Comprenons-nous la Parole de Dieu ?

Prédication du dimanche 8 mars 2015, reprise le 15 mars
Textes bibliques : Ésaïe 5,1-7 et Marc 12,1-12 (disponibles en bas de page)

Un contexte de violence

Nous voici en plein Carême. Ce temps de préparation à Pâques. Temps aussi de méditation autour des textes qui nous mènent à la fête principale du christianisme. Mais ne sautons pas d’étape. Avant d’arriver à Pâques, il faudra bien passer par Vendredi Saint. Et le texte de l’évangile de ce matin nous met déjà bien en route vers cette échéance. C’est un texte dur, où la violence règne. Une violence dont les hommes n’ont pas l’exclusivité. Ce qui ne manque pas de nous déranger.

Jésus est à Jérusalem. Il y est arrivé quelques jours auparavant, accueilli en gloire par la foule, selon ce que nous raconte Marc. Et dès le lendemain, il a fait des esclandres dans le temple. Renversant les tables des changeurs d’argent, chassant les marchands et les pèlerins qui voulaient acheter des pigeons pour les sacrifices. Dès lors, les choses sont claires : les représentants des autorités religieuses cherchent le moyen de faire mourir Jésus.
Le jour suivant, Jésus et ses disciples se rendent à nouveau au temple. Des hommes s’approchent d’eux : ce sont les chefs des prêtres, les maîtres de la loi et les anciens. Ils l’interpellent et l’interrogent, espérant le piéger. Mais Jésus répond aux questions par d’autres questions qui mettent ses interlocuteurs devant leurs propres contradictions. Puis, nous dit le texte, il se mit à leur parler en paraboles. Sortant de la controverse directe, Jésus adopte un langage énigmatique.

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À mots à peine couverts

Il commence sa parabole en citant un passage bien connu de ses auditeurs : le chant de la vigne dans le livre d’Ésaïe. Tout de suite, ils savent que dans cette histoire, la vigne, c’est le peuple d’Israël et que le propriétaire de la vigne, c’est Dieu. Un Dieu qui a été aux petits soins pour son peuple. Mais alors que dans le chant du prophète, le reproche portait sur le peuple qui ne produisait aucun fruit malgré les conditions favorables mises en place par le divin propriétaire, Jésus surprend ses auditeurs en racontant : le propriétaire confia sa vigne, il la loua à des ouvriers vignerons. Et à qui donc Dieu a-t-il confié la responsabilité de son peuple ? Qui en sont les chefs religieux?… Nous l’avons compris et eux aussi certainement: les chefs des prêtres, les maîtres de la loi et les anciens ont dû se sentir visés. Et la suite n’a pas dû leur plaire.

Les vignerons de la parabole veulent s’approprier les fruits de la récolte. Le propriétaire a beau leur envoyer ses messagers, ils les rejettent violemment comment Israël a rejeté et tué les prophètes. On est étonné par l’extrême patience du propriétaire, presque de sa naïveté. Le premier émissaire est battu et renvoyé les mains vides. Le deuxième frappé à la tête et insulté. Le troisième est tué. Et malgré cette escalade de violence, il continue à en envoyer. Pourtant, un seuil a été franchi. Les vignerons ont du sang sur les mains. «Ils traitèrent de la même manière beaucoup d’autres serviteurs: ils battirent les uns et tuèrent les autres» dit le texte.
Quelques mots seulement pour dire l’horreur et l’échec. Une violence banalisée tant elle ne surprend plus. Mais le propriétaire continue à y croire: pour son fils, ils auront du respect!
L’évangéliste ne laisse aucun doute au lecteur puisqu’il désigne ce dernier émissaire comme le fils bien-aimé. Formule exacte utilisée lors du baptême de Jésus, lorsqu’une voix venant des cieux retentit: tu es mon fils bien-aimé, je mets en toi toute ma joie (Mc1,11).
Dans ce fils, nous voyons le Christ.
Dans ce fils, Dieu voit son bien-aimé.
Dans ce fils, les vignerons meurtriers ne voient pas l’envoyé du père, mais l’héritier. Ils l’éliminent donc pour s’approprier non plus seulement le fruit de la vigne, mais la vigne elle-même. Ainsi se termine la parabole. Condamnation sans appel des autorités religieuses, cyniques et violentes, qui prétendent s’arroger le pouvoir sur les croyants et éliminent les messagers que Dieu leur envoie. On imagine l’émoi qu’une telle parabole a provoqué ce jour-là au cœur du temple. Et le silence qui a dû suivre ces paroles.
Car les personnes visées ne sont personne d’autre que celles qui font face à celui qui les prononce. Il le sait et elles le savent.

