Un regard bœuf

Prédication narrative de la veillée de Noël 2019 à Colombier
Lectures bibliques: Ésaïe 1,2-3; Mt 2,1-21

J’avais enfin trouvé le sommeil…
À cause du recensement, il y avait du monde partout en ville et les gens avaient fait du bruit dans les rues jusqu’à tard le soir. Les hommes sont fous, ils font se déplacer des populations entières juste pour les compter. On ne fait pas tant de chichi pour le bétail!

J’ai été réveillé par le grincement de la lourde porte de l’étable. D’un œil, j’ai vu l’aubergiste qui faisait entrer un homme, une femme et leur âne. « Installez-vous là » leur a-t-il dit. « C’est ce que je peux vous offrir de mieux. À part mon vieux bœuf qui dort là au-fond, elle est vide à cette saison. Reposez-vous bien, vous devez être fatigués du voyage. Surtout vous, madame. »
Et puis il s’en est allé, laissant ce couple et leur baudet plantés dans mon étable.

… à part le vieux bœuf là au-fond… non mais, quel toupet! Quand il s’agit de tirer une charrue, il est bien content de l’avoir son vieux bœuf…

En tout cas, moi je n’ai pas bougé une oreille. J’ai fait semblant de dormir. Mais au fond de moi j’étais furieux. Qu’est-ce que ces étrangers venaient faire chez moi? Qu’ils retournent dans leur pays! Je ne leur ai rien demandé et voilà qu’il faut que je partage ma couche avec eux? Et un âne en plus. Je n’ai rien contre les bêtes, mais quand même… un âne… Ils sont idiots c’est bien connu, et celui-là en plus avait un air hautain.

Du coin de l’œil, j’ai vu l’homme rassembler du foin pour faire un matelas pour sa femme. C’est alors que j’ai remarqué qu’elle était sur le point de mettre un enfant au monde. Il ne manquait plus que ça! Adieu la tranquillité, la nuit allait être mouvementée…

Cette pauvre femme, obligée d’accoucher dans ces conditions. Ils auraient quand même pu lui trouver un vrai lit. L’humain est une espèce que je n’arrive pas toujours à comprendre. Manifestement, les hommes ne sont pas tous égaux face aux choses de la vie. Ils donnent de la valeur à des bouts de métal ou de papier qu’ils appellent argent et c’est ça qui détermine qui a le droit de faire quoi. Ça n’a pas de sens…
Une femelle qui met au monde un petit, c’est toujours pareil, non? Qu’elle ait de l’argent ou pas!
Décidément, les humains sont étranges…

Étranges, mais vraiment choux quand ils viennent de naître! Le petit était un mâle… enfin un garçon.
Son père lui a fait un berceau de fortune en tassant du foin au fond de la mangeoire. Les parents, épuisés, se sont endormis peu après. L’âne ronflait dans son coin et je n’arrivais plus à trouver le sommeil.
Trop d’émotions…

Je me suis levé en silence, et me suis approché du berceau en prenant garde à ne pas faire de bruit avec mes sabots. L’enfant a bougé. Je me suis mis à lui souffler délicatement dessus pour le réchauffer. Il s’est rendormi aussitôt. Paisible.
Pendant de longues minutes, je l’ai observé.
Qu’allait-il devenir?…
Que pouvons-nous connaître de la destinée d’un homme après quelques heures de vie seulement?…
Cet enfant avait quelque chose de spécial. Déjà parce qu’il avait débuté sa vie dans mon étable, alors que ses parents étaient en déplacement. Mais il n’y avait pas que cela…
Je sentais qu’il aurait du mal à trouver sa place dans le monde des hommes.
Ce petit m’était sympathique. J’avais envie… de le protéger.

Le protéger, oui c’était ça. J’avais un mauvais pressentiment. Comme si il était en danger. La petite famille est restée quelques semaines dans mon étable. Ils s’étaient installés, s’étaient fait un petit coin pour manger et un autre pour dormir. C’étaient des gens simples et gentils. Ils m’apportaient du foin et nettoyaient ma couche. L’âne me jetait des regards en coin, de loin. Mais il ne s’approchait jamais de ma partie de l’étable. La cohabitation n’était finalement pas si pénible.

Une nuit, j’ai vu aperçu une étoile par un trou du toit. Elle me semblait briller plus fort que d’habitude. Et quelques minutes plus tard, la lourde porte a grincé et trois hommes sont entrés. Les hommes se sont mis à genoux devant la mangeoire dans laquelle l’enfant dormait. Ils ont prié et ont donné aux parents des coffrets qu’ils avaient apporté. Ils ont expliqué à l’homme qu’ils étaient des mages, qu’ils venaient d’Orient et qu’ils savaient qui était le petit garçon.

Ha  Je l’ai su tout de suite, moi, que l’enfant était un être particulier! Je vous l’avais bien dit.
Les bêtes sentent ces choses.
Les hommes eux, ne voient jamais rien. Ils s’attachent aux noms, aux titres, aux ancêtres pour déterminer si une personne sort de l’ordinaire. Ils ne regardent pas au-delà des apparences.

Ils ont parlé un moment, doucement pour ne pas déranger le bébé. Puis les hommes sont restés dormir. Non mais bon, mon étable, c’est pas une auberge! On n’est plus chez soi.

Pendant la nuit, j’ai été réveillé par une lumière.
Un ange se tenait à côté de moi. Là, dressé, comme si c’était tout à fait normal dans une étable, qu’il y ait un couple, un bébé, un âne, un ange et trois gaillards venus de l’autre bout du monde.
«L’enfant est en danger» il m’a dit. «Tu le sais, n’est-ce pas? Tu l’as senti.»

Pas le temps de rouspéter ni de demander à l’ange comment il était entré. J’ai tout de suite compris que c’était grave.
«Je vais le protéger, j’ai dit. Je l’aime ce petit et je ne laisserai personne lui faire du mal.»

«Tu ne peux rien contre la haine des hommes. Quand il s’agit de pouvoir, rien ne peut arrêter leur cruauté. Pire que des bêtes, ils disent! Va prévenir l’âne. Je me charge des mages et du père.»

Occupe-toi de l’âne… Comme si parce qu’on a quatre pattes, on se comprend forcément… Mais la sécurité du petit était plus importante que nos querelles. J’ai secoué l’âne. «Il faut partir! L’enfant est en danger. Je viens avec vous.»

«Tu ne peux pas, m’a-t-il répondu. Tu es vieux et tu traînes la patte. Tu risques de nous ralentir. Je sais que tu aimes cet enfant. Mais pour lui, c’est mieux que tu nous laisses partir.»
Ça m’a agacé, mais il avait raison.

Quelques minutes plus tard, il n’y avait plus personne dans l’étable. Je me suis retrouvé seul. Comme si personne n’avait été là.
C’est bizarre, avec les étrangers. On n’est pas contents quand ils arrivent. Puis on apprend à les connaître et on est tristes quand ils repartent.
Je ne sais pas ce qu’ils sont devenus. Je ne les ai plus jamais revu. Je suis retourné à ma vie ordinaire de vieux bœuf. Leur présence me manquait, mais je repense souvent à ces quelques semaines.

Depuis, je ne suis plus le même.
Quelque chose a changé.
Il y a parfois de ces rencontres qui vous transforment…

Amen

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *