Cultivons notre jardin

Prédication du dimanche 3 septembre sur Genèse 3,8-19.23 et Jean 10,7-9 Je suis la porte.

Cette année, paraît-il, est une bonne année pour les tomates. Je dis paraît-il parce que je ne cultive pas moi-même de tomates, mais j’ai entendu plusieurs personnes relever l’abondance de la récolte annuelle. Une abondance qui est accueillie avec joie, mais aussi parfois avec un peu d’inquiétude: Que faire de tous ces fruits ?!? En nous gratifiant ainsi, la nature exige aussi de nous une quantité importante de travail.

Je suis probablement d’autant plus admirative des talents agricoles de nombreux d’entre vous que je n’ai moi-même pas du tout la main verte. Mais, signe de la grâce, il arrive que des anges (!) viennent déposer derrière ma porte tomates, raisin, pruneaux et pâtissons. Si je ne sais pas les cultiver, soyez sûrs que je sais les apprécier !

Je le constate souvent : le jardin prend une place importante dans la vie et le quotidien de beaucoup de gens par ici. Et à défaut de vous proposer des conseils avisés en jardinages, je me suis dit qu’il ne serait peut-être pas inintéressant d’oser une petite escapade intellectuelle dans un jardin.

Promenade en Eden

L’évocation du jardin fait immédiatement résonner dans le monde biblique le célèbre jardin d’Eden. Dans le pays d’Eden, nous dit le texte, le Seigneur Dieu planta un jardin (Gn2.8). Dans ce pays originel, mythique. Pays des délices, étymologiquement parlant.

Le jardin du Seigneur Dieu pousse dans la plus pure tradition des jardins royaux de Mésopotamie. Espace clos autour du palais du roi et d’un sanctuaire, où seul le roi et ses proches sont invités à déambuler. Planté de grands palmiers et de dattiers qui permettent, à leur ombre, à de nombreuses autres plantes de pousser. Variétés de haricots, lentilles, figues et autres fruits. On y cultive tout ce que la nature offre et on y développe ses connaissances en agriculture. La végétation y est abondante et abrite oiseaux et animaux sauvages. Le jardin antique est une oasis, un parc clos. Ce que nous appellerions peut-être aujourd’hui une réserve naturelle.

Le roi s’y promène, y médite.
Il y invite aussi parfois les rois des pays voisins et profite d’y asseoir un peu sa puissance. Avoir un beau jardin, y cultiver des espèces rares, c’est démontrer sa capacité à dominer la nature. Une manière subtile de décourager d’éventuelles velléités de conquête.

Pour traduire le mot jardin – gan en hébreu – les traducteurs grecs de la LXX (traduction ancienne de l’Ancien Testament en langue grecque), ont utilisé le terme paradeisos. Vous comprenez donc évidemment d’où nous vient cet héritage de l’association entre le jardin d’Eden et le Paradis.

Rien en réalité ne situe ce récit au ciel, dans un paradis hors du monde. Au contraire, Dieu nous est ici présenté comme un roi antique, se promenant dans son jardin, espace clos et luxuriant autour de son palais. Représentation anthropomorphique d’un Dieu souverain.

L’homme dans le jardin

Le Seigneur Dieu avait alors établi l’homme dans son jardin pour le cultiver et le garder (Gn 3,15), nous dit le texte.
Au jardin d’Eden, dans cet état idéal, les relations vitales sont équilibrées.
Relations entre les humains et les animaux, entre l’homme et la femme, entre l’être humain et Dieu, entre la terre nourricière et l’humanité. Le jardin est alors le lieu où se vit la proximité véritable.

Une proximité à saisir dans nos jardins également.
Jardiner permet ce rapport à la terre, à la nature, à la découverte de la grâce que sont les fruits que l’on récolte.
Jardiner demande du temps, de la patience, et devient assurément l’occasion de méditations, de retour à soi, de prières.
Le jardin oblige à sortir de chez soi. Parfois même quand il ne fait pas beau ou trop chaud.
Et pourtant, le jardin est justement une occasion de mieux se retrouver chez soi. Dans son intériorité.

D’ailleurs, la vocation de l’être humain est bien de vivre hors du jardin d’Eden.
Hors d’une nature parfaitement cadrée, maîtrisée, dominée. Les conséquences de la gourmandise trop grande de l’homme et de la femme ne sont pas des punitions, mais la conscience de la pénibilité du travail, de l’hostilité de la nature, de la douleur de la vie.

