C’est quand, la saison des figues?

Prédication du dimanche des Rameaux sur Mc 11,1-21 (l’entrée à Jérusalem et le figuier stérile)

Un homme, un vrai!

Il y a une chose qui m’énerve dans les représentations de Jésus. Que ce soit dans la peinture ou dans les illustrations de livres pour enfants, mais surtout dans les films et les dessins animés qui racontent des épisodes bibliques.
Ce qui m’énerve, c’est cet air éthéré qu’a presque toujours Jésus : les yeux vitreux, l’air pénétré, la tête un peu penchée, une voix douce et pleine de souffle.

Les événements semblent glisser sur lui comme sur les plumes d’un canard. Il ne se laisse atteindre par rien. Il s’adresse à ses interlocuteurs avec ce calme olympien, même s’il se trouve au milieu d’une foule agitée.

C’est fou ce que ce Jésus-là m’énerve. En tout cas, il est certain que si j’avais vécu à l’époque, je n’aurais jamais suivi cet espèce de gourou survolant le monde.
C’est tout de même étrange que les cinéastes, les auteurs et les dessinateurs lui donnent ces traits, alors que les évangiles dont ils s’inspirent présentent au contraire un Jésus résolument humain.

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Au commencement était la violence

Prédication sur Genèse 4,1-16 (Caïn et Abel). Lecture biblique: Ecclésiaste 8,14-17.

Lorsque avec ses enfants vêtus de peaux de bêtes,
Échevelé, livide au milieu des tempêtes,
Caïn se fut enfui de devant Jéhovah,
Comme le soir tombait, l’homme sombre arriva
Au bas d’une montagne en une grande plaine ;
Sa femme fatiguée et ses fils hors d’haleine
Lui dirent : « Couchons-nous sur la terre, et dormons. »
Caïn, ne dormant pas, songeait au pied des monts.
Ayant levé la tête, au fond des cieux funèbres,
Il vit un œil, tout grand ouvert dans les ténèbres,
Et qui le regardait dans l’ombre fixement.

Ainsi débute le poème de Victor Hugo intitulé La Conscience. Continuer la lecture de Au commencement était la violence

Ce petit manque qui gâche la fête

Prédication du culte d’installation dans la paroisse de La BARC, le 14 janvier 2018 au temple de Colombier, sur Jean 2,1-11 (les noces de Cana). Lecture biblique: 2 Pierre 1,2-8

On va manquer de vin!
Pas aujourd’hui, je vous rassure. Je crois que tout a été prévu pour que nous ne manquions pas, ni à la cène ni lors de l’apéritif qui suivra le culte. C’est à la noce à laquelle Jésus et ses proches sont associés que le vin vient à manquer.

Cette histoire des noces de Cana se situe tout au début de l’évangile de Jean, c’est la première fois que Jésus opère un miracle, un signe comme le dit le 4e évangéliste. Et même si les signes vont crescendo dans l’évangile, on se dit que cela ne semble pas si grave de manquer de vin. Même si je sais que dans la région, c’est un sujet sensible.
S’il s’agissait d’un manque d’eau au milieu du désert ou d’un manque de pain en période de disette, on comprendrait la nécessité de l’intervention divine. Mais pour un manque de vin dans une noce où il en a certainement déjà été beaucoup bu… on voit moins.

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Y a d’la joie!

Prédication du dimanche 12 novembre sur Philippiens 4,4-9. Lecture d’extraits de Exode 14-15.

Le week-end dernier, je l’ai vécu avec les catéchumènes et quelques 5000 autres jeunes protestants à Genève. La Fédération protestante de Suisse (FEPS) avait organisé un festival jeunesse pour marquer le jubilé de la Réforme, événement unique auquel j’ai eu la chance de participer avec eux.

