Albert Schweitzer: 100 ans et pas une ride!

« Soyez en paix ! S’il est possible, autant qu’il dépend de vous, soyez en paix avec tous les hommes. »
Rm12,18

C’est avec cette parole de l’apôtre Paul qu’Albert Schweitzer a terminé sa conférence prononcée à Oslo, lorsqu’il s’est vu décerner le prix Nobel en 1952. Le 4 septembre prochain, cela fera tout juste 50 ans qu’Albert Schweitzer est mort. Et tout juste 100 ans qu’il a développé sa grande idée: l’éthique du respect de la vie.

Ces dates phares sont l’occasion de redécouvrir cet homme et sa pensée.

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Brève biographie

On retient aujourd’hui surtout d’Albert Schweitzer le médecin de Lambaréné. On connaît moins bien plusieurs des facettes dont cet homme était doté. Prenons quelques instant pour situer le personnage.

Le philosophe et le théologien

Il est né en 1875 en Alsace, qui était alors allemande et y a grandi avec ses trois sœurs et son frère. Fils de pasteur, il étudie la théologie et la philosophie et réussit brillamment ses études jusqu’au doctorat dans les deux domaines. Concentrant ses recherches en théologie sur les Vies de Jésus. C’était très à la mode au XIXe siècle de chercher à reconstituer, notamment en compilant les évangiles, ce qu’avait été la vie de Jésus de Nazareth. À l’âge de 27 ans, Schweitzer est nommé professeur à la faculté de théologie de Strasbourg, tout en conservant son travail de pasteur de la paroisse St-Nicolas qu’il occupait depuis 2 ans. Immense travailleur, il consacrait ses journées à un sujet et ses nuits à un autre pour pouvoir étendre son champ d’études et honorer ses engagements.

Le musicien

Albert Schweitzer était aussi musicien. Depuis tout petit, il jouait du piano, puis de l’orgue. Il raconte qu’il avait 9 ans quand, pour la première fois, on l’autorisa à remplacer l’organiste au culte. Alors qu’il séjourne à Paris pour la rédaction de sa thèse de doctorat en théologie, il prend des cours d’orgue chez Charles-Marie Widor et prend conscience que Jean-Sébastien Bach est très méconnu en France. Il entreprend alors d’écrire un essai sur l’art de Bach. C’est en réalité un livre de 450 pages qu’il produira. Il en rédigera ensuite une version allemande, revue et augmentée, de plus de 800 pages.

Le médecin

Tout cela, c’était avant qu’il ait 30 ans! Car à 30 ans, il avait décidé qu’il passerait à autre choses. En effet, le jour de la Pentecôte 1896, alors qu’il avait 21 ans, il s’était fait la réflexion qu’il n’était pas acceptable qu’il mène une vie heureuse alors que tant de gens autour de lui luttaient avec les soucis et la maladie. Il avait alors décrété qu’il avait le droit de vivre pour l’art et pour la science jusqu’à l’âge de 30 ans, puis qu’après, il devrait se consacrer à un service purement humain. En 1905, il entreprend donc des études de médecine en vue de partir en tant que médecin en Afrique équatoriale.

Comme théologien, Schweitzer était passablement controversé. Il s’était fortement distancé des recherches sur les vies de Jésus qui n’avaient en réalité aucun intérêt existentiel pour le croyant. Il détestait le verbiage doctrinal et sa manière de proclamer l’Évangile dans un langage plus simple n’était pas du goût de tout le monde. Il était donc clair qu’il ne pourrait être envoyé comme pasteur par la Mission de Paris. Il dut d’ailleurs promettre d’être muet comme une carpe, c’est-à-dire ne pas prêcher mais bien de se rendre en Afrique en tant que médecin.

C’est en 1913 qu’il s’embarque avec son épouse Hélène et les médicaments collectés depuis des mois, direction Lambaréné, dans l’actuel Gabon. Ils accueillent leurs premiers patients dans un ancien poulailler, puis construisent peu à peu quelques huttes et un premier bâtiment. La guerre éclate en Europe et en 1917, il est interdit à l’Allemand qu’il est d’exercer la médecine en territoire français. Les époux Schweitzer sont alors ramenés en Europe et détenus dans un centre de prisonniers en France. De retour en Alsace après la guerre, Schweitzer entreprend de collecter des fonds pour retourner à Lambaréné. Il repart quelques années plus tard et y construit un hôpital bien plus conséquent. Dès lors, il alternera les années en Afrique et les séjours d’un an ou deux en Europe au cours desquels il fait des conférences et des concerts d’orgue pour trouver des fonds, tout en recrutant du personnel pour travailler à Lambaréné. Il mourra en 1965 à Lambaréné où il est enterré aux côtés de son épouse, décédée quelques années avant lui.

… et bien plus encore

C’est une biographie très succincte qui ne relate bien évidemment pas la complexité ni la richesse du personnage mais qui permet de le situer. C’était un homme qui a été très apprécié, mais qui fut aussi controversé. Dans sa théologie, mais également dans la relation à l’Afrique et aux indigènes qu’il appelait les primitifs. C’était un homme de son époque.

J’ai choisi pour le culte de ce matin, de chercher plutôt en quoi sa théologie et son engagement avaient encore des choses à nous dire aujourd’hui.

Lecture biblique: Job 40,15-19

Regarde bien ce monstre qu’est l’hippopotame:je suis son créateur, comme je suis le tien. C’est un simple mangeur d’herbe, comme le bœuf. Mais regarde la force qu’il a dans sa croupe, admire la vigueur des muscles de son ventre ! Sa queue est puissante, comme le tronc d’un cèdre; ses cuisses sont nouées par des tendons puissants. Ses os sont aussi forts que des tubes de bronze, ses côtes font penser à des barres de fer. De tout ce que j’ai fait, c’est bien lui mon chef-d’œuvre!
Moi seul, son créateur, je le tiens en respect.

Prédication

Étonnant, n’est-ce pas, ce texte sur l’hippopotame?! Et surtout, quel est le rapport avec Albert Schweitzer? Je vous rassure, ce n’est pas que le soleil m’a tapé sur la tête. Il y a vraiment un lien. Schweitzer raconte qu’il était en proie à des questionnements philosophiques, existentiels et éthiques sans parvenir à les formuler de manière satisfaisantes, quand il a dû se rendre dans une ville située à 200km de Lambaréné. Assis sur le pont d’un petit bateau, il admirait la nature environnante, plongé dans ses pensées. Et c’est en observant un troupeau d’hippopotames que lui sont venus ces mots: Respect de la vie! Dès lors, le respect de la vie sera au centre de sa pensée.

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L’homme qui pense ne se déshumanise pas

Avant de regarder de plus près ce qu’il entendait par ces termes, arrêtons-nous un instant sur les circonstances qui l’ont amené à cette révélation. Restons encore quelques temps avec lui face à ces princes des rivières que sont les hippopotames. L’homme moderne, affirme Schweitzer, ne réfléchit plus. Il ne prend plus le temps de penser, de méditer, de philosopher. Happé par l’immédiateté de la vie quotidienne, il ne prend plus le temps du recul. Schweitzer fait ce constat en 1915, il y a tout juste un siècle ! Qu’aurait-il dit de notre monde aujourd’hui?!?
Pour le dire un peu autrement, l’homme moderne n’a pas le sens du sabbat, du temps à part pour porter une réflexion sur la vie, sur sa place dans le monde et face à Dieu, pour prendre soin de ses relations aux autres, au monde, à Dieu et à lui-même. Dès lors, l’être humain se déshumanise et perd toute sa dimension spirituelle. L’homme, pour être homme, a besoin de penser le monde et de se penser dans le monde.

