait entrevoir que leurs regards perçants.
Ils venaient du lointain Orient.
Je me demande comment c’est, loin à l’Orient.
En tout cas, la science est très avancée là bas. Ils avaient avec eux des grands parchemins sur lesquels ils avaient dessiné des cartes du ciel. Chaque étoile était représentée à son endroit exact, leur mouvement formaient des dessins fabuleux.
Quand ils l’ont déroulé sur la table, j’ai jeté un œil puis je les ai observés eux. Tous les trois penchés sur ce parchemin, ils montraient du doigt les étoiles en les désignant par leur nom.
Ils se livraient à de grandes explications qui, même si elles m’échappaient, n’en demeuraient pas moins passionnantes.
Ils disaient qu’on peut lire dans le ciel, que Dieu y fait connaître sa volonté, que tout à un sens et que la quête de toute la vie, c’est de le chercher.

Mais Hérode, lui, ne cherchait même pas à comprendre ce qu’ils disaient.
Il trépignaient et marmonnait: le roi des Juifs!… comment ça le roi des Juifs?!

Quel homme frustre, notre roi!
Si seulement, nous pouvions avoir un souverain qui s’intéresse à la science, à la musique, à l’univers, que sais-je… à autre chose qu’à lui-même en tout cas.
Il a beau être roi, à l’échelle du ciel, il est quand même tout petit.
Comme les paroles de ce psaume que me chantait ma grand-maman lorsque j’étais petite: Quand je vois le ciel, ton ouvrage, la lune et les étoiles que tu y a placées, je me demande : l’homme a-t-il tant d’importance pour que tu penses à lui?

J’aimerais bien, moi aussi, savoir lire dans le ciel.
J’aimerais avoir toutes les connaissances de ces hommes.
Mais je ne suis qu’une simple servante. Qu’un grain de poussière dans l’immensité de l’univers.
Devant ce ciel infini, je bénis le Seigneur pour la femme que je suis, et je cesse de rêver à être une autre.

Je n’ai pas besoin d’occuper une place plus importante sur terre, Dieu se préoccupe de moi même si je suis une servante.
Et puis, le pouvoir ne me fait pas envie.
Il n’y a qu’à regarder Hérode. Qui aurait envie d’être lui?
Jaloux, haineux, autoritaire et violent. Est-ce enviable?

Son pouvoir est une illusion. Sa colère et sa violence des signes de sa faiblesse et de sa peur.
Oui, il ne vit que dans la peur de perdre ce qu’il a et de voir disparaître la crainte qu’il provoque chez les autres.

Les hommes de l’Orient, eux, étaient habités d’une véritable puissance.
Une puissance qui venait à la fois de leurs connaissances et de leur capacité à écouter, à être ouverts à ce qui se présente à eux.
Ils savent bien plus de choses que moi, bien plus de choses même que le roi, mais ce qu’ils savent surtout, c’est quand ils sont arrivés aux limites de ce qu’ils pouvaient faire seuls.

Ils ont demandé de l’aide, demandé conseil aux sages d’ici et ceux-ci leur ont révélé les prophéties.
Ils se sont mis à l’écoute et ont repris la route.
Mais ils ne sont pas revenus.
Je me demande ce qui leur est arrivé.
Ont-ils trouvé ce roi?
Qui est-il?
A Bethléem? On m’a toujours appris que rien de bon ne pouvait venir de Bethléem. Et il n’y a aucun palais pour un roi.
Cet enfant serait-il né dans une simple maison?
Je me demande qui sont ses parents.

Mais si ce bébé n’a rien de spécial, comment l’auront-ils reconnu?
Peut-être que seuls ceux qui le cherchent pour le rencontrer et non pas pour le dominer peuvent le reconnaître?!
Espérons que ce soit le cas, ainsi Hérode ne pourrait pas le retrouver.
Peut-être que moi aussi je pourrais y aller!
Demain matin, je chausserais mes sandales et je quitterais le palais pour partir en direction de Bethléem.
Mais je n’ai rien à lui offrir…
Je ne pourrais pas aller à sa rencontre les mains vides.
J’ai bien vu dans leurs bagages, les sages avaient emporté de précieux cadeaux.
Espérons que tout cet or ne le pourrira pas. Je me méfie des richesses, elles changent les hommes. Les rendent cupides et injustes. Espérons qu’il saura en faire bon usage.
Il y avait aussi de l’encens et de la myrrhe. Des parfums de grand prix. Mais moi qui croyais que la myrrhe servait à embaumer les morts, c’est quand même un peu bizarre comme cadeau pour un nouveau-né. Espérons que cela ne lui porte pas malheur.