Ce festival RéformAction avait un parti pris assumé: celui de permettre aux jeunes de s’amuser. C’était osé. Car on le sait bien, quand on s’amuse, ce n’est pas sérieux. Et la foi, c’est une affaire sérieuse! C’est quelque chose que j’ai souvent entendu, de manière directe ou indirecte. Il existe le soupçon que si les jeunes ont du plaisir, c’est que le catéchisme est fait à la légère. Comme si il fallait toujours aborder les questions fondamentales avec un air grave. On n’est parfois pas loin de penser que s’ils s’ennuient, c’est la preuve que le caté est bon.

Personnellement, je crois que l’on peut s’amuser, avoir du plaisir à être ensemble, et ainsi installer entre eux et avec nous une confiance propice à l’ouverture, la confidence, l’écoute et le chemin de foi.

Malheureusement, on laisse souvent aux communautés évangéliques le monopole de la fête. Nous les réformés, nous sommes des gens sérieux. Dignes descendants du juriste Calvin. Et nous peinons à faire de l’Évangile une fête. Continuer la lecture de Y a d’la joie!

Cultivons notre jardin

Prédication du dimanche 3 septembre sur Genèse 3,8-19.23 et Jean 10,7-9 Je suis la porte.

Cette année, paraît-il, est une bonne année pour les tomates. Je dis paraît-il parce que je ne cultive pas moi-même de tomates, mais j’ai entendu plusieurs personnes relever l’abondance de la récolte annuelle. Une abondance qui est accueillie avec joie, mais aussi parfois avec un peu d’inquiétude: Que faire de tous ces fruits ?!? En nous gratifiant ainsi, la nature exige aussi de nous une quantité importante de travail.

Je suis probablement d’autant plus admirative des talents agricoles de nombreux d’entre vous que je n’ai moi-même pas du tout la main verte. Mais, signe de la grâce, il arrive que des anges (!) viennent déposer derrière ma porte tomates, raisin, pruneaux et pâtissons. Si je ne sais pas les cultiver, soyez sûrs que je sais les apprécier !

Je le constate souvent : le jardin prend une place importante dans la vie et le quotidien de beaucoup de gens par ici. Et à défaut de vous proposer des conseils avisés en jardinages, je me suis dit qu’il ne serait peut-être pas inintéressant d’oser une petite escapade intellectuelle dans un jardin.

Promenade en Eden

L’évocation du jardin fait immédiatement résonner dans le monde biblique le célèbre jardin d’Eden. Dans le pays d’Eden, nous dit le texte, le Seigneur Dieu planta un jardin (Gn2.8). Dans ce pays originel, mythique. Pays des délices, étymologiquement parlant.

Le jardin du Seigneur Dieu pousse dans la plus pure tradition des jardins royaux de Mésopotamie. Espace clos autour du palais du roi et d’un sanctuaire, où seul le roi et ses proches sont invités à déambuler. Planté de grands palmiers et de dattiers qui permettent, à leur ombre, à de nombreuses autres plantes de pousser. Variétés de haricots, lentilles, figues et autres fruits. On y cultive tout ce que la nature offre et on y développe ses connaissances en agriculture. La végétation y est abondante et abrite oiseaux et animaux sauvages. Le jardin antique est une oasis, un parc clos. Ce que nous appellerions peut-être aujourd’hui une réserve naturelle.

Le roi s’y promène, y médite.
Il y invite aussi parfois les rois des pays voisins et profite d’y asseoir un peu sa puissance. Avoir un beau jardin, y cultiver des espèces rares, c’est démontrer sa capacité à dominer la nature. Une manière subtile de décourager d’éventuelles velléités de conquête.

Pour traduire le mot jardin – gan en hébreu – les traducteurs grecs de la LXX (traduction ancienne de l’Ancien Testament en langue grecque), ont utilisé le terme paradeisos. Vous comprenez donc évidemment d’où nous vient cet héritage de l’association entre le jardin d’Eden et le Paradis.

Rien en réalité ne situe ce récit au ciel, dans un paradis hors du monde. Au contraire, Dieu nous est ici présenté comme un roi antique, se promenant dans son jardin, espace clos et luxuriant autour de son palais. Représentation anthropomorphique d’un Dieu souverain.