Une vie qui veut vivre

En prenant le temps de penser, l’homme se découvre comme un être qui aspire à la vie. « Quand l’homme affirme sa volonté de vivre, il se comporte d’une manière naturelle et sincère. Il confirme un acte déjà accompli dans son inconscient en le renouvelant dans sa pensée consciente. » dit Schweitzer.
Il ne considère plus sa vie simplement comme un donné, mais l’expérimente comme un insondable mystère.

Prendre conscience de sa vie, de son existence comme le fruit d’un don de Dieu sur lequel nous n’avons pas entièrement prise, lui confère de la valeur. Dès lors, on ne peut plus simplement se laisser vivre, mais on développe un respect vis à vis de sa propre vie. Et on éprouve le besoin de témoigner ce même respect vis à vis de toute vie qui nous fait face. Car l’autre, de même que moi, est un être qui aspire à la vie. « Je suis vie qui veut vivre, au milieu de vies qui veulent vivre. » écrit Schweitzer.

L’action!

Voici ce qu’il veut dire par le respect de la vie. Il ne faut pas comprendre le terme de respect comme de la considération admirative qui nous demanderait de demeurer sur la retenue, à une juste distance, passivement. Il n’y a pas dans ce respect pour la vie une dimension d’intouchable. Au contraire, pour Schweitzer, ce respect véritable nous pousse à agir. Il est de la responsabilité de l’homme qui pense et qui reconnaît la valeur de la vie, d’agir en faveur de la vie. Schweitzer est absolu: il faut toujours faire le choix de l’action!
Bien entendu, dans les milieux protestants, on lui a objecté le risque de tomber dans une théologie des œuvres. Faire de bonnes actions pour plaire à Dieu, voilà contre quoi s’était battu Luther avec acharnement. Mais ce n’est pas pour plaire à Dieu ou pour gagner son salut que l’homme doit agir.
Pour Schweitzer, c’est simplement qu’il ne peut pas faire autrement qu’agir si il reconnaît la valeur de la vie. C’est son devoir. La foi seule, sans les actes, est morte! Lit-on dans l’épître de Jacques.

L’action en faveur de la vie en général participe également à développer la dimension spirituelle de l’être humain. Car la pensée, la foi, la prière et l’acte participent ensemble au respect de la vie.
Cette unité entre la foi et l’action demeure d’une grande actualité, me semble-t-il. Plus encore aujourd’hui qu’il y a un siècle, je pense, nous avons tendance à compartimenter nos vies. Et d’autant plus dans un monde sécularisé, à enfermer notre vie de foi, nos convictions religieuse et même notre vie spirituelle à une partie intime de notre personne. Mais forcément, notre foi influence notre manière d’être au monde, nos convictions profondes dictent nos décisions, qu’elles soient politiques ou sociales. Nous ne sommes pas des êtres compartimentés mais bien des personnes, des êtres uniques qui aspirent à la vie.

Le respect de la vie dans toutes ses dimensions

D’après Schweitzer, une des grandes lacunes de l’éthique était que jusqu’alors, elle s’était toujours bornée à traiter la relation d’un homme à l’égard d’un autre. Mais en réalité, elle devait s’étendre aux relations de l’être humain avec l’univers tout entier, ou du moins avec toute créature qui était à sa portée. C’est ainsi que le respect de la vie ne se cantonne pas à voir la vie chez l’homme ou la femme qui me fait face, mais aussi dans les animaux, les plantes : la vie dans sa dimension la plus large. Cette vision du monde est aujourd’hui très largement partagée par les mouvements écologistes de toutes origines. Le théologien et philosophe nous invite à replacer ce respect de la vie dans la relation d’une créature face à une autre, toutes deux fruits de la volonté d’un seul Créateur.

L’hippopotame : bête apparemment plutôt disgracieuse et dont l’utilité dans le monde ne relève pas pour moi de l’évidence ; l’hippopotame est une créature, une vie, fruit de la volonté du Créateur.
Et à ce titre, il a sa place dans le monde autant qu’une autre. Et même… autant que moi! Comme être humain, j’ai la chance d’avoir été créée avec la faculté de penser le monde et d’y agir, je me dois donc de le faire pour que l’hippopotame puisse s’y épanouir. De même que les aigles, les fleurs et les abeilles. De même que mon voisin ou mon prochain.

Une éthique à mettre en pratique

Mais le respect de la vie n’est pas un assertion posée une fois pour toutes. Une jolie intention bucolique et idéaliste pour jeunes filles couchées dans un champ de violettes. Dans tous les instants de sa vie, l’homme qui respecte la vie est placé devant des choix et des décisions.
Il est aussi placé devant ses contradictions. Car il n’est pas rare que pour sauver une vie, il faille en sacrifier une autre. Pour sauver sa propre vie, l’homme est parfois obligé de le faire aux dépens des autres. Il ne faut pas oublier le contexte dans lequel Schweitzer vit : on est au cœur de la 1ère guerre mondiale. Il dit d’ailleurs qu’il « éprouve comme une grande grâce de pouvoir sauver des vies, alors que d’autres étaient contraints de tuer. » A tout moment, il nous faut faire des choix. Des choix auxquels ces paroles du Deutéronome font écho Je place devant vous la vie et la mort. Choisissez donc la vie. Dt 30,19.

Mais quelle vie?… Et qui suis-je pour décider laquelle a plus de valeur qu’une autre? Voici les interrogations que Schweitzer illustre en racontant l’histoire de son pélican. Le bon Docteur, comme on l’appelait à Lambaréné, avait trouvé un pélican blessé et l’avait adopté. Il lui avait donné le nom de Parsifal. Pour sauver l’oiseau, il fallait bien le nourrir. Il fut donc obligé de pêcher pour lui tous les jours des poissons. Pourquoi tuer des poissons pour sauver un pélican?!? Quelle vie a plus de valeur?
Il n’y a pas de réponse à cette question. Pas de bonne réponse en tout cas. Pas de réponse absolue.
Toujours et sans cesse, nous sommes amenés à nous poser et à nous reposer la question. Peser nos choix et prendre des décisions au plus proche de notre conscience. Jamais, sacrifier une vie quelle qu’elle Albert Schweitzer mit Pinguinfusse, ne doit devenir une chose banale et ne pas nous déranger. « Le respect de la vie n’est pas une formule magique qui résoudrait tous les problèmes, mais un principe général dont l’application, toujours approximative, demande du discernement, de l’imagination et du courage. » (André Gounelle)

Pessimiste du savoir, optimiste du vouloir

On a parfois fait de Schweitzer un idéaliste. Mais je crois qu’il n’était pas dupe. Au contraire, il dresse du monde un tableau sombre. Le monde est dur, la vie est cruelle. Son éthique du respect de la vie n’a rien de naïf. Lorsqu’on lui demande si il est un homme pessimiste ou optimiste, il répond qu’en lui « la connaissance est pessimiste, mais le vouloir et l’espoir sont optimistes. » Si l’on regarde notre monde, un siècle après; un demi-siècle après la mort de Schweitzer, il n’y a pas vraiment lieu d’être optimiste je crois.
Chaque jour, vous et moi sommes placés devant ces mêmes choix: comment agir de manière juste, en faveur de la vie? Dans les petites choses de la vie: je n’ai pas pu m’empêcher de m’interroger su moi-même l’autre jour quand j’ai demandé à mon mari d’écraser une araignée dans notre chambre à coucher…

Mais aussi dans les grandes questions du monde. Quelle valeur avait la vie de ces migrants, morts l’autre jour asphyxiés dans la cale d’un bateau en Méditerranée?…

Et concrètement, quelles actions ai-je accompli aujourd’hui… hier… dernièrement pour le respect de la vie? Suis-je toujours mue par cette conscience que je suis vie qui veut vivre entourées de vies qui veulent vivre?