Non, Léa. Tu n’iras pas le trouver demain! Sois raisonnable.

Je vais rester simple servante ici, au palais du roi Hérode. Mais je continuerai à garder toutes ces choses dans mon cœur.
Et si cet enfant est véritablement le roi des Juifs, on devrait entendre parler de lui ces prochaines années.
Peut-être même qu’il viendra habiter le palais après Hérode!
Et devenir moi roi à moi. Je serai sa servante.

Il se fait tard, il faut quand même que je dorme. Ce soir, je n’ai pas envie d’éteindre ma lanterne.
Je laisse cette lumière briller.
Avec mon espérance que voici une bonne nouvelle: ils ne sont pas revenus.

Amen

Oh, on a oublié le p’tit Jésus!!!

Prédication de la veillée de Noël, 24 décembre 2015.
Textes bibliques: 2 Samuel 7,1-7 et Luc 2,1-14

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Sapin, crèche, étoile,… Autour de Noël, les symboles sont nombreux. Des symboles païens investis de sens chrétien: ne serait-ce que la date fixée en fonction du solstice et d’une ancienne fête païenne liée au retour de la lumière. Et des symboles chrétiens si bien intégrés qu’ils en perdent leur signification religieuse.
Ainsi, on ne sait plus si ils sont chrétiens ou païens. On ne sait plus qui de l’œuf ou de la poule a associé le sapin à Noël. Ni si le Père Noël est d’abord l’égérie de Coca-Cola ou le cousin du Saint-Nicolas.

À l’époque dans laquelle nous vivons, où la société civile craint les symboles religieux et surinterprète les risques de ce qui pourrait être mal reçu par les citoyens, la prudence ordonne d’interdire. Alors on écarte, on vide.

Parallèlement, on parle beaucoup de retrouver le cœur, l’esprit de Noël. Depuis des années, des voix discordantes appelaient à moins de consumérisme, à cesser de faire rimer Noël avec frénésie, consommation et excès. Les chrétiens avaient à cœur de rappeler le centre du message de Noël: la solidarité avec les démunis, la venue de Dieu pour tous, sans distinction. Il était frappant cette année de voir que ce message-là aussi a été déchristianisé. Paganisé pourrions-nous dire.

Voyez les messages de solidarité et les appels à la générosité qui se multiplient. Migros et Coop ont entièrement centré leur campagne de Noël sur ces thèmes (à ce propos, voir l’article de Protestinfo Noël sans religion au rayon des supermarchés). Sans aucune référence à une quelconque dimension religieuse, c’est bien autour de toutes ces valeurs de Noël que ces deux grands magasins ont construit leur communication cet hiver. La Migros organise même une collecte de dons en faveurs d’œuvres.

Un esprit de Noël retrouvé?

Alors de quoi nous plaignons-nous?!? Nous devrions crier victoire!!! Nous avons réussi. Réussi à transformer cette fête de la consommation en fête de la solidarité. Réussi à réinvestir du sens dans notre fête chrétienne devenue païenne. Et pourtant, quelque chose nous dérange.

Quelque chose qui s’exprime cette année dans une défense parfois démesurée des signes et des symboles. Quand des personnes se revendiquant athées défendent bec et ongles la présence d’une crèche. On s’attache désormais aux statues, sans dimension religieuse. On s’attache à des personnages de la crèche devenus soldats de plomb. On s’attache et on défend des coquilles vides.

Mais les paradoxes avec les statues, c’est pas nouveau à Neuchâtel. Comme nous sommes encore pour quelques jours dans l’année des 450 ans de la mort de Guillaume Farel, je me permets une petite parenthèse pour vous rendre attentifs à un élément que vous n’avez peut-être jamais remarqué.