La parabole a deux objectifs. Le premier est de mettre en question la manière dont les dirigeants exercent leur pouvoir. Et sur celui-ci il fait mouche. Le second est de donner un sens à la mort prochaine de Jésus. Il s’inscrit à la suite des prophètes dans les envoyés de Dieu. Le dernier en date, Jean-Baptiste, a été éliminé peu de temps auparavant. Il se désigne comme le fils bien-aimé. Sans le dire directement, ce qui relèverait du blasphème. L’auditeur averti aura saisi.

Le silence

Rien ne nous est dit de la réaction des interlocuteurs de Jésus à la fin de la parabole. Ni même de celle de ses disciples. C’est Jésus à nouveau qui reprend la parole, après un lourd silence que l’on peut imaginer. Et il interroge: alors, que fera le propriétaire de la vigne? C’est lui encore qui enchaîne. Il fait les questions et les réponses. Il tuera les vignerons et donnera la vigne à d’autres hommes. Et là, ça dérange…
La violence quand elle est le fait des hommes, passe encore. Quand elle est celui de Dieu, on n’aime pas. Et pourtant, difficile de passer à côté. Il avait tout essayé, il avait continué à envoyer de nouveaux serviteurs. Il a même envoyé son fils, pensant que lui, ils ne le toucheraient pas. Mais voilà que finalement, ces vignerons seront emportés pas la violence qu’ils ont eux-mêmes déchaînée. Dieu écarte ceux à qui il avait confié son peuple, comme il a noyé l’humanité dévoyée dans le Déluge. Il fait table rase de l’ancien système pour en instaurer un nouveau. Car désormais, la vigne ne sera plus louée, elle sera donnée. Un système nouveau, une relation nouvelle: une alliance nouvelle. Offerte par grâce et fondée sur celui qui a été rejeté. Comme les bâtisseurs du psaume 118 avaient laissé de côté la pierre qui est devenue pierre angulaire de la nouvelle construction: merveille du Seigneur. On comprend combien ce langage a pu irriter les chefs des prêtres, les maîtres de la loi et les anciens. Combien ils ont dû devenir fous de colère. Mais pour qui se prend-il?!?

Savoir et/ou comprendre

La manière dont se termine cet épisode est vraiment intéressante. Lorsque Jésus parle en paraboles, il adopte un langage énigmatique pour évoquer le Royaume de Dieu. Un langage face auquel on observe deux réactions parmi ses auditeurs: il y a ceux qui ne comprennent pas ce qu’il signifie et leur incompréhension révèle l’endurcissement de leur cœur. Et puis, il y a ceux qui saisissent et qui sont amenés à découvrir la proximité de Dieu et de son Royaume. Ceux qui sont touchés par les paraboles et qui suivent Jésus. Ce qu’il y a ici de tout à fait particulier, c’est que Marc nous dit: ils savaient qu’il avait dit cette parabole contre eux.
Ils savaient. Ils auraient donc dû faire partie de la deuxième catégorie d’auditeurs. Mais pourtant, cela ne provoque aucun changement à leur comportement. Ils savent qu’ils sont ces vignerons. Jésus leur annonce qu’ils vont le tuer lui aussi et ils l’entendent. Il entendent aussi que cette violence les emportera et qu’il serait encore temps de renoncer. Le propriétaire y croit encore! Et pourtant, ils n’ont aucune intention de changer de dessein. Ils cherchent un moyen de l’arrêter. Ils sont enfermés dans leur vision comme les vignerons l’étaient dans leur violence. Seule la sympathie de la foule pour cet agitateur les fait renoncer… pour l’instant. Mais une fois l’opinion publique retournée contre lui, ils le saisiront. On connaît la suite, c’est l’affaire de quelques jours.

Cette fin m’interpelle. Ils savaient mais ils n’ont rien modifié de leur plan. Apparaît ici une distinction importante entre savoir et comprendre. Un savoir purement intellectuel et une compréhension qui implique une décision existentielle. En tant que pasteure, en tant que théologienne aussi, en tant simplement que lectrice des textes bibliques, je me questionne. Quand nous lisons la Bible, cherchons-nous à savoir ce qu’elle signifie ou à la comprendre? Je veux dire: nous bornons-nous à décoder le langage énigmatique de la parabole? Ou nous risquons-nous à en vivre?
Alors quoi?… Faut-il renoncer à l’étude des textes? Dois-je jeter à la poubelle tout ce que je viens de vous dire sur le sens de cette parabole? En bonne protestante réformée, je crois que l’étude sérieuse et intellectuellement honnête du texte est un outil indispensable pour en révéler le sens. Et que la compréhension ne peut advenir que si le texte est intellectuellement saisi.
Mais si ce savoir n’a pas d’impact dans nos vies, si nous ne nous nous laissons pas interpeller par les récits bibliques, nos cœurs sont endurcis. Et nous passons à côté du Royaume de Dieu dont Jésus nous a ouvert les portes. Quel dommage!