Autant de réflexions, d’interrogations, d’exhortations ravivées en nous ce matin. Qu’elles nous rendent plus humains et nous mènent à agir chaque jour, pour la Vie!
Amen

Musique

Grand merci à Jacques Barbezat qui a joué exclusivement des œuvres de Bach pendant le culte. Voici les pièces qu’il avait choisies:

  • Choral: Wer nur den lieber Gott lässt walten BWV 647
  • Choral: Wenn wir in Höchsten Nöten sein BWV 641
  • Partita: Sei gegrüsst, Jesu gütig, var.5 BWV 768
  • Choral: Ich ruf zu dir, Herr Jesu Christ BWV 639
  • Partita: Sei gegrüsst, Jesu gütig, var.11 BWV 768

Sources

Pour travailler ce sujet, j’ai relu « Ma vie et ma pensée », écrit en 1931 par Albert Schweitzer. Je me suis également largement inspirée du dossier que Réforme lui a consacré au mois de juillet.

NB je ne suis pas certaine que la photo du Dr Schweitzer avec son pélican est libre de droits. Si ce n’est pas le cas et qu’on me le fait remarquer, je l’enlèverai.

Un coup d’ailes entre ciel et terre

Prédication du dimanche 7 juin 2015 avec le baptême de la petite Agathe
Textes bibliques: Genèse 8,8-12 et Matthieu 3,13-17

Pour faire le portrait d’un oiseau

Peindre d’abord une cage
avec une porte ouverte
peindre ensuite
quelque chose de joli
quelque chose de simple
quelque chose de beau
quelque chose d’utile
pour l’oiseau

placer ensuite la toile contre un arbre
dans un jardin
dans un bois
ou dans une forêt
se cacher derrière l’arbre
sans rien dire
sans bouger …

Parfois l’oiseau arrive vite
mais il peut aussi bien mettre de longues années
avant de se décider
Ne pas se décourager
attendre
attendre s’il le faut pendant des années
la vitesse ou la lenteur de l’arrivée de l’oiseau
n’ayant aucun rapport
avec la réussite du tableau

Quand l’oiseau arrive
s’il arrive
observer le plus profond silence
attendre que l’oiseau entre dans la cage
et quand il est entré
fermer doucement la porte avec le pinceau
puis
effacer un à un tous les barreaux
en ayant soin de ne toucher aucune des plumes de l’oiseau

Faire ensuite le portrait de l’arbre
en choisissant la plus belle de ses branches
pour l’oiseau
peindre aussi le vert feuillage et la fraîcheur du vent
la poussière du soleil
et le bruit des bêtes de l’herbe dans la chaleur de l’été
et puis attendre que l’oiseau se décide à chanter

Si l’oiseau ne chante pas
c’est mauvais signe
signe que le tableau est mauvais
mais s’il chante c’est bon signe
signe que vous pouvez signer

Alors vous arrachez tout doucement
une des plumes de l’oiseau
et vous écrivez votre nom dans un coin du tableau.

Jacques Prévert, Pour faire le portrait d’un oiseau

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J’avais appris ce poème de Jacques Prévert quand j’étais petite fille. Il y a quelque chose d’insaisissable chez l’oiseau. Même pour en faire son portrait! Sa liberté, sa légèreté, sa grâce nous fascinent. Il peut faire des allers et retours entre la terre et le ciel. Et échappe à notre contrôle.

Pas surprenant dès lors que les oiseaux soient chargés de symbolique, et parmi eux tout particulièrement la colombe. Nombre d’organisations qui œuvrent pour la paix l’ont choisie pour figurer sur leur bannière. On la trouve aussi sur les croix huguenotes et dans le logo de notre Église. Symbole de paix avec son brin d’olivier dans le bec, signe fragile d’une vie possible dans un monde où commence à émerger de nouvelles pousses. Symbole aussi de l’Esprit de Dieu. Présence divine dans le monde.

En pensant à la colombe, ce sont ces deux symboles qui viennent tout de suite à l’esprit: la paix et l’Esprit. Ce sont aussi ces deux passages bibliques: l’arche de Noé et le baptême de Jésus.

Mais on retrouve la colombe dans d’autres textes bibliques où elle est porteuse de significations différentes. Pensons par exemple au Cantique des cantiques. Ce poème qui met en scène deux amoureux. La colombe y devient messagère. Une colombe, c’est quand même plus romantique qu’un pigeon voyageur! Et dans le livre du Lévitique, on trouve les colombes et les pigeons dans les prescriptions concernant les sacrifices que devaient accomplir les Israélites. Ceux qui n’avaient pas les moyens de sacrifier un agneau ou une brebis étaient tenus d’offrir une pair de pigeons ou de colombes. L’oiseau devient alors figure d’humilité et de simplicité.

Permettre l’envol

En relisant le passage de la Genèse où Noé lâche la colombe, j’ai été impressionnée par le soin que porte le récit sur ces allers et retours. Il aurait finalement suffit d’écrire que Noé laissait partir la colombe une première fois mais qu’elle revint parce qu’elle ne trouvait où se poser. Que la deuxième fois elle rapporta un brin d’olivier et que la troisième fois, elle ne revint pas. C’est l’histoire de 3 lignes. Mais le récit est bien plus fourni. Et nous laisse comprendre qu’il s’agit là d’un processus qui prend du temps et qui demande du soin.

Noé laisse partir la colombe une première fois et elle revient auprès de Noé dans l’arche. Le texte dit que Noé tendit la main, prit la colombe et la ramena dans l’arche. Puis qu’il attendit une semaine avant de la laisser à nouveau partir. Entre le deuxième et le troisième lâcher, une nouvelle semaine s’écoule. Cet extrait est particulièrement parlant pour des parents. L’arche, c’est le lieu de la sécurité. C’est la maison, là où se trouvent les parents et où l’on se sent bien. Mais pour des parents comme pour Noé, le but n’est pas de garder ses enfants indéfiniment à l’intérieur de l’arche. Celle-ci deviendrait une prison. Le souhait des parents, ce pour quoi ils œuvrent, c’est que leur enfant prenne son envol. Ceci se fait de manière progressive. L’enfant appréhende l’environnement extérieur. Il découvre le monde et revient se poser là où il se sent en sécurité. Il va et il vient jusqu’à que le temps soit venu pour lui de prendre sa liberté.

Agathe est encore toute petite, bien au chaud dans l’arche. Mais son grand frère Mathias commence déjà à vivre sa vie. Et je sais que ce n’est pas toujours facile pour des parents d’oser lâcher l’étreinte. En demandant le baptême pour leurs enfants, et en s’engageant à leur faire découvrir la foi chrétienne, Sabrina et Mehmet, accompagnés des marraines Fabienne et Julie, ont décidé d’offrir à leur enfant ce parcours. Fait de découvertes, de questionnements, de risques aussi parfois. Ils se sont engagés à les porter, à les encourager, à accueillir leurs questions sans pour autant avoir toujours les réponses, mais en osant s’interroger avec eux. Et c’est bien dans ce mouvement là qu’Agathe et Mathias trouveront la liberté et, nous l’espérons, trouveront en Jésus-Christ celui qui donne sens à la vie.

Jésus demande à être baptisé

Cette colombe, qui a pris son envol et que Noé n’a jamais revue, a traversé les âges. Et quand les cieux se sont ouverts lorsque Jésus a été baptisé, elle est descendue sur lui. Il y a peu de récits que nous pouvons lire dans les 4 évangiles. Celui du baptême de Jésus en est un et la colombe y est présente à chaque fois. Jésus est baptisé par un prophète. Son nom est Jean. Jean le baptiseur, Jean le baptiste. Un rôle devenu si important que la tradition en fera son prénom : Jean-Baptiste.

Un prophète, un radical. Un de ceux dont on se méfiait et dont on se méfierait aujourd’hui encore, sans aucun doute. Comme on se méfie de tout ce qui est extrême et sans nuances. Jean-Baptiste s’était retiré dans le désert. Il appelait à la conversion, la repentance immédiate et absolue. Il pratiquait le baptême dans le Jourdain. En plongeant les convertis dans l’eau, il les lavait de leurs péchés passés. Une vie différente commençait.