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Vous connaissez bien entendu la statue de Guillaume Farel qui trône sur la parvis de la Collégiale. Elle représente notre réformateur debout, brandissant une Bible. Et savez-vous ce qu’il a sous les pieds? Il foule des restes de statues. Référence au célèbre sac de la Collégiale lorsque les réformés ont descendu les statues, signe d’idolâtrie, avant de les balancer dans le Seyon. C’est quand même assez particulier d’ériger une statue à un homme qui a démonté des statues. Et en plus, de le représenter marchant sur les restes de celles-ci.

Petite parenthèse neuchâteloise mise à part, il est difficile aujourd’hui de se situer en tant que chrétien, alors que l’on vit à la fois l’action de solidarité et l’attachement aux signes en dehors de toute dimension religieuse.

On vit le cœur du message de Noël.
On en expose les signes extérieurs comme de jolies décorations.
Tout est très joli… sauf qu’on a écarté le Christ de cette histoire.

Oh, on a oublié quelqu’un…

C’est incongru…
Incongru comme la situation dans laquelle se trouvait David. Il se pavane dans son palais de cèdre alors que son Dieu n’a qu’une maigre tente comme abri. Naturellement, il veut lui rendre honneur en lui bâtissant un temple. Et le prophète Nathan, dans un premier temps, l’y encourage. Spontanément, il considère également que le Seigneur doit être honoré par une telle construction. Mais la nuit porte conseil. C’est là que Dieu parle à ses messagers. Et telle n’est pas la volonté divine.

Il y a un verbe qui revient trois fois dans ces quelques versets. Nos traductions françaises n’aiment souvent pas les redondances et ont tendance à traduire différemment, mais il n’est pas inintéressant de noter l’insistance du texte sur le verbe s’installer. David s’installe dans son palais et c’est une fois installé qu’il réalise l’inégalité de traitement entre lui et Dieu. Dès lors, son souhait est d’installer Dieu dans un temple.

Mais voilà que le Dieu de David, n’est pas de ceux que l’on installe.
Voilà que l’enfant de Noël n’est pas de ceux que l’on installe.

Cette volonté de David correspond à son besoin à lui, pas au désir divin. C’est lui qui a besoin de donner à son Dieu un écrin qu’il considère à son image, de son rang. Dieu, lui, n’en a pas besoin. Il le dira à son prophète, en insistant sur le fait qu’il n’a rien demandé.

Un besoin légitimement humain. Auquel nous n’échappons pas. Nous cherchons aussi à nous installer dans nos Noëls. Et à installer Dieu bien à sa place, dans la bonne conscience de nos festivités. On installe Noël dans les imageries les plus cliché, voire les plus mensongères.

On installe dans le cadre féerique d’un paysage enneigé… alors qu’il ne neige quasiment jamais en décembre.

On installe dans la joie et sérénité… alors que les entreprises font pressions pour que tout soit bouclé avant les fêtes et que les gens arrivent sur les genoux à Noël. Sans compter le brouillard et le manque de luminosité qui pèsent sur le moral.

On installe dans l’amour et respect… alors que bien des familles vivent des tensions ou des moments difficiles.

Sans compter : les enfants qui braillent parce qu’ils n’ont pas reçu ce qu’ils avaient commandé au père Noël, le stress des courses de dernière minute et les chats qui font tomber les sapins (une préoccupation réellement répandue si j’en crois ce qui a circulé ces dernières semaines sur internet).

Bref, l’image de Noël et de sa soi-disant magie est bien installée et nous avec.
David a cherché à installer Dieu dans un temple.
De même, nous cherchons à installer le Christ dans la crèche. En le reléguant dans son tas de paille, bien rangé sur le bord de la cheminée. Mais surtout, qu’il ne vienne pas nous perturber, nous questionner, nous interpeller. Qu’il ne se mêle pas de nos vies!