Si le serpent et le sol sont maudits dans le texte, ce n’est pas le cas de l’homme ni de la femme.

L’homme n’est pas condamné à cultiver la terre. Il le faisait déjà en Eden ! Mais désormais, la terre sera moins généreuse. Le travail plus exigent. Le résultat moins certain.

L’homme et la femme ont aspiré à la connaissance du bien et du mal, et à peine cette connaissance acquise, ils se déchargent de leurs responsabilités : c’est la faute de l’autre.

En eux, le Seigneur Dieu ne peut plus trouver des partenaires avec qui s’entretenir lors de ses déambulations dans son jardin. Les relations vitales sont perturbées. Entre les hommes, les animaux, la nature et Dieu, les choses ne relèvent plus (ou pas) de l’évidence.

L’être humain n’a dès lors plus rien à faire dans ce jardin royal. Sa place est dans le monde, à cultiver la terre.

Dedans et dehors

Il lui faut cultiver son jardin. Comme Candide.
Le héros de Voltaire, au terme de son périple, renonce à la philosophie et à la métaphysique pour s’occuper, à son échelle, de ce qu’il est capable de changer. Il se concentre sur ce sur quoi il a prise. Dans la confiance que l’être humain est capable d’améliorer sa condition.

En cultivant son jardin, l’homme bien sûr agit à son échelle. Il cultive aussi sa vie intérieure. Son jardin intérieur, osons l’expression.

En réfléchissant ces derniers jours sur cette thématique du jardin, je me suis surprise à avoir envie de m’y mettre. Et pourtant à être certaine que je ne le ferais pas. Par manque de temps sans doute, aussi de régularité et par manque de connaissances. Il n’est pas simple de partir de zéro dans un domaine. Peut-être un jour le ferai-je. Qui sait ?

Pour l’instant, je me contente d’observer avec reconnaissance mes enfants pousser, et de profiter du jardin que nous offre la nature pour m’y balader et m’abandonner à mes méditations.

De cette méditation sur le jardin, je retiendrai ce va et vient continuel entre l’intérieur et l’extérieur.
Lieu clos et sécurisé du jardin royal.
Et en même temps ouverture vers la nature infinie.
Sécurité de l’espace maîtrisé.
Et vocation à vivre dans le monde.
Discipline de la culture à l’air libre.
Et occasion de se plonger à l’intérieur de soi.

Intérieur – extérieur.
Et cette parole de Jésus qui résonne :
Je suis la porte de l’enclos. Celui qui entre par moi sera sauvé, il pourra entrer et sortir, et il trouvera sa nourriture.

Reste maintenant à cultiver cette relation avec celui qui nous permet d’entrer et de sortir de nos jardins.

Amen

Du jugement dernier à l’ultime jugement

Pour cette année jubilaire de la Réforme, la FEPS a édité un petit fascicule: 40 thèmes pour cheminer. Voici la prédication issue de mes réflexions autour du thème n°14 Le jugement dernier ne fait plus peur?

Le Jugement dernier de Jérôme Bosch

Le feu crépite, les flammes nous encerclent. Tout n’est plus que cris et grincements de dents.
Nous voilà au plein milieu… non pas de l’enfer, mais des représentations qui nous viennent à l’esprit lorsque l’on évoque le jugement dernier.

Aujourd’hui encore, nous sommes profondément marqués par ces images qui, depuis le Moyen Âge, imprègnent nos esprits. A l’époque, la peur de brûler en enfer était réelle. Elle tenait les hommes et les femmes sous la coupe d’une Église qui n’hésitait pas à attiser cette peur pour asseoir son pouvoir sur le peuple.
Mais voilà qu’aujourd’hui, la menace des flammes de l’enfer ne fait plus trembler personne. Et c’est un bien!

Dès lors, pouvons-nous encore évoquer le jugement dernier sans passer pour des fous réactionnaires enfermés dans l’obscurantisme le plus crasse? Eh bien, c’est le défi qui m’a été lancé avec ce thème choisi parmi les 40 qui nourrissent notre réflexion en cette année jubilaire. Alors je m’y lance!