Jean-Baptiste annonçait un Messie. Quelqu’un envoyé par Dieu pour juger le monde. Il brandissait la justice comme une menace. Il ne faut pas oublier cette radicalité chez Jean. Et c’est bien auprès de lui que Jésus s’est rendu. Il ne s’est pas présenté là par hasard, au détour d’une petite promenade dans le désert. C’est bien volontairement que Jésus s’est rendu auprès de Jean et qu’il lui a demandé de le baptiser. De même que tous les autres hommes, il a demandé à être lavé de ses péchés. Jésus avait-il besoin de se convertir? Était-il un homme comme les autres? Un pécheur?!? C’est en tout cas comme tel qu’il s’est présenté ce jour-là: un homme.

Il est tout de même surprenant que Jean-Baptiste reconnaisse immédiatement en lui le Messie. Lui qui annonçait un juge puissant reconnaît l’envoyé de Dieu dans ce homme apparemment tout à fait ordinaire. Jean-Baptiste s’oppose à baptiser Jésus. Sa réponse est claire: je ne suis pas digne. Et la réponse de Jésus est très forte : «accepte qu’il en soit ainsi pour le moment.»

Jean-Baptiste s’est imaginé comment les choses devaient être. Il avait une idée précise de ce qu’était la volonté de Dieu et comment il devait s’y soumettre. Comment aussi il devait appeler ses contemporains à se conformer à la volonté divine. Et Jésus lui répond que ce n’est pas comme lui l’imagine que cela doit se passer, mais que le plan de Dieu est différent. «Accepte qu’il en soit ainsi pour le moment. Car c’est de cette façon que nous devons accomplir tout ce que Dieu nous demande.»

Le Messie est un homme ordinaire, il ne vient pas comme un roi et un juge puissant. Il n’est pas entouré de chevaux royaux, mais d’une colombe. Cet oiseau libre et insaisissable, symbole du messager d’amour et du sacrifice offert avec simplicité. Signe de l’Esprit de Dieu. Jésus appelle Jean-Baptiste à ne pas s’opposer aux projets de Dieu. Surtout pas au nom de la volonté d’accomplir ceux-ci. Il lui demande d’accepter que ce qui lui est demandé soit une étape nécessaire dans le dessein de Dieu. Dieu a un projet dans le monde et l’être humain s’y inscrit.

Retourner la question

Trop souvent, nous nous demandons: Ai-je besoin de Dieu? Sa présence m’est-elle utile? Au fond, nous pourrions nous passer de lui. Mais la question que nous devrions nous poser est plutôt: en quoi Dieu a-t-il besoin de moi?Qu’espère-t-il de moi dans son projet pour le monde? Comment puis-je le servir? Avec quelle attitude, quel geste, quelle parole, puis-je participer à son dessein?

Je ne parle pas forcément ici de choses extraordinaires. Bien que j’admire celles et ceux qui se donnent entièrement à une cause, je m’en sais incapable. Finalement, à, Jésus demande simplement d’accomplir ce qu’il pratique déjà. Il lui demande de statue-185435_1280le baptiser. Pour participer au plan de Dieu, Jean-Baptiste doit faire ce qu’il sait faire. Et le faire en étant conscient qu’ainsi il accomplit la volonté de Dieu.

Pour que Jésus soit baptisé, pour que le ciel s’ouvre et que la colombe descende, pour que Dieu puisse annoncer qu’en Jésus il reconnaissait son fils bien-aimé et qu’il mettait en lui toute sa joie, Dieu avait besoin de mains humaines. Comme il a besoin des nôtres dans le monde.

Alors, mes amis: cette question je vous la laisse ce matin.

Comment Dieu a-t-il besoin de chacun d’entre nous?…

Amen


Merci à Agathe et à ses parents Sabrina et Mehmet!


 

Lectures bibliques (traduction Français courant)

Genèse 8,1-12

8 Puis Noé laissa partir une colombe, pour voir si le niveau de l’eau avait baissé.
9 Mais elle ne trouva aucun endroit où se percher, car l’eau couvrait encore toute la terre; elle revint donc à l’arche, auprès de Noé. Celui-ci tendit la main, prit la colombe et la ramena dans l’arche. 10 Il attendit une semaine et la laissa de nouveau partir. 11 La colombe revint auprès de lui vers le soir; elle tenait dans son bec une jeune feuille d’olivier. Alors Noé sut que le niveau de l’eau avait baissé sur la terre. 12 Il attendit encore une semaine et laissa partir la colombe, mais celle-ci ne revint pas.

Matthieu 3,12-17

13 Alors Jésus vint de la Galilée au Jourdain; il arriva auprès de Jean pour être baptisé par lui. 14 Jean s’y opposait et lui disait: «C’est moi qui devrais être baptisé par toi et c’est toi qui viens à moi!» 15 Mais Jésus lui répondit: «Accepte qu’il en soit ainsi pour le moment. Car voilà comment nous devons accomplir tout ce que Dieu demande.» Alors Jean accepta. 16 Dès que Jésus fut baptisé, il sortit de l’eau. Au même moment le ciel s’ouvrit pour lui: il vit l’Esprit de Dieu descendre comme une colombe et venir sur lui. 17 Et une voix venant du ciel déclara : «Celui-ci est mon Fils bien-aimé; je mets en lui toute ma joie.»

 

L’espérance fait sauter les verrous du désespoir

Prédication du dimanche de Pâques, 5 avril 2015
Texte biblique : Matthieu 27,62 à 28,20

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Une joie difficile à vivre

Il y a des années où il est aisé de ressentir la joie de Pâques.
Se réjouir des couleurs, des senteurs du printemps. Et vivre profondément cette joie intense. Et il y a des fois où cela s’avère plus difficile.

En cette semaine sainte, nous avons été touchés par le deuil de deux familles de la paroisse. Et je ne crois pas exagéré de dire que nous sommes nombreux à en être affectés. La situation internationale aussi pèse sur le moral : les migrants qui meurent en Méditerranée, le massacre au Kenya, les chrétiens persécutés en Syrie, l’épidémie du virus Ebola dont on n’arrive pas à venir à bout. Et j’en passe… malheureusement.

Cette semaine encore, toute l’Europe a été ébranlée par le crash de l’avion de ligne de la Germanwings, épilogue dramatique de la détresse d’un homme que l’on n’a pas su voir, ou peut-être même pas voulu voir. Enfin, le printemps tarde à venir.
Je ne voudrais pas, chers amis, vous saper le moral. Vous vous dites peut-être: on est venus ce matin pour nous faire du bien et entendre un message d’espérance et au lieu de cela, la pasteure se morfond.

Pas du tout.
Pâques ne peut advenir qu’après Vendredi Saint. Si le Christ n’était pas mort, il n’aurait pu ressusciter. Et il n’est pas sain d’occulter le vendredi pour passer directement au dimanche. Tentation de la fausse consolation: mais non, ce n’est pas si grave…

Au contraire, prendre au sérieux les peines, les épreuves et les situations devant lesquelles nous nous sentons impuissants est la seule condition pour vivre véritablement la libération pascale.

Une action pour contrecarrer une cause

Les récits de Résurrection sont différents dans les 4 évangiles. Cette diversité exprime à elle seule qu’il s’agit d’un événement complexe, qui échappe à notre simple compréhension. Matthieu est le seul à raconter ces jours suivant la crucifixion de cette manière. Avec les gardes devant le tombeau et ce mensonge.
Cet empressement autour de la rumeur du vol du corps laisse penser que l’évangéliste répond ici plus à une préoccupation de l’époque où il écrit que de celle de Jésus. En effet, l’évangile de Matthieu est rédigé à la fin du premier siècle, alors que la petite communauté de chrétiens s’est clairement séparée du judaïsme. Leur proclamation de la Résurrection est dénigrée par les juifs de l’époque: si le tombeau était vide, c’est simplement parce que des disciples de ce Jésus ont volé son corps! Toutes ces croyances ne reposent sur rien. Le christianisme est une imposture!