On le rangera bien soigneusement, une fois les fêtes passées, enroulé dans du papier bulle avec la Marie, le Joseph, le bœuf et l’âne auquel on a déjà cassé une oreille. Ah, ces satanés chats!

Mes amis, cessons un instant de savoir ce qui serait bien pour Dieu, et laissons-le s’incarner à nouveau.
Venir habiter dans nos existences.
Venir investir de nouveaux symboles peut-être. Des symboles du monde qui pourraient devenir symboles de foi.

Laissons-le venir là où lui veut venir.
Laissons-le perturber notre monde bien rôdé où toutes les chambres de l’hôtellerie sont déjà occupées et où, pourtant, il parvient à naître.

Amen

Le compte de Noël

Voici le conte, raconté mercredi lors du Noël des aînés de la Commune de Cortaillod. Merci à Florence Droz du Centre œcuménique de documentation (COD) pour l’idée de ce conte que j’ai un peu retravaillé.

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Au petit matin

Ce matin-là, Nathan se leva de bonne heure. Après avoir mangé la galette que son épouse Rébecca lui avait préparée la veille au soir et bu un bon bol de lait de chèvre, il se mit en route. Il avait prévu de s’arrêter prier à la synagogue avant de se rendre à Bethléem et il ne voulait pas avoir à courir sur le chemin. Il n’était pas question d’arriver tout essoufflé à son premier jour. Car ce jour-là était un jour important: Nathan commençait un nouveau travail!

Le voyage se passa sans heurts et une fois dans le village, il trouva sans difficulté la maison des recenseurs. Il faisait connaissance avec ses nouveaux collègues lorsque le responsable du recensement entra.

« Messieurs! Notre mission est de la plus haute importance. La discipline est le maître mot de notre travail. Le recensement ne présente pas de difficulté particulière mais si il ne peut être effectué qu’avec la plus stricte rigueur. Je vous rappelle les règles de base:

Un homme vaut un point. Une femme vaut un demi point. C’est logique, deux femmes valent un homme. Un enfant: ne le comptez pas, cela ne vaut pas encore grand-chose. Un étranger ne vaut rien.

Des questions? »

« Non! » répond Nathan en cœur avec tous les recenseurs. « Bien. Alors au travail. Et souvenez-vous : rigueur et discipline! »

Rigueur et discipline

Nathan s’empare de son matériel et se rend à l’entrée du village. Il commence son travail avec rigueur et discipline, notant systématiquement un point pour chaque homme, un demi pour les femmes et rien pour les enfants et les étrangers. Il a décidé de ne pas décevoir son chef et ne se laisse rien le distraire de sa tâche. Après quelques heures, il voit arriver un homme avec sa femme, assise sur un âne. Elle est enceinte.

Nathan demande à l’homme : « Nom et lieu d’habitation? » L’homme répond : « Joseph et voici ma femme Marie. Elle attend un enfant. Vous savez, nous venons de Nazareth et le chemin a été long. Nous sommes très fatigués et nous cherchons une auberge pour… »

Nathan l’interrompt : « Ça va! J’ai les renseignements qu’il me faut : un homme +1, une femme + 1/2, un bébé dans le ventre 0, lieu d’habitation Nazareth. Maintenant, passez votre chemin, j’ai du travail. Rigueur et discipline. Vous imaginez si je commence à discuter avec tout le monde… »

Nathan continue à compter les gens qui arrivent, avec rigueur et discipline. Le soir vient, puis la nuit. Il continue de compter. Il faut dire qu’en ce temps-là, on ne comptait pas ses heures. Arrivent alors des bergers. « Bizarre, se dit Nathan, d’habitude ils ne viennent pas dans les villages. Qu’est-ce qui leur prend? ».