Représentations apocalyptiques

Pour commencer, il s’agit de ne pas perdre de l’esprit, lorsque nous abordons les récits bibliques qui parlent du jugement, que nous ne sommes pas dans le domaine du descriptif. Comme lorsque nous abordons la question de la résurrection par exemple, il ne s’agit pas d’événements qui peuvent être totalement appréhendés avec notre raison. Les textes nous entraînent donc dans les registres de la poésie, de l’évocation, de la symbolique. Pour nous permettre de saisir quelque chose qui échappe en partie à notre raisonnement intellectuel.
Le livre de l’Apocalypse en particulier, nous immerge dans ce langage étrange qui nous est rendu d’autant plus obscur que les références évidentes pour le lecteur de l’époque nous échappent aujourd’hui.

Certaines images sont terribles, effrayantes et fascinantes. Si bien que dans le langage courant, l’apocalypse est devenue synonyme d’anéantissement du monde dans d’atroces souffrances. Mais gardons à l’esprit que le message principal qui habite ce dernier livre biblique n’est autre que l’annonce de la victoire écrasante et définitive de Dieu et du Christ sur les forces du mal.

Aux martyrs du premier siècle, l’auteur du livre des révélations l’affirme : malgré toutes les apparences, tous les signes du monde d’alors, le Christ sera vainqueur et le mal tombera.

Dans le monde biblique, de nombreuses images sont utilisées pour évoquer ce jugement dernier: la moisson, la vendange, le festin. Dans le chapitre 20 de l’apocalypse, c’est autour de la personne du juge qu’est construit le récit. Un juge qui en impose. Sans démonstration de force ni de puissants effets. Sa seule apparition sur son trône blanc provoque le respect, de la terre jusqu’au ciel.

Au cœur des terribles tourments, l’arrivée du juge est lumineuse, et s’impose par une puissance qui n’est pas celle de la violence. Le vainqueur que l’apocalypse nous annonce ne fait pas usage des mêmes armes que le mal, personnifié en Satan. Son feu n’est pas celui qui détruit et qui consume. Mais le feu qui vient d’en-haut. Celui qui brûlait dans le cœur des disciples d’Emmaüs.

De même, son jugement n’est pas condamnation et punition. Il est d’un autre ordre.

Jugement ou non-jugement?

Salomon, pour rendre son jugement, demande une épée. Et avec celle-ci que fait-il ? Il tranche. Sans faire couler la moindre goutte de sang puisqu’il ne tranche pas l’enfant. Il tranche la décision. Il permet le discernement. Et empêche ainsi que ressortent vainqueurs de ce jugement : la colère, la violence et la jalousie.
C’est une arme bien plus puissante qui l’emporte. Celle que nous pourrions appeler l’amour.

Le jugement aujourd’hui, n’est pas très à la mode. Qu’il soit dernier ou non d’ailleurs. J’entends souvent chez les jeunes l’importance de ne pas se sentir jugé. Le non-jugement est même devenu une valeur presque absolue. Mais je ne peux pas m’empêcher de penser que, si là derrière il y a un désir légitime de s’affranchir du pouvoir que le regard des autres peut exercer sur une jeune personne en train de se construire, il y a un glissement possible dans cet idéal du non-jugement.

Un glissement qui me semble également assez dangereux. Celui du relativisme. Au royaume du non-jugement, le tout se vaut est roi. Et comment, dans un environnement indistinct entre le bien et le mal, forger son identité ?

L’Évangile, je crois, n’est pas dénué de jugement. L’Évangile tranche. Il est même une épée à double tranchant (Héb 4,12).

Et il est fondamental de ne pas occulter tout jugement. Porter un jugement permet de pouvoir condamner certains comportements. Condamner la violence verbale et physique. Affirmer qu’il y a des actes qui sont inadmissibles et qui portent en eux le mal.
Non, tout ne se vaut pas ! Et il est fondamental de l’affirmer.

Le jugement… ultime

Mais ce jugement là est-il entre nos mains ?
Il y a des actes clairement condamnables et la justice humaine fait son travail de discernement.
Mais on le sait bien, il n’est pas toujours aisé de distinguer le bien du mal. Et un même acte peut se révéler avoir des conséquences aussi bien positives que négatives. Les choses ne relèvent pas toujours de l’évidence.

Le récit du jugement de Salomon se termine d’ailleurs avec cette émerveillement de la part des Israélites. Qui ne peuvent qu’attribuer à Dieu la résolution de cette affaire. Dieu qui a rempli de sagesse le roi Salomon.