Matthieu prend au sérieux cette attaque en développant l’épisode des gardes devant le tombeau. Il tend même un piège aux autorités juives en faisant des gardes les témoins des événements, sommés de garder le silence. Avec ces gardes, on cherche à contrecarrer une attaque potentielle ou avérée d’adversaires mal intentionnés. Action humaine des plus courantes. On craint quelque chose : on agit pour rendre ce quelque chose impossible. On craint que le tombeau soit vide. Pour qu’il soit vide, on ne voit qu’une possibilité: que les disciples volent le corps. Donc on ne fait pas que rouler la pierre, on la scelle. Puis on place encore des gardes.

En entendant cette semaine les informations sur l’enquête du crash, je n’ai pu m’empêcher de penser que les compagnies d’aviation civile avaient agi d’une manière similaire. Après le 11 septembre, on a craint des détournements d’avion. La menace venait alors des passagers dont un ou plusieurs étaient malintentionnés. Pour s’assurer que de tels détournements ne pourraient se reproduire, on a sécurisé les portes du cockpit, on les a scellées comme la pierre sur le tombeau. On n’a pas pensé alors que le danger pouvait venir d’ailleurs. Et que cette fermeture, conçue pour éviter des catastrophes, allait justement permettre cette issue funeste.

On cherche encore et toujours à s’assurer plus de sécurité. Au risque peut-être de perdre de vue la fragilité de l’existence. Ce jour-là, c’est la mort qui a réussi à s’immiscer entre les systèmes de sécurité. Le jour de Pâques, c’est la vie qui a réussi à déjouer tous les stratagèmes.

Le bouleversement pascal

Tremblement de terre, ange du Seigneur, pierre roulée dans un grand fracas. Matthieu sort ici tout l’arsenal apocalyptique. Un langage qui nous parle peut-être moins aujourd’hui. Une manière d’exprimer ce qui n’est pas si simple à dire. Vous remarquerez que Matthieu, et les autres évangélistes non plus, ne décrit jamais la Résurrection. Alors que bien des apocryphes s’en donnent à cœur joie. Il n’en dit rien. Ce qui est décrit, c’est toujours l’effet de la Résurrection sur les gens et sur le monde.

Un bouleversement.
Ce qui était acquis: la mort, c’est la mort et on ne s’en relève pas ; n’est plus vrai.
Après cela, les personnes, la réalité et le monde ne peuvent plus être pareils. Les règles selon lesquelles tout a fonctionné jusqu’à présent tombent et une nouvelle vérité se fait jour: la mort n’est plus la fin de tout. Le Christ l’a vaincue. Les gardes sont tétanisés. Comme morts dit le texte avec ironie. La mort n’est plus là où on la croyait circonscrite : à l’intérieur du tombeau. Elle paralyse ceux qui s’illusionnent sur leur capacité à la maîtriser. Les femmes se mettent en route et vont proclamer la bonne nouvelle. Les disciples, eux, sont envoyés en mission dans le monde. Ainsi se termine l’évangile de Matthieu.

green-plant-wood-4711Ce n’est pas une fin triomphale et écrasante. La grande joie qui étreint les femmes et teintée de crainte. Et les disciples qui se prosternent éprouvent eux aussi des doutes. Ni la Résurrection, ni la foi ne blindent les croyants qui ne cessent d’éprouver aussi de la crainte et de douter. La Résurrection est vécue comme une promesse. Une force qui met en route, malgré les doutes et la fragilité. Une puissance qui porte et fait avancer. Une puissance qui tient celles et ceux qui acceptent de se laisser bouleverser par l’espérance que le Christ peut faire éclater tous les verrous.

Persévérons dans la foi que le changement est toujours possible. Que rien n’est à jamais définitivement verrouillé. L’accord historique qui a été signé cette semaine même à Lausanne entre les États-Unis et l’Iran est peut-être un signe de cette force de changement.

Laissons cette espérance nous transformer et mettons-nous à notre tour en route pour témoigner de ce rai de lumière qui parvient à percer le tombeau scellé.

Amen

Comprenons-nous la Parole de Dieu ?

Prédication du dimanche 8 mars 2015, reprise le 15 mars
Textes bibliques : Ésaïe 5,1-7 et Marc 12,1-12 (disponibles en bas de page)

Un contexte de violence

Nous voici en plein Carême. Ce temps de préparation à Pâques. Temps aussi de méditation autour des textes qui nous mènent à la fête principale du christianisme. Mais ne sautons pas d’étape. Avant d’arriver à Pâques, il faudra bien passer par Vendredi Saint. Et le texte de l’évangile de ce matin nous met déjà bien en route vers cette échéance. C’est un texte dur, où la violence règne. Une violence dont les hommes n’ont pas l’exclusivité. Ce qui ne manque pas de nous déranger.

Jésus est à Jérusalem. Il y est arrivé quelques jours auparavant, accueilli en gloire par la foule, selon ce que nous raconte Marc. Et dès le lendemain, il a fait des esclandres dans le temple. Renversant les tables des changeurs d’argent, chassant les marchands et les pèlerins qui voulaient acheter des pigeons pour les sacrifices. Dès lors, les choses sont claires : les représentants des autorités religieuses cherchent le moyen de faire mourir Jésus.
Le jour suivant, Jésus et ses disciples se rendent à nouveau au temple. Des hommes s’approchent d’eux : ce sont les chefs des prêtres, les maîtres de la loi et les anciens. Ils l’interpellent et l’interrogent, espérant le piéger. Mais Jésus répond aux questions par d’autres questions qui mettent ses interlocuteurs devant leurs propres contradictions. Puis, nous dit le texte, il se mit à leur parler en paraboles. Sortant de la controverse directe, Jésus adopte un langage énigmatique.

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À mots à peine couverts

Il commence sa parabole en citant un passage bien connu de ses auditeurs : le chant de la vigne dans le livre d’Ésaïe. Tout de suite, ils savent que dans cette histoire, la vigne, c’est le peuple d’Israël et que le propriétaire de la vigne, c’est Dieu. Un Dieu qui a été aux petits soins pour son peuple. Mais alors que dans le chant du prophète, le reproche portait sur le peuple qui ne produisait aucun fruit malgré les conditions favorables mises en place par le divin propriétaire, Jésus surprend ses auditeurs en racontant : le propriétaire confia sa vigne, il la loua à des ouvriers vignerons. Et à qui donc Dieu a-t-il confié la responsabilité de son peuple ? Qui en sont les chefs religieux?… Nous l’avons compris et eux aussi certainement: les chefs des prêtres, les maîtres de la loi et les anciens ont dû se sentir visés. Et la suite n’a pas dû leur plaire.