L’homme dans le jardin

Le Seigneur Dieu avait alors établi l’homme dans son jardin pour le cultiver et le garder (Gn 3,15), nous dit le texte.
Au jardin d’Eden, dans cet état idéal, les relations vitales sont équilibrées.
Relations entre les humains et les animaux, entre l’homme et la femme, entre l’être humain et Dieu, entre la terre nourricière et l’humanité. Le jardin est alors le lieu où se vit la proximité véritable.

Une proximité à saisir dans nos jardins également.
Jardiner permet ce rapport à la terre, à la nature, à la découverte de la grâce que sont les fruits que l’on récolte.
Jardiner demande du temps, de la patience, et devient assurément l’occasion de méditations, de retour à soi, de prières.
Le jardin oblige à sortir de chez soi. Parfois même quand il ne fait pas beau ou trop chaud.
Et pourtant, le jardin est justement une occasion de mieux se retrouver chez soi. Dans son intériorité.

D’ailleurs, la vocation de l’être humain est bien de vivre hors du jardin d’Eden.
Hors d’une nature parfaitement cadrée, maîtrisée, dominée. Les conséquences de la gourmandise trop grande de l’homme et de la femme ne sont pas des punitions, mais la conscience de la pénibilité du travail, de l’hostilité de la nature, de la douleur de la vie.

Si le serpent et le sol sont maudits dans le texte, ce n’est pas le cas de l’homme ni de la femme.

L’homme n’est pas condamné à cultiver la terre. Il le faisait déjà en Eden ! Mais désormais, la terre sera moins généreuse. Le travail plus exigent. Le résultat moins certain.

L’homme et la femme ont aspiré à la connaissance du bien et du mal, et à peine cette connaissance acquise, ils se déchargent de leurs responsabilités : c’est la faute de l’autre.

En eux, le Seigneur Dieu ne peut plus trouver des partenaires avec qui s’entretenir lors de ses déambulations dans son jardin. Les relations vitales sont perturbées. Entre les hommes, les animaux, la nature et Dieu, les choses ne relèvent plus (ou pas) de l’évidence.

L’être humain n’a dès lors plus rien à faire dans ce jardin royal. Sa place est dans le monde, à cultiver la terre.

Dedans et dehors

Il lui faut cultiver son jardin. Comme Candide.
Le héros de Voltaire, au terme de son périple, renonce à la philosophie et à la métaphysique pour s’occuper, à son échelle, de ce qu’il est capable de changer. Il se concentre sur ce sur quoi il a prise. Dans la confiance que l’être humain est capable d’améliorer sa condition.

En cultivant son jardin, l’homme bien sûr agit à son échelle. Il cultive aussi sa vie intérieure. Son jardin intérieur, osons l’expression.

En réfléchissant ces derniers jours sur cette thématique du jardin, je me suis surprise à avoir envie de m’y mettre. Et pourtant à être certaine que je ne le ferais pas. Par manque de temps sans doute, aussi de régularité et par manque de connaissances. Il n’est pas simple de partir de zéro dans un domaine. Peut-être un jour le ferai-je. Qui sait ?

Pour l’instant, je me contente d’observer avec reconnaissance mes enfants pousser, et de profiter du jardin que nous offre la nature pour m’y balader et m’abandonner à mes méditations.

De cette méditation sur le jardin, je retiendrai ce va et vient continuel entre l’intérieur et l’extérieur.
Lieu clos et sécurisé du jardin royal.
Et en même temps ouverture vers la nature infinie.
Sécurité de l’espace maîtrisé.
Et vocation à vivre dans le monde.
Discipline de la culture à l’air libre.
Et occasion de se plonger à l’intérieur de soi.

Intérieur – extérieur.
Et cette parole de Jésus qui résonne :
Je suis la porte de l’enclos. Celui qui entre par moi sera sauvé, il pourra entrer et sortir, et il trouvera sa nourriture.

Reste maintenant à cultiver cette relation avec celui qui nous permet d’entrer et de sortir de nos jardins.

Amen