Il leur demande quand même: « Nom et lieu d’habitation? »

Le plus grand répond : « Moi, je m’appelle Jean, et voici mon fils Jean-Gabriel, voici mon père Jean-le-Vieux. Et voici mon cousin, Jacob. Voici son fils Jacob-le-Jeune et voici son père Jacob-l’Ancien. Puis voici mon frère Élie, voici son fils Élie-Benjamin et voici son père Élie-le-Sage. Voici mon autre cousin… » – « Oh là là, dit Nathan, doucement! Je n’arrive pas à suivre! » Jean dit encore : « Puis il y a aussi ma femme et ma fille… »

Nathan commence à s’arracher les cheveux. « Mais d’où venez-vous ? » – « Nous venons d’une prairie là-bas » répond Jacob-le-jeune. « On gardait les moutons, puis on a vu de lumières éclatantes dans le ciel, c’était Dieu qui nous disait de venir adorer le roi des rois… »

Nathan l’interrompt : « Mais qu’est-ce que vous racontez?!? Le roi des rois est assurément dans un palais, à Jérusalem sans doute, pas dans un tout petit village comme Bethléem. Cessez de raconter des histoires, je fais un travail sérieux, moi. Et je tiens à le faire avec rigueur et discipline. D’où venez-vous réellement? »

Voyant que Nathan commence à perdre patience, Élie-le-Sage répond avec calme : « Nous venons de partout et de nulle part, nous sommes de toute la terre, nous… » Nathan le coupe avec colère: « Quoi ?!? Vous n’avez pas de domicile fixe ? Alors vous n’êtes pas dignes d’être comptabilisés. Vous n’êtes rien : 0. Vous ne pouviez pas le dire tout de suite au lieu de me faire perdre mon temps? Ne restez pas là, vous m’empêchez de travailler. »

Les bergers haussent les épaules, ils ont l’habitude. Mais ce soir-là, ils savent qu’ils valent quelque chose, Dieu leur a envoyé ses anges pour leur annoncer la bonne nouvelle. Ils se remettent en route, à la recherche de celui qui est le vrai roi.

Nathan rigole un moment sur le dos des bergers avec son collègue recenseur. C’est alors qu’ils voient arriver une belle caravane. Que de belles parures, que de beaux chameaux, que de richesses! Ce sont assurément des gens importants. Nathan et son collègue se redressent, époussettent leurs habits et demandent : « Veuillez nous indiquer votre nom et auriez-vous l’amabilité de préciser le lieu d’où vous venez ? »

Un des riches personnages répond : « Je viens d’une belle contrée au-delà des frontières, je suis le sage d’une ville nommée… » Nathan l’arrête : « Ah, vous n’êtes pas du pays? Alors vous ne valez rien. Et vous? »

Le deuxième commence : « Moi, ma demeure se trouve au-delà des montagnes… » Nathan le coupe également : « Encore un étranger : 0. »

Le troisième commence : « J’ai suivi cette étoile qui brille plus que les autres. Elle m’a guidé depuis l’au-delà des mers et… » Nathan le stoppe : « Vous me faites perdre mon temps. Passez votre chemin ».

Un petit coup de souffle

Les trois rois et leur suite partent pour suivre la lumière. Les recenseurs ont fini leur travail. Nathan doit encore mettre de l’ordre dans ses feuillets, il veut rendre un rapport impeccable. Alors, il reste encore un moment après le départ de ses collègues. Il taille son crayon quand tout-à-coup, un coup de vent éparpille tous ses feuillets. Ils s’envolent et disparaissent dans la nuit. Catastrophe ! Nathan prend sa tête entre ses mains. Il ne veut pas perdre sa place. Il décide alors de reprendre entièrement ses comptes, même si cela doit lui prendre toute la nuit.

Il frappe à toutes les portes et note scrupuleusement avec son crayon 1 pour les hommes, 1/2 pour les femmes, 0 pour les enfants, 0 pour les étrangers, 0 pour les sans domicile fixe. Au milieu de la nuit, il arrive enfin, épuisé, à la dernière auberge. Il réveille l’aubergiste qui lui indique le nombre de ses hôtes. Nathan pousse un soupir de soulagement : enfin, il a fini!

« Pas tout à fait, lui répond l’aubergiste, il reste encore l’étable là-bas. J’y ai fait dormir des gens. » Nathan reprend son crayon et son courage et se dirige vers l’étable. Il entre et voit les riches personnages, les bergers, l’homme et la femme, réunis tous ensemble. « Ah! Ça va être facile à compter, car beaucoup ne comptent pour rien », pense Nathan.