Les vignerons de la parabole veulent s’approprier les fruits de la récolte. Le propriétaire a beau leur envoyer ses messagers, ils les rejettent violemment comment Israël a rejeté et tué les prophètes. On est étonné par l’extrême patience du propriétaire, presque de sa naïveté. Le premier émissaire est battu et renvoyé les mains vides. Le deuxième frappé à la tête et insulté. Le troisième est tué. Et malgré cette escalade de violence, il continue à en envoyer. Pourtant, un seuil a été franchi. Les vignerons ont du sang sur les mains. «Ils traitèrent de la même manière beaucoup d’autres serviteurs: ils battirent les uns et tuèrent les autres» dit le texte.
Quelques mots seulement pour dire l’horreur et l’échec. Une violence banalisée tant elle ne surprend plus. Mais le propriétaire continue à y croire: pour son fils, ils auront du respect!
L’évangéliste ne laisse aucun doute au lecteur puisqu’il désigne ce dernier émissaire comme le fils bien-aimé. Formule exacte utilisée lors du baptême de Jésus, lorsqu’une voix venant des cieux retentit: tu es mon fils bien-aimé, je mets en toi toute ma joie (Mc1,11).
Dans ce fils, nous voyons le Christ.
Dans ce fils, Dieu voit son bien-aimé.
Dans ce fils, les vignerons meurtriers ne voient pas l’envoyé du père, mais l’héritier. Ils l’éliminent donc pour s’approprier non plus seulement le fruit de la vigne, mais la vigne elle-même. Ainsi se termine la parabole. Condamnation sans appel des autorités religieuses, cyniques et violentes, qui prétendent s’arroger le pouvoir sur les croyants et éliminent les messagers que Dieu leur envoie. On imagine l’émoi qu’une telle parabole a provoqué ce jour-là au cœur du temple. Et le silence qui a dû suivre ces paroles.
Car les personnes visées ne sont personne d’autre que celles qui font face à celui qui les prononce. Il le sait et elles le savent.

La parabole a deux objectifs. Le premier est de mettre en question la manière dont les dirigeants exercent leur pouvoir. Et sur celui-ci il fait mouche. Le second est de donner un sens à la mort prochaine de Jésus. Il s’inscrit à la suite des prophètes dans les envoyés de Dieu. Le dernier en date, Jean-Baptiste, a été éliminé peu de temps auparavant. Il se désigne comme le fils bien-aimé. Sans le dire directement, ce qui relèverait du blasphème. L’auditeur averti aura saisi.

Le silence

Rien ne nous est dit de la réaction des interlocuteurs de Jésus à la fin de la parabole. Ni même de celle de ses disciples. C’est Jésus à nouveau qui reprend la parole, après un lourd silence que l’on peut imaginer. Et il interroge: alors, que fera le propriétaire de la vigne? C’est lui encore qui enchaîne. Il fait les questions et les réponses. Il tuera les vignerons et donnera la vigne à d’autres hommes. Et là, ça dérange…
La violence quand elle est le fait des hommes, passe encore. Quand elle est celui de Dieu, on n’aime pas. Et pourtant, difficile de passer à côté. Il avait tout essayé, il avait continué à envoyer de nouveaux serviteurs. Il a même envoyé son fils, pensant que lui, ils ne le toucheraient pas. Mais voilà que finalement, ces vignerons seront emportés pas la violence qu’ils ont eux-mêmes déchaînée. Dieu écarte ceux à qui il avait confié son peuple, comme il a noyé l’humanité dévoyée dans le Déluge. Il fait table rase de l’ancien système pour en instaurer un nouveau. Car désormais, la vigne ne sera plus louée, elle sera donnée. Un système nouveau, une relation nouvelle: une alliance nouvelle. Offerte par grâce et fondée sur celui qui a été rejeté. Comme les bâtisseurs du psaume 118 avaient laissé de côté la pierre qui est devenue pierre angulaire de la nouvelle construction: merveille du Seigneur. On comprend combien ce langage a pu irriter les chefs des prêtres, les maîtres de la loi et les anciens. Combien ils ont dû devenir fous de colère. Mais pour qui se prend-il?!?

Savoir et/ou comprendre

La manière dont se termine cet épisode est vraiment intéressante. Lorsque Jésus parle en paraboles, il adopte un langage énigmatique pour évoquer le Royaume de Dieu. Un langage face auquel on observe deux réactions parmi ses auditeurs: il y a ceux qui ne comprennent pas ce qu’il signifie et leur incompréhension révèle l’endurcissement de leur cœur. Et puis, il y a ceux qui saisissent et qui sont amenés à découvrir la proximité de Dieu et de son Royaume. Ceux qui sont touchés par les paraboles et qui suivent Jésus. Ce qu’il y a ici de tout à fait particulier, c’est que Marc nous dit: ils savaient qu’il avait dit cette parabole contre eux.
Ils savaient. Ils auraient donc dû faire partie de la deuxième catégorie d’auditeurs. Mais pourtant, cela ne provoque aucun changement à leur comportement. Ils savent qu’ils sont ces vignerons. Jésus leur annonce qu’ils vont le tuer lui aussi et ils l’entendent. Il entendent aussi que cette violence les emportera et qu’il serait encore temps de renoncer. Le propriétaire y croit encore! Et pourtant, ils n’ont aucune intention de changer de dessein. Ils cherchent un moyen de l’arrêter. Ils sont enfermés dans leur vision comme les vignerons l’étaient dans leur violence. Seule la sympathie de la foule pour cet agitateur les fait renoncer… pour l’instant. Mais une fois l’opinion publique retournée contre lui, ils le saisiront. On connaît la suite, c’est l’affaire de quelques jours.

Cette fin m’interpelle. Ils savaient mais ils n’ont rien modifié de leur plan. Apparaît ici une distinction importante entre savoir et comprendre. Un savoir purement intellectuel et une compréhension qui implique une décision existentielle. En tant que pasteure, en tant que théologienne aussi, en tant simplement que lectrice des textes bibliques, je me questionne. Quand nous lisons la Bible, cherchons-nous à savoir ce qu’elle signifie ou à la comprendre? Je veux dire: nous bornons-nous à décoder le langage énigmatique de la parabole? Ou nous risquons-nous à en vivre?
Alors quoi?… Faut-il renoncer à l’étude des textes? Dois-je jeter à la poubelle tout ce que je viens de vous dire sur le sens de cette parabole? En bonne protestante réformée, je crois que l’étude sérieuse et intellectuellement honnête du texte est un outil indispensable pour en révéler le sens. Et que la compréhension ne peut advenir que si le texte est intellectuellement saisi.
Mais si ce savoir n’a pas d’impact dans nos vies, si nous ne nous nous laissons pas interpeller par les récits bibliques, nos cœurs sont endurcis. Et nous passons à côté du Royaume de Dieu dont Jésus nous a ouvert les portes. Quel dommage!

Alors, chers amis, j’aimerais que nous repartions tout à l’heure de ce temple avec en tête et dans le cœur ces interrogations qui devraient nous habiter quelques temps, peut-être jusqu’à Pâques: qu’est-ce que de dois changer?… qu’est-ce qui me donne la force de changer?
Car Dieu croit toujours que nous sommes capables de changer. Et capables de comprendre sa Parole.
Amen


Lectures bibliques (traduction Français courant)

Ésaïe 5,1-7

1 Laissez-moi chanter quelques couplets au nom de mon ami; c’est la chanson de mon ami et de sa vigne.
Mon ami avait une vigne sur un coteau fertile. 2 Il en avait travaillé la terre, enlevé les pierres;
il y avait mis un plant de choix, bâti une tour de guet et creusé un pressoir. Il espérait que sa vigne produirait de beaux raisins, mais elle n’a rien donné de bon. 3 «Eh bien, dit mon ami, vous qui habitez Jérusalem, vous les gens de Juda, c’est à vous de juger entre ma vigne et moi. 4 Que faire de plus pour elle, que je n’aie déjà fait? J’espérais d’elle de beaux raisins, elle n’a rien donné de bon. Pourquoi? 5 Maintenant, je veux vous dire ce que je vais faire à ma vigne: J’arracherai la haie qui l’entoure, et les troupeaux y brouteront. J’abattrai son mur de clôture,
et les passants la piétineront. 6 Je ferai d’elle un terrain vague: personne pour la tailler,
personne pour l’entretenir; épines et ronces y pousseront, et j’interdirai aux nuages
de laisser tomber la pluie sur elle.»
7 La vigne du Seigneur de l’univers, c’est la nation d’Israël. La plantation qui lui plaisait tant,
c’est le peuple de Juda. Le Seigneur espérait d’eux qu’ils respecteraient le droit, mais c’est partout injustice et passe-droit; il escomptait la loyauté, mais c’est partout cris de détresse et déloyauté.