Alors, chers amis, j’aimerais que nous repartions tout à l’heure de ce temple avec en tête et dans le cœur ces interrogations qui devraient nous habiter quelques temps, peut-être jusqu’à Pâques: qu’est-ce que de dois changer?… qu’est-ce qui me donne la force de changer?
Car Dieu croit toujours que nous sommes capables de changer. Et capables de comprendre sa Parole.
Amen


Lectures bibliques (traduction Français courant)

Ésaïe 5,1-7

1 Laissez-moi chanter quelques couplets au nom de mon ami; c’est la chanson de mon ami et de sa vigne.
Mon ami avait une vigne sur un coteau fertile. 2 Il en avait travaillé la terre, enlevé les pierres;
il y avait mis un plant de choix, bâti une tour de guet et creusé un pressoir. Il espérait que sa vigne produirait de beaux raisins, mais elle n’a rien donné de bon. 3 «Eh bien, dit mon ami, vous qui habitez Jérusalem, vous les gens de Juda, c’est à vous de juger entre ma vigne et moi. 4 Que faire de plus pour elle, que je n’aie déjà fait? J’espérais d’elle de beaux raisins, elle n’a rien donné de bon. Pourquoi? 5 Maintenant, je veux vous dire ce que je vais faire à ma vigne: J’arracherai la haie qui l’entoure, et les troupeaux y brouteront. J’abattrai son mur de clôture,
et les passants la piétineront. 6 Je ferai d’elle un terrain vague: personne pour la tailler,
personne pour l’entretenir; épines et ronces y pousseront, et j’interdirai aux nuages
de laisser tomber la pluie sur elle.»
7 La vigne du Seigneur de l’univers, c’est la nation d’Israël. La plantation qui lui plaisait tant,
c’est le peuple de Juda. Le Seigneur espérait d’eux qu’ils respecteraient le droit, mais c’est partout injustice et passe-droit; il escomptait la loyauté, mais c’est partout cris de détresse et déloyauté.

Marc 12,1-12

1 Puis Jésus se mit à leur parler en utilisant des paraboles: «Un homme planta une vigne; il l’entoura d’un mur, creusa la roche pour le pressoir à raisin et bâtit une tour de garde. Ensuite, il loua la vigne à des ouvriers vignerons et partit en voyage. 2 Au moment voulu, il envoya un serviteur aux ouvriers vignerons pour recevoir d’eux sa part de la récolte. 3 Mais ils saisirent le serviteur, le battirent et le renvoyèrent les mains vides. 4 Alors le propriétaire envoya un autre serviteur; celui-là, ils le frappèrent à la tête et l’insultèrent. 5 Le propriétaire en envoya encore un autre, et, celui-là, ils le tuèrent; et ils en traitèrent beaucoup d’autres de la même manière: ils battirent les uns et tuèrent les autres. 6 Le seul homme qui restait au propriétaire était son fils bien-aimé. Il le leur envoya en dernier, car il pensait: «Ils auront du respect pour mon fils.» 7 Mais ces vignerons se dirent les uns aux autres: «Voici le futur héritier! Allons, tuons-le, et la vigne sera à nous!» 8 Ils saisirent donc le fils, le tuèrent et jetèrent son corps hors de la vigne.

9 «Eh bien, que fera le propriétaire de la vigne? demanda Jésus. Il viendra, il mettra à mort les vignerons et confiera la vigne à d’autres. 10 Vous avez sûrement lu cette parole de l’Écriture? «La pierre que les bâtisseurs avaient rejetée est devenue la pierre principale. 11 Cela vient du Seigneur, pour nous, c’est une merveille!»»

12 Les chefs des Juifs cherchaient un moyen d’arrêter Jésus, car ils savaient qu’il avait dit cette parabole contre eux. Mais ils avaient peur de la foule; ils le laissèrent donc et s’en allèrent.

Si petit et pourtant si puissant

Prédication du dimanche 1er février 2015
Textes bibliques : Psaume 8 et Matthieu 19,13-15 (disponibles en bas de page)

La nuit révèle

La nuit, tout est différent.
Tout ce qui fait partie de notre réalité le jour disparaît dans l’obscurité. Le noir submerge tout ce qui est proche. Et alors se révèle à nos yeux l’infinie grandeur des cieux. Le firmament si lointain devient soudain ce sur quoi nos yeux se posent. Et l’on prend conscience de cette immensité qui nous entoure. C’est en contemplant ce firmament,dans l’obscurité de la nuit de Jérusalem, que le psalmiste, peut-être le roi David lui-même, prononce les paroles de ce psaume. Nous ne connaissons plus aujourd’hui la noirceur de la nuit d’alors. Nous en avons perdu l’intensité. Les amateurs d’astronomie regrettent l’éclairage généralisé de nos villes qui rend l’observation du ciel difficile. Du temps de David, la nuit, Jérusalem est plongée dans une obscurité profonde. Rendant l’homme plus vulnérable. Sujet à l’attaque possible d’un adversaire dissimulé dans le noir ou d’un animal sauvage. La nuit, l’homme est plus fragile.