Le bien et le mal nous dépassent. Nous ne sommes finalement que des créatures. Seul Dieu en est le maître. A lui donc, revient le jugement dernier.

Et j’aimerais que nous nous détachions des représentations temporelles lorsque nous utilisons le qualificatif dernier. Ce n’est pas chronologiquement que ce jugement est le dernier. Mais c’est l’ultime, le plus grand, le jugement définitif.

Ce jugement-là n’est pas une menace, puisqu’il émane de Dieu. Celui qui a toujours utilisé les armes de l’amour pour terrasser le mal. Mais il est le plus important. Il nous libère ainsi que la pression de porter des jugements absolus sur nous-mêmes ou nos semblables.

Quoi de plus beau que de se dire que sur ma vie, c’est à Dieu qu’appartient l’ultime parole ?

Amen

L’Écriture seule, mais pas seul face à l’Écriture

Prédication sur le thème de la Bible, dimanche 12 février 2017.
Lectures bibliques: Actes 8,26-40 (rencontre de Philippe avec un fonctionnaire Éthiopien) et Jean 20,30-31.

Pendant cette année de jubilé de la Réforme, de novembre 2016 à novembre 2017, mes collègues et moi avons décidé de proposer un certain nombre de cultes centrés sur des thématiques chères à la Réforme. Pour ce faire, nous nous sommes inspirés du petit fascicule édité par le Fédération des Églises protestantes de Suisse (FEPS): 40 thèmes pour cheminer.

Dimanche dernier, c’est le thème n°2 que nous avons abordé: l’Écriture. Avec un E majuscule. Lire la Bible, pourquoi et pour quoi faire? L’Écriture seule. Sola Scriptura. Un des 5 Soli au moyen desquels les réformateurs ont exprimé le cœur de leur théologie: Sola deo gloria – Sola gratia – Solus Christus – Sola Fide et Sola Scriptura. Continuer la lecture de L’Écriture seule, mais pas seul face à l’Écriture

Ils ne sont pas revenus

Prédication narrative de la veillée de Noël, le 24 décembre 2016 à Cortaillod.
Lectures bibliques: Matthieu 2,1-12 et Psaume 8

Il fait nuit maintenant et ils ne sont pas revenus…

Le palais du roi Hérode est silencieux et je peux enfin rejoindre ma couche.
Depuis dix ans que je travaille ici comme servante, je n’avais jamais vu une agitation aussi forte que ces derniers jours.
Léa! Donne à nos invités de quoi se rafraîchir.
Léa! Fais appeler les chefs des prêtres.
Léa! Dresse la table pour tous les convives.
Léa par ci, Léa par là.
Je ne savais plus où donner de la tête. Le roi était furieux et quand il se met en colère, je n’aime mieux pas me trouver à proximité. Je le connais. Les coups de bâton partent facilement.

Maintenant que je peux enfin m’allonger, je ne trouve pas le sommeil.
Je n’arrête pas de penser au fait qu’ils ne sont pas revenus.
Qu’est-ce que cela peut bien signifier ?

Est-ce qu’au moins ils ont réussi à trouver ce roi qu’ils cherchaient?
J’espère qu’Hérode ne leur a pas barré la route! Mais je ne le pense pas, ce qu’il voulait lui c’est qu’ils l’amènent à ce roi.

Ils étaient étonnants ces hommes.
Ils sont arrivés un matin dans la ville, assis sur leurs chameaux. Fatigués par la route, les vêtement recouverts de poussière.
Le tissu enroulé sur leur tête pour s’abriter du sable soulevé par le vent ne laissait entrevoir que leurs regards perçants.
Ils venaient du lointain Orient.
Je me demande comment c’est, loin à l’Orient.
En tout cas, la science est très avancée là bas. Ils avaient avec eux des grands parchemins sur lesquels ils avaient dessiné des cartes du ciel. Chaque étoile était représentée à son endroit exact, leur mouvement formaient des dessins fabuleux.
Quand ils l’ont déroulé sur la table, j’ai jeté un œil puis je les ai observés eux. Tous les trois penchés sur ce parchemin, ils montraient du doigt les étoiles en les désignant par leur nom.
Ils se livraient à de grandes explications qui, même si elles m’échappaient, n’en demeuraient pas moins passionnantes.
Ils disaient qu’on peut lire dans le ciel, que Dieu y fait connaître sa volonté, que tout à un sens et que la quête de toute la vie, c’est de le chercher.