Marc 12,1-12

1 Puis Jésus se mit à leur parler en utilisant des paraboles: «Un homme planta une vigne; il l’entoura d’un mur, creusa la roche pour le pressoir à raisin et bâtit une tour de garde. Ensuite, il loua la vigne à des ouvriers vignerons et partit en voyage. 2 Au moment voulu, il envoya un serviteur aux ouvriers vignerons pour recevoir d’eux sa part de la récolte. 3 Mais ils saisirent le serviteur, le battirent et le renvoyèrent les mains vides. 4 Alors le propriétaire envoya un autre serviteur; celui-là, ils le frappèrent à la tête et l’insultèrent. 5 Le propriétaire en envoya encore un autre, et, celui-là, ils le tuèrent; et ils en traitèrent beaucoup d’autres de la même manière: ils battirent les uns et tuèrent les autres. 6 Le seul homme qui restait au propriétaire était son fils bien-aimé. Il le leur envoya en dernier, car il pensait: «Ils auront du respect pour mon fils.» 7 Mais ces vignerons se dirent les uns aux autres: «Voici le futur héritier! Allons, tuons-le, et la vigne sera à nous!» 8 Ils saisirent donc le fils, le tuèrent et jetèrent son corps hors de la vigne.

9 «Eh bien, que fera le propriétaire de la vigne? demanda Jésus. Il viendra, il mettra à mort les vignerons et confiera la vigne à d’autres. 10 Vous avez sûrement lu cette parole de l’Écriture? «La pierre que les bâtisseurs avaient rejetée est devenue la pierre principale. 11 Cela vient du Seigneur, pour nous, c’est une merveille!»»

12 Les chefs des Juifs cherchaient un moyen d’arrêter Jésus, car ils savaient qu’il avait dit cette parabole contre eux. Mais ils avaient peur de la foule; ils le laissèrent donc et s’en allèrent.

Si petit et pourtant si puissant

Prédication du dimanche 1er février 2015
Textes bibliques : Psaume 8 et Matthieu 19,13-15 (disponibles en bas de page)

La nuit révèle

La nuit, tout est différent.
Tout ce qui fait partie de notre réalité le jour disparaît dans l’obscurité. Le noir submerge tout ce qui est proche. Et alors se révèle à nos yeux l’infinie grandeur des cieux. Le firmament si lointain devient soudain ce sur quoi nos yeux se posent. Et l’on prend conscience de cette immensité qui nous entoure. C’est en contemplant ce firmament,dans l’obscurité de la nuit de Jérusalem, que le psalmiste, peut-être le roi David lui-même, prononce les paroles de ce psaume. Nous ne connaissons plus aujourd’hui la noirceur de la nuit d’alors. Nous en avons perdu l’intensité. Les amateurs d’astronomie regrettent l’éclairage généralisé de nos villes qui rend l’observation du ciel difficile. Du temps de David, la nuit, Jérusalem est plongée dans une obscurité profonde. Rendant l’homme plus vulnérable. Sujet à l’attaque possible d’un adversaire dissimulé dans le noir ou d’un animal sauvage. La nuit, l’homme est plus fragile.

La nuit, tout est différent.
Et même, la conscience de nous-mêmes n’est pas pareille. Alors que le jour on s’active, on fait, on produit, on agit, on domine notre emploi du temps et le monde.
La nuit, elle, nous domine. Le temps n’est plus le même. Les minutes s’égrainent avec lenteur, au grand dam des insomniaques. La nuit nous invite à la méditation et à la contemplation.

La contemplation devient louange

En contemplant le ciel étoilé, la louange monte aux lèvres de David. Seigneur, que ton nom est magnifique ! Les cieux et la terre chantent ta splendeur !

On trouve chez beaucoup de nos contemporains quelque chose de proche de cette louange. Une théologie naturelle qui s’exprime parfois par des affirmations telles que : quand je vois la beauté de la nature, je me dis qu’il doit bien y avoir un Dieu derrière tout cela ! Mais le psaume ne s’arrête pas à cette seule constatation dont, il faut bien le reconnaître, beaucoup de gens ne font pas grand-chose. De cet émerveillement naît un questionnement : et moi là au milieu ?!? Qu’est-ce que l’être humain dans cette immensité ? Une question générale qui se décline au particulier : qu’est-ce que ma petite personne a d’assez important pour que Dieu s’en préoccupe ? L’immensité des cieux révèle en contraste notre infinie petitesse.
Au cœur de cette création, nous ne sommes qu’un grain de sable insignifiant.
Et pourtant…

La Création : une bulle pour la vie

Il me faut ici ouvrir une parenthèse. Savez-vous comment on se représentait le monde à l’époque ? La terre n’était pas ronde. Faire un dessin pendant les explications ressemblant à l’illustration ci-contre (dont je ne connais pas la source).
Creation0001La terre était un grand plateau, posé sur des piliers qui la soutenait émergée des eaux du bas. Au-dessus, Dieu avait écarté les eaux du haut en formant une sorte de bulle : la voûte céleste. A celle-ci, le Dieu créateur a suspendu des astres. Dieu a créé un monde où la vie est possible. Un espace protégé, préservé des eaux du chaos. En rentrant chez vous, relisez le récit de la Création au premier chapitre de la Genèse, en ayant ce dessin en tête. Vous redécouvrirez la beauté de ce poème extraordinaire.

Aussi bien dans le texte de la Genèse que dans notre Psaume de ce matin, nous retrouvons cette affirmation. Au centre de cette création, de cette incroyable œuvre d’art, Dieu a choisi de mettre l’homme. Eh oui, nous qui nous sentons si petits dans cette immensité. Si négligeables dans l’œuvre qu’est le monde créé par Dieu. Nous sommes si importants pour Dieu qu’il nous donne une place de choix dans sa création. Dans plusieurs religions non-isréalites d’alors, le Soleil, la lune et les étoiles sont des divinités. Mais dans la foi biblique, il n’y a qu’un seul Dieu, et il est le créateur de tout, y compris du soleil, de la lune et des étoiles. Ces entités que d’autres vénèrent sont ramenées ici au statut d’objets. Objets majestueux mais objets tout de même. Des luminaires suspendus au plafond du ciel par le Créateur.
Suivant leur route et ordonnant ainsi le temps, les jours et les nuits, les saisons et les fêtes.

L’amour du Créateur pour sa Création… et pour sa Créature préférée

J’aime cette image du Créateur. Artisan minutieux, artiste, qui crée avec soin et avec amour ce monde où la vie se déploie. On est très éloigné de ces images d’un Dieu lointain, indifférent à ce qui se passe sur terre. Un soi-disant créateur qui aurait tout façonné une fois pour toutes et qui laisserait le monde se gérer seul. Comme s’il s’en désintéressait. Le Dieu auquel s’adresse la louange de ce psaume est le Créateur qui aime sa création. Qui la protège des eaux du haut et des eaux du bas qui pourraient à tout moment le submerger. Et qui la regarde avec amour.

Et là au milieu: l’homme. Tu en as fait presque un dieu dit le psaume. De lui, le tout petit, le minuscule. Presque un dieu ?!? L’audace de ce verset ne laisse pas indifférent. Sommes-nous vraiment presque l’égal de Dieu ? Ce verset dérange tellement que certaines de nos traductions l’atténuent. Vous trouverez peut-être dans vos Bibles une version reprise de la traduction grecque de l’Ancien Testament : tu l’as fait presque l’égal des anges. Mais le psaume ose ! Presque l’égal de Dieu ! Et c’est vrai.
On ne peut pas le nier, l’homme domine le monde. Son pouvoir est immense.
L’homme a domestiqué les espèces animales et les espèces demeurées sauvages, il les garde en captivité.
L’homme comprend le fonctionnement du corps humain et parvient même à maîtriser la procréation.
L’homme repousse les limites de la maladie et parfois même de la mort.
L’homme domine l’agriculture, le transport sur terre, sur l’eau et même dans les cieux.
L’homme domine.