C’est alors qu’il aperçoit la mangeoire et s’en approche. Là, il voit l’enfant Jésus. Il se penche et Jésus le regarde droit dans les yeux. Nathan laisse tomber son crayon dans la paille qui recouvre le sol de l’étable et sourit. « Ce petit être va compter », pense-t-il. Et sous ce regard rempli de vie et de lumière, Nathan comprend que lui, le recenseur, compte pour cet enfant. Alors il se retourne et regarde tous ceux qui sont là. Il voit les bergers et leur bonhomie, il voit les mages et la lumière dans leurs regards, il voit Joseph et Marie qui lui sourient et il se met à compter tous ces regards. Ces regards changent tous ses calculs. Il reprend son crayon et compte : 1 pour Marie, 1 pour Joseph, 1 pour chaque berger – il écrit même leur prénom car chacun compte – 1 pour chaque roi mage sans oublier 1 pour chacun de leurs serviteurs.

Puis il repart vers l’auberge et demande à l’aubergiste de recompter : « Chaque personne compte pour 1 ». Nathan fait de même pour toutes les maisons. À la fin, il fait les comptes et le lendemain il se présente devant le chef.

Les comptes finaux

Le chef a réuni tous les recenseurs. Le premier donne le même total que le deuxième, qui parvient au même nombre que le troisième, et ainsi de suite jusqu’à Nathan. Nathan annonce alors : « Moi, j’ai 12 fois plus de personnes. »

C’est alors que passe Jean-le-Vieux et on l’entend qui marmonne dans sa barbe : « Cela ne m’étonne pas. Quand on compte avec le cœur, c’est le ciel et la terre qui se rejoignent. »

L’étoile de Bethléem: un conte de Noël

Chaque année au Noël des aînés de la Commune, je raconte un conte de Noël. Dans mes recherches pour un nouveau conte pour cette année, je tombe sur celui-ci que j’avais adapté il y a quelques années. Je n’ai pas retrouvé la source, donc pas non plus son auteur (désolée…). Cette histoire peut aussi être réécrite en saynète jouée par des enfants.

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Au lendemain…

Dans un pays lointain, il y a bien longtemps, des mages crurent apercevoir dans le ciel une étoile. Une étoile toute spéciale, une étoile qui devait annoncer un événement exceptionnel: la naissance d’un roi. Ils se mirent en route, dans la direction que leur indiquait l’astre. Après des jours et des jours de marche sous le soleil brûlant et dans la nuit glacée, ils arrivèrent aux portes de Jérusalem. Ils se rendirent à la cour du roi Hérode et apprirent de la bouche des sages où devait naître celui qu’on appellerait Le roi des Juifs: à Bethléem.

Ils se méfiaient d’Hérode. Il leur avait semblé voir de la jalousie dans ses mots quand il leur avait parlé de l’enfant. Ils se remirent alors à la recherche du nouveau-né, se promettant de ne jamais révéler à Hérode l’endroit où ils le trouveraient. Arrivés à Bethléem, les mages trouvèrent remarquèrent que l’étoile s’était arrêtée au-dessus d’une maison. Ils entrèrent et trouvèrent un enfant couché dans une crèche, Marie et Joseph penchés sur le berceau de fortune, des bergers venus adorer l’enfant et des anges chantant dans le ciel. L’étoile scintillait au-dessus de la maison.

Cette histoire on la connaît, depuis notre tendre enfance, on nous la raconte aussitôt que les feuilles tombent des arbres et que les sapins quittent les forêts pour se retrouver dans nos salons. Mais après cela, que s’est-il passé?!?

Eh bien figurez-vous qu’au lendemain du premier Noël, tous ceux qui avaient participé à la fête sont retournés d’où ils étaient venus: les mages dans leur pays; les bergers auprès de leur troupeau; et les anges dans le ciel. Quant à Joseph, Marie et Jésus, ils sont partis pour l’Égypte, afin d’échapper à la colère meurtrière du roi Hérode.

Mais un des protagonistes n’avait pas trouvé où aller… c’était l’étoile.