Mais Hérode, lui, ne cherchait même pas à comprendre ce qu’ils disaient.
Il trépignaient et marmonnait: le roi des Juifs!… comment ça le roi des Juifs?!

Quel homme frustre, notre roi!
Si seulement, nous pouvions avoir un souverain qui s’intéresse à la science, à la musique, à l’univers, que sais-je… à autre chose qu’à lui-même en tout cas.
Il a beau être roi, à l’échelle du ciel, il est quand même tout petit.
Comme les paroles de ce psaume que me chantait ma grand-maman lorsque j’étais petite: Quand je vois le ciel, ton ouvrage, la lune et les étoiles que tu y a placées, je me demande : l’homme a-t-il tant d’importance pour que tu penses à lui?

J’aimerais bien, moi aussi, savoir lire dans le ciel.
J’aimerais avoir toutes les connaissances de ces hommes.
Mais je ne suis qu’une simple servante. Qu’un grain de poussière dans l’immensité de l’univers.
Devant ce ciel infini, je bénis le Seigneur pour la femme que je suis, et je cesse de rêver à être une autre.

Je n’ai pas besoin d’occuper une place plus importante sur terre, Dieu se préoccupe de moi même si je suis une servante.
Et puis, le pouvoir ne me fait pas envie.
Il n’y a qu’à regarder Hérode. Qui aurait envie d’être lui?
Jaloux, haineux, autoritaire et violent. Est-ce enviable?

Son pouvoir est une illusion. Sa colère et sa violence des signes de sa faiblesse et de sa peur.
Oui, il ne vit que dans la peur de perdre ce qu’il a et de voir disparaître la crainte qu’il provoque chez les autres.

Les hommes de l’Orient, eux, étaient habités d’une véritable puissance.
Une puissance qui venait à la fois de leurs connaissances et de leur capacité à écouter, à être ouverts à ce qui se présente à eux.
Ils savent bien plus de choses que moi, bien plus de choses même que le roi, mais ce qu’ils savent surtout, c’est quand ils sont arrivés aux limites de ce qu’ils pouvaient faire seuls.

Ils ont demandé de l’aide, demandé conseil aux sages d’ici et ceux-ci leur ont révélé les prophéties.
Ils se sont mis à l’écoute et ont repris la route.
Mais ils ne sont pas revenus.
Je me demande ce qui leur est arrivé.
Ont-ils trouvé ce roi?
Qui est-il?
A Bethléem? On m’a toujours appris que rien de bon ne pouvait venir de Bethléem. Et il n’y a aucun palais pour un roi.
Cet enfant serait-il né dans une simple maison?
Je me demande qui sont ses parents.

Mais si ce bébé n’a rien de spécial, comment l’auront-ils reconnu?
Peut-être que seuls ceux qui le cherchent pour le rencontrer et non pas pour le dominer peuvent le reconnaître?!
Espérons que ce soit le cas, ainsi Hérode ne pourrait pas le retrouver.
Peut-être que moi aussi je pourrais y aller!
Demain matin, je chausserais mes sandales et je quitterais le palais pour partir en direction de Bethléem.
Mais je n’ai rien à lui offrir…
Je ne pourrais pas aller à sa rencontre les mains vides.
J’ai bien vu dans leurs bagages, les sages avaient emporté de précieux cadeaux.
Espérons que tout cet or ne le pourrira pas. Je me méfie des richesses, elles changent les hommes. Les rendent cupides et injustes. Espérons qu’il saura en faire bon usage.
Il y avait aussi de l’encens et de la myrrhe. Des parfums de grand prix. Mais moi qui croyais que la myrrhe servait à embaumer les morts, c’est quand même un peu bizarre comme cadeau pour un nouveau-né. Espérons que cela ne lui porte pas malheur.

Non, Léa. Tu n’iras pas le trouver demain! Sois raisonnable.

Je vais rester simple servante ici, au palais du roi Hérode. Mais je continuerai à garder toutes ces choses dans mon cœur.
Et si cet enfant est véritablement le roi des Juifs, on devrait entendre parler de lui ces prochaines années.
Peut-être même qu’il viendra habiter le palais après Hérode!
Et devenir moi roi à moi. Je serai sa servante.