En vérité, il occupe sa place prépondérante au cœur de la création. L’être humain vit concrètement selon l’idée que le monde a été créé pour lui. Avec toutes les conséquences que l’on connaît. Car il semble que l’homme ait profondément tendance à systématiquement opprimer ce qu’il domine. Dieu l’a fait presque à son égal, il est la seule créature façonnée à l’image du créateur. Dieu a choisi de confier à l’homme la responsabilité de sa création. Inutile de nous étaler sur la question : vous et moi savons que l’homme en général n’a pas été et n’est pas, aujourd’hui encore, à la hauteur de cette responsabilité. Mais l’homme en général ne m’intéresse pas et ce n’est pas lui que Dieu aime. Il crée et il aime des individus.
Vous et moi.
Alors la question nous est adressée : es-tu à la hauteur de cette tâche ?
Toi que Dieu a tant aimé qu’il t’a placé au cœur de sa création ?
Toi à qui il a confié la domination sur la terre ? Qu’en fais-tu ?
Toi dont il a fait presque son égal ?

Soudain, ce pouvoir, cette grandeur, nous donne le vertige. Alors qu’il y a quelques minutes encore nous nous sentions si minuscules, voilà que tout à coup, nous prenons conscience de notre immense pouvoir.

L’inconfort du paradoxe

C’est bien dans ce perpétuel mouvement du petit au grand et du grand au petit que se situe notre place. Dans cette dialectique de l’insignifiant et du puissant. A la fois infime et fort. A la fois perdu dans l’immensité de ce qu’il y aurait à faire et porté par les forces que Dieu nous donne. Nous ne répondons à notre vocation de créature que si nous sommes les deux à la fois. Quand nous oublions que c’est Dieu qui nous a confié la domination sur sa création, nous l’opprimons et la détruisons. Quand nous oublions que nous ne sommes pas grand-chose à l’échelle du monde, nous nous illusionnons. La vocation d’être humain n’est pas, et ne doit pas être, confortable. Puisque nous ne devrions jamais nous installer dans une position. Nous devrions être dans ce perpétuel mouvement : conscient simultanément de notre grandeur et de notre petitesse.

La force dans la faiblesse

Ne croyons pas que notre petitesse est synonyme de faiblesse. « Par la bouche des tout-petits et des nourrissons, tu as fondé une forteresse contre tes adversaires, pour réduire au silence l’ennemi revanchard. » dit le psalmiste. Il y a 10 jours, nous avons étudié ce psaume lors d’une rencontre d’étude biblique avec certains d’entre vous. Et ce verset a fait écho à une expérience chez une des participante.
Elle voudra bien excuser mes imprécisions. Je raconte de mémoire.

C’était il y a quelques années dans un pays d’Afrique troublé par la guerre. Un matin, des rebelles font irruption dans un orphelinat. Ils ont l’intention de voler la voiture de l’institution. Ces soldats sont en réalités des jeunes garçons enrôlés dès leur adolescence dans les rangs des rebelles, orphelins eux aussi pour la plupart.
Les responsables de l’orphelinat voient l’hésitation de ces jeunes gens armés devant les visages des enfants et leur proposent un repas. Les rebelles mangent, puis jouent avec les enfants avant de repartir… sans le véhicule.

Une belle illustration de la force des petits. Une forteresse que Dieu a fondée pour réduire au silence l’ennemi. On n’aime pas beaucoup les textes bibliques où Dieu combat des ennemis. On préfère le gentil Dieu d’amour. Et assurément, en des temps où un certain extrémisme religieux bouleverse la planète, on préfère taire les textes de la Bible qui nous dérangent. Mais pourquoi identifierions-nous toujours l’ennemi à une personne. Les ennemis, ce n’étaient pas ces jeunes enrôlés chez les rebelles, mais la violence. L’ennemi, cela peut aussi être une force destructive : la haine, la peur, la cruauté. Croire que Dieu peut vaincre ces ennemis-là, qu’il peut les réduire au silence est indispensable! Vivre de l’espérance que les forces du chaos ne nous submergerons pas. Voilà notre foi.

Et ce n’est pas en imposant sa force que Dieu vaincra de cet ennemi. C’est par la voix des touts petits qu’il gagnera. Dans ce texte, aucun terme guerrier, aucun combat. Seule la Parole, assez puissante pour réduire le chaos au silence.

Les tout-petits. Ces enfants que l’on retrouve autour de Jésus dans cet épisode que nous raconte Matthieu. Ceux-là même pour qui le Royaume de Dieu est ouvert. On dit parfois qu’il faut savoir garder une âme d’enfant, rester un peu naïf ou spontané. Mais nous ne sommes pas appelés à une foi puérile ou infantilisante.
D’ailleurs le texte ne dit pas que nous devons rester des enfants, mais devenir comme eux. Il ne s’agit pas d’une régression, mais d’une progression. L’enfant, c’est celui qui est dépendant. Il ne se suffit pas à lui-même, il a besoin de l’autre.
Le Royaume de Dieu est à ceux qui reconnaissent qu’ils ne se suffisent pas à eux-mêmes. A ceux qui reconnaissent que si ils sont puissants, c’est parce que Dieu leur a donné cette posture sur le monde et que par conséquent, ils ont la responsabilité d’exercer leur puissance pour le bien.

Ainsi le psaume termine comme il avait commencé : par la louange et l’exclamation. Seigneur, que ton nom est magnifique sur toute la terre !

De même que le Créateur entoure toute sa Création.
De même le Seigneur est au début et à la fin de nos louanges.
De même, Dieu nous précède et sera là après nous.
Et c’est dans ce monde là, voulu, créé et aimé par Dieu, que nous prenons notre place et exerçons notre vocation humaine.

Amen


Après la prédication, un temps de silence et un morceau d’orgue, l’assemblée a chanté ce Psaume 8, mis en musique par Goudimel: Psaumes et Cantiques n°7.

Inspiration : fascicule des études bibliques par correspondance.

Merci aux participants de la rencontre de l’étude biblique autour du Psaume 8.


Lectures bibliques (traduction TOB)

Psaume 8

1 Du chef de chœur, sur la guittith. Psaume de David.

2 SEIGNEUR, notre Seigneur,
Que ton nom est magnifique
par toute la terre !
Mieux que les cieux, elle chante ta splendeur !

3 Par la bouche des tout-petits et des nourrissons,
tu as fondé une forteresse
contre tes adversaires,
pour réduire au silence l’ennemi revanchard.

4 Quand je vois tes cieux, œuvre de tes doigts,
la lune et les étoiles que tu as fixées,
5qu’est donc l’homme pour que tu penses à lui,
l’être humain pour que tu t’en soucies ?

6 Tu en as presque fait un dieu :
tu le couronnes de gloire et d’éclat ;
7 tu le fais régner sur les œuvres de tes mains ;
tu as tout mis sous ses pieds :
8 tout bétail, gros ou petit,
et même les bêtes sauvages,
9 les oiseaux du ciel, les poissons de la mer,
tout ce qui court les sentiers des mers.

10 SEIGNEUR, notre Seigneur,
que ton nom est magnifique
par toute la terre !

Matthieu 19,13-15

13 Alors des gens lui amenèrent des enfants, pour qu’il leur imposât les mains en disant une prière. Mais les disciples les rabrouèrent. 14 Jésus dit : « Laissez faire ces enfants, ne les empêchez pas de venir à moi, car le Royaume des cieux est à ceux qui sont comme eux. » 15 Et, après leur avoir imposé les mains, il partit de là.