Consultation céleste

La fameuse étoile apparue tout spécialement pour guider les mages depuis l’Orient. Quand elle regagna le ciel, voilà ce qui se passa:

« Gabriel, toi le plus grand des anges, dis-moi où je vais aller maintenant que j’ai accompli ma mission? » – « Euh… c’est à dire que… tu comprends, le ciel est déjà bien rempli… tu as été créée pour montrer un chemin, pas pour… »

Tous les anges se réunirent autour de Gabriel pour l’aider à trouver une solution. « On pourrait en faire un étoile filante!… C’est une belle fin pour une étoile. On ne peut quand même pas la condamner à disparaître! C’est vrai, maintenant on va se souvenir d’elle à chaque fête de Noël. Il ne faut pas qu’elle s’éteigne! »

Devant l’incapacité des anges à trouver une solution, Gabriel décida d’organiser une grande consultation céleste. Il convoqua pour l’occasion toutes les étoiles, les constellations et les planètes pour voir si, en serrant un peu, il ne serait pas possible de faire une petite place à l’étoile de Bethléem. Gabriel prit son ton le plus sérieux pour déclarer la grande consultation céleste ouverte. On décida que tour à tour, les étoiles, constellations et autres planètes prendraient la parole pour se prononcer sur l’avenir de l’étoile de Bethléem.

« Les Pléiades! Pensez-vous qu’en vous serrant un peu, vous pourriez faire de la place à notre amie l’étoile de Bethléem? » – « Notre nombre a été fixé depuis que le monde a été créé! Les savants disent que nous sommes le joyau du ciel. Ajouter une nouvelle étoile briserait notre parfaite harmonie. »

« Et vous, la grande et la petite Ourse? Qu’en penses-vous? » – « On ne peut tout de même pas nous rajouter une patte, une tête ou une queue! C’est vrai, de quoi on aurait l’air à la fin?!? »

Face à ces refus, Gabriel tenta une autre approche: « Orion, toi qui es déjà si brillant, ne voudrais-tu pas accueillir un nouveau joyau en ton sein? » – « Qui est cette misérable étoile qui se croit assez noble pour faire partie d’une communauté aussi prestigieuse que la nôtre? Qu’on nous la présente seulement, et on la recevra comme elle le mérite! Oui, à coup d’éclairs et d’étincelles!!! »

Toutes les étoiles, toutes les constellations et les planètes s’exprimèrent, mais personne ne daigna accueillir l’étoile de Bethléem. Il faut dire que toutes ces étoiles se prenaient pour des stars. À force que tous les astronomes, astrologues, astrophysiciens et autres spécialistes des astres passent leur temps à les observer, ça avait fini par leur monter à la tête!

Parmi tous ces vaniteux, il ne pouvait y avoir de place pour la modeste étoile de Bethléem. Que voulez-vous, quand on a annoncé que le Dieu Tout-Puissant s’est fait, en Jésus, le tout-petit et le tout-faible… on ne peut se mettre au rang de star…

Au terme d’une longue et épuisante journée de consultation, aucune solution de s’offrait à eux. L’étoile désespérée, perdait de son éclat. Gabriel, gêné, ne pouvait plus la regarder dans les yeux.

Il réunit ses anges pour faire le bilan. « Qu’allons-nous faire, maintenant?… La remiser dans un placard, avec toutes les vieilles comètes qu’on sort une fois tous les cents ans pour les aérer un peu?

Mais non, on ne peut pas montrer tous les cent ans une étoile attachée à un anniversaire! Et puis, de toute façon, elle ne tient pas en place, cette étoile. Elle se déplace sans arrêt. Elle a été créée comme ça! C’est vrai, on ne peut pas aller contre sa nature profonde, et l’obliger à rester tranquille…

Une idée lumineuse

Et soudain, Gabriel eut une idée. Il empoigna l’étoile, et l’emmena dans son atelier de Création. Les anges, bouche bée, entendirent taper, scier, découper, limer, raboter… Gabriel sortit enfin de l’atelier, une corbeille pleine de petites étoiles dans les mains.