Il se fait tard, il faut quand même que je dorme. Ce soir, je n’ai pas envie d’éteindre ma lanterne.
Je laisse cette lumière briller.
Avec mon espérance que voici une bonne nouvelle: ils ne sont pas revenus.

Amen

On l’attend!

Prédication du dimanche 20 novembre 2016 à Bevaix (sera reprise le 27 novembre à Cortaillod).
Lectures bibliques: Malachie 3,1-5 et Luc 21,25-28 + 21,34-36

Un langage étrange et étranger

Je l’avoue j’ai toujours un peu de mal avec ce langage apocalyptique. Ces grandes démonstrations de force, ce feu qui consume, ces bouleversements cosmiques, ces grandes lessives et ce Christ qui débarque du haut de ses nuages.
J’avoue que j’ai toujours du mal, en abordant ce genre de textes, à retrouver le Dieu de ma foi, celui qui fait partie de ma vie et que je cherche à connaître mieux. Le Dieu de ces textes m’est passablement étranger.

L’entrée dans le temps de l’Avent est imminente et les lectionnaires nous invitent à lire ces textes empreints d’une attente fébrile. Par ailleurs, il faut noter que même si ce langage apocalyptique est minoritaire dans la Bible, on le retrouve régulièrement et dans de nombreux livres bibliques de toutes époques, Ancien et Nouveau Testament confondus. Il convient donc aussi de les lire et de chercher à les comprendre, dans la conviction qu’ils ont quelque chose à apporter à notre foi.

Les personnages qui tiennent de tels discours ont toujours passé pour des allumés. L’image qui me vient immédiatement à l’esprit quand j’imagine une personne prononcer de telles paroles, c’est Philippulus le prophète, dans Tintin et l’étoile mystérieuse.
Vous le voyez avec ses cheveux blancs en bataille, ses yeux grands ouverts, ses petites lunettes au bout de son nez pointu? Vêtu d’un grand drap blanc et frappant sur un gong?5120010-c0908a4philippulus

Difficile de prendre au sérieux un tel personnage, ainsi que ses paroles!
De fait, les paroles apocalyptiques sont et doivent être déroutantes. Elles bousculent pas le simple fait que c’est un langage du passé qui est utilisé pour parler d’une réalité présente, en la projetant vers l’avenir. Comment ne pas être perdu?!

Décisions d’avenir

Il y a toujours dans ces paroles une dimension d’urgence et de crainte. Dimensions qui sont reprises aujourd’hui par d’autres discours, sortis du domaine religieux.
Écoutez les discours des sociologues, des ethnologues, des climatologues. Leurs projections ne disent-elles pas, comme le langage apocalyptique biblique, quelque chose de nos craintes actuelles? N’influencent-elles pas nos décisions aujourd’hui pour agir sur le monde de demain?

La votation sur la sortie du nucléaire est particulièrement intéressante en ce sens. La question qui nous est posée est: quel monde voulons-nous dans l’avenir? Et pas un avenir très proche car l’arrêt effectif des centrales ne serait pas pour demain. Mais dans un avenir lointain.
Si lointain d’ailleurs qu’un bon nombre de votants d’aujourd’hui ne verront pas de la conséquence effective de leur vote.

C’est beau, n’est-ce pas? Comme idée du monde et de la société?
Nous devons aujourd’hui nous prononcer pour le monde dont nous rêvons pour celles et ceux qui sont à venir. Et notre décision est nécessairement nourrie par nos craintes actuelles et celles que nous projetons sur demain. Nous devons choisir le monde tel qu’on le souhaite, avec la confiance que l’on saura dans l’avenir nous donner les moyens de trouver les solutions pour le réaliser.

C’est plutôt enthousiasmant je trouve. Mais peut-être pas très suisse… Nous on aime bien maîtriser les enjeux, nous appuyer sur une certaine sécurité, pas trop d’audace… Nous verrons bien!? 😉 L’avenir nous le dira…

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Demeurer éveillés

L’avenir justement.
On le lit souvent le langage apocalyptique avec l’idée que nos peurs d’aujourd’hui sont nourries par l’attente d’une catastrophe encore plus grande. La fin du monde. Mais en réalité, ce langage ne décrit pas un avenir. Il parle encore moins d’une fin.
Ni le prophète Malachie ni Luc ne parlent de la fin de quelque chose. Plutôt d’un début. D’une espérance. D’un Dieu qui vient. Qui advient au milieu de ce monde en tourments, au cœur des craintes et des angoisses.