« Qu’as-tu fait de l’étoile de Bethléem? » lui demanda un ange. « Je l’ai partagée en une multitude de petits morceaux. »

« Oh, on avait déjà du mal à en caser une, alors des milliers… » (même parmi les anges, il y en a toujours qui râlent). Mais ce n’était pas pour le ciel que Gabriel avait fait toutes ces petites étoiles. C’est sur la terre qu’il voulait les semer.

Un ange prit une poignée et dit: « Celles-ci, je les envoie dans les chambres des malades, pour y répandre une lueur douce et apaisante. »

Un autre dit: « Celles-ci, je les glisse dans les phares, pour guider les navires, et dans les lampadaires, pour guider les humains. » « Celles-ci, je les place au milieu des conflits, des violences de toute sorte, pour que l’espoir les illumine encore. »

Ainsi, les anges semèrent partout les morceaux de l’étoile de Bethléem. Partout, mais pas n’importe où. Chaque morceau alla se placer dans un endroit où il pourrait poursuivre d’une manière ou d’une autre le rôle qu’il avait joué lors du premier Noël. Partout où les humains avaient besoin de lumière ou de chaleur, pour les orienter, les réconforter ou leur donner de la joie. Chaque parcelle d’étoile alla s’introduire dans le cœur d’un homme, d’une femme ou d’un enfant. Il y resta pour un temps ou pour toute une vie. Ainsi, l’étoile de Noël qui n’avait pas trouvé de place dans le ciel, eut sa place partout sur terre.

« Alors, on a tout distribué, Gabriel? » – « Presque, il reste juste une poignée de poussière d’étoile. »

Et celle-ci, je l’ai gardée, juste pour vous ! (souffler dans sa main les étoiles imaginaires en direction des auditeurs)

Du foin dans la crèche

Depuis quelques jours, la « polémique » autour de la crèche de Noël fait du foin à Neuchâtel (si vous me passez l’expression).

Il est intéressant de noter que ces questions provoquent des réactions très virulentes. Les signes extérieurs du christianisme sont défendus par des personnes éloignées de l’Église, ou même qui se déclarent athées. Les pasteurs interrogés, qu’ils soient membres de l’Église réformée ou de l’Église évangélique ont pour leur part élevé le débat.

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Ces événements m’inspirent quelques réflexions.

Notre société a un sérieux problème avec la dimension symbolique au sens large. Un monde « utilitariste » peine à investir les objets, les lieux, les actes symboliques. Et qu’on le veuille ou non, l’humain a aussi besoin de cette dimension pour s’épanouir personnellement et en collectivité. Au fond, ces sculptures en bois de la forêt de Chaumont, taillées à la tronçonneuse et offertes au Conseil fédéral lors d’une journée de travail dans la région, auraient pu réunir toute la population du canton. On aurait pu investir de sens cette femme, cet homme et cet enfant – la force de la famille et la fragilité humaine, le lien avec la nature et les racines, les questions de migration (où se sent-on chez soi), etc . On aurait pu étendre le symbole de l’incarnation du divin dans le monde humain pour rassembler plutôt que pour diviser: les soi-disant chrétiens contre les autres.

Le christianisme est majoritaire en Europe depuis que l’empereur Constantin l’a décrété religion d’État au Ve siècle. Nous nous sommes installés dans cet esprit majoritaire et dominateur. A l’époque de la Réforme, les protestants ont dû batailler pour leur foi mais depuis lors, être chrétien – protestant ou catholique – relève de la normalité. Et nous nous sommes installés dans cette normalité, un sommeil pas le moins du monde dérangé par une indifférence grandissante. Nous voici peut-être à un moment charnière qui est à prendre comme une chance pour la foi chrétienne. Car si nous voulons continuer de vivre de l’Évangile et le proclamer, il faudra que le christianisme retrouve un de ses attributs de base qu’elle a perdu depuis longtemps : il lui faudra redevenir subversif! Soyons attentifs à ce que ce qui reste de la foi chrétienne ne soit pas que culturel. Et surtout que des statues en bois ne nous donnent pas l’illusion d’une foi largement partagée, les statues ne seront jamais le signe d’une foi vivante.