J’ai lu dernièrement qu’une partie non négligeable de la population en Suisse ne s’informe des nouvelles du monde que par le biais des journaux gratuits et des applications ce ceux-ci. Sans jamais lire d’article un peu plus conséquent, sans aucune analyse de l’actualité, sans non plus de hiérarchie.
Un chien écrasé par une voiture au fin fond du Kentucky… des bombes sur la ville d’Alep… une femme qui donne naissance à des sextuplés au Japon… les confidences de la coiffeuse de Donald Trump…
Tout à la suite… tout au même niveau.

Les actus qui sont le plus lues sont celles qui provoquent le plus rapidement des émotions. Les autres sont simplement laissées de côté.
Ainsi, les catastrophes naturelles, les attentats ou les élections américaines sont très suivies ; même si elles le sont de manière totalement superficielles. Alors que le retrait de la Russie de la cour pénale internationale ou les discussions de la COP22 carrément ignorées.

On perd la recherche du sens. On se laisse dominer par les émotions. Et ainsi on tend à laisser nos peurs déterminer l’avenir. Aussi bien dans les texte de Michée que dans celui de Luc, on a l’image d’un homme debout.
Un homme qui ne se laisse pas submerger par les affects du monde. Qui n’est pas écrasé.
Qui ne s’endort pas.
Qui veille.

Le langage apocalyptique est toujours en tension. Il ne permet pas de s’endormir.
Une tension entre avertissement et encouragement.Tension indispensable pour ne pas tomber soit dans le millénarisme par excès de l’un, soit dans l’utopie par excès de l’autre.

C’est maintenant!

Le langage apocalyptique possède en lui cette dimension d’urgence. D’espérance véritable qui n’est pas un lointain espoir mais la réalité d’un Dieu qui vient.
L’urgence qui dit qu’on ne peut pas se dire qu’on sera croyant plus tard, un jour…
Mais que c’est dans notre rapport ici et maintenant aux autres et au monde que se joue notre rapport à Dieu.
C’est maintenant! Maintenant qu’il faut savoir ce que cela change à ma vie. Maintenant que je dois agir en conséquence.

L’étrangeté du langage, le fait qu’il nous met un peu mal à l’aise aide bouscule et remue. Il nous oblige à demeurer éveillés.

Cette arrivée du Christ très spectaculaire, en majesté dans un monde bouleversé nous fait bizarre. Cet homme qui descend d’un nuage, c’est pour le moins incongru et proprement in-croyable.
Pourtant la foi chrétienne, si j’ai bien compris, est la conviction qui habite les croyants que la réalité ne se réduit pas à ce que nous en percevons.Que notre justice et les lois qui régissent le monde ne sont pas les seules qui existent et qu’elles ne sont pas absolues.
Ce que nous appelons le règne de Dieu, c’est un réalité régie par une autre justice que la justice humaine, où les valeurs ne sont pas déterminées par la loi du plus fort.
Et nous croyons que ce règne advient.
Qu’il adviendra peut-être un jour pleinement, mais qu’il est dès à présent possible d’en vivre les prémices.
Et si je comprends toujours bien, notre boulot à nous – pour le dire trivialement – c’est de contribuer à ce qu’il puisse advenir.

En cela, mes paroles paraîtront peut-être aussi bizarres et incongrues que ce le langage apocalyptique raconte par ce Christ qui débarque du ciel.

Quel que soit le langage dans lequel nous l’exprimons, cette réalité demeure. Il nous faut vivre de cette espérance que le règne de Dieu advient. Qu’il nous est donné de ne pas nous laisser submerger par les affects du monde et que nous pouvons vivre dans ce monde debout.
Et au sein même de ce monde, vivre les prémices du royaume.

Car le monde n’est pas seulement le lieu des nos peurs, il est aussi et avant tout celui que Dieu a choisi d’aimer.
Le lieu de notre réalité première, où se vivent les joies de nos relations, les beautés de la nature.
Le lieu dans lequel Dieu a choisi de s’incarner.
C’est bien de cela que nous nous réjouissons et que nous nous apprêtons à célébrer.

Amen