La nuit, tout est différent.
Et même, la conscience de nous-mêmes n’est pas pareille. Alors que le jour on s’active, on fait, on produit, on agit, on domine notre emploi du temps et le monde.
La nuit, elle, nous domine. Le temps n’est plus le même. Les minutes s’égrainent avec lenteur, au grand dam des insomniaques. La nuit nous invite à la méditation et à la contemplation.

La contemplation devient louange

En contemplant le ciel étoilé, la louange monte aux lèvres de David. Seigneur, que ton nom est magnifique ! Les cieux et la terre chantent ta splendeur !

On trouve chez beaucoup de nos contemporains quelque chose de proche de cette louange. Une théologie naturelle qui s’exprime parfois par des affirmations telles que : quand je vois la beauté de la nature, je me dis qu’il doit bien y avoir un Dieu derrière tout cela ! Mais le psaume ne s’arrête pas à cette seule constatation dont, il faut bien le reconnaître, beaucoup de gens ne font pas grand-chose. De cet émerveillement naît un questionnement : et moi là au milieu ?!? Qu’est-ce que l’être humain dans cette immensité ? Une question générale qui se décline au particulier : qu’est-ce que ma petite personne a d’assez important pour que Dieu s’en préoccupe ? L’immensité des cieux révèle en contraste notre infinie petitesse.
Au cœur de cette création, nous ne sommes qu’un grain de sable insignifiant.
Et pourtant…

La Création : une bulle pour la vie

Il me faut ici ouvrir une parenthèse. Savez-vous comment on se représentait le monde à l’époque ? La terre n’était pas ronde. Faire un dessin pendant les explications ressemblant à l’illustration ci-contre (dont je ne connais pas la source).
Creation0001La terre était un grand plateau, posé sur des piliers qui la soutenait émergée des eaux du bas. Au-dessus, Dieu avait écarté les eaux du haut en formant une sorte de bulle : la voûte céleste. A celle-ci, le Dieu créateur a suspendu des astres. Dieu a créé un monde où la vie est possible. Un espace protégé, préservé des eaux du chaos. En rentrant chez vous, relisez le récit de la Création au premier chapitre de la Genèse, en ayant ce dessin en tête. Vous redécouvrirez la beauté de ce poème extraordinaire.

Aussi bien dans le texte de la Genèse que dans notre Psaume de ce matin, nous retrouvons cette affirmation. Au centre de cette création, de cette incroyable œuvre d’art, Dieu a choisi de mettre l’homme. Eh oui, nous qui nous sentons si petits dans cette immensité. Si négligeables dans l’œuvre qu’est le monde créé par Dieu. Nous sommes si importants pour Dieu qu’il nous donne une place de choix dans sa création. Dans plusieurs religions non-isréalites d’alors, le Soleil, la lune et les étoiles sont des divinités. Mais dans la foi biblique, il n’y a qu’un seul Dieu, et il est le créateur de tout, y compris du soleil, de la lune et des étoiles. Ces entités que d’autres vénèrent sont ramenées ici au statut d’objets. Objets majestueux mais objets tout de même. Des luminaires suspendus au plafond du ciel par le Créateur.
Suivant leur route et ordonnant ainsi le temps, les jours et les nuits, les saisons et les fêtes.

L’amour du Créateur pour sa Création… et pour sa Créature préférée

J’aime cette image du Créateur. Artisan minutieux, artiste, qui crée avec soin et avec amour ce monde où la vie se déploie. On est très éloigné de ces images d’un Dieu lointain, indifférent à ce qui se passe sur terre. Un soi-disant créateur qui aurait tout façonné une fois pour toutes et qui laisserait le monde se gérer seul. Comme s’il s’en désintéressait. Le Dieu auquel s’adresse la louange de ce psaume est le Créateur qui aime sa création. Qui la protège des eaux du haut et des eaux du bas qui pourraient à tout moment le submerger. Et qui la regarde avec amour.

Et là au milieu: l’homme. Tu en as fait presque un dieu dit le psaume. De lui, le tout petit, le minuscule. Presque un dieu ?!? L’audace de ce verset ne laisse pas indifférent. Sommes-nous vraiment presque l’égal de Dieu ? Ce verset dérange tellement que certaines de nos traductions l’atténuent. Vous trouverez peut-être dans vos Bibles une version reprise de la traduction grecque de l’Ancien Testament : tu l’as fait presque l’égal des anges. Mais le psaume ose ! Presque l’égal de Dieu ! Et c’est vrai.
On ne peut pas le nier, l’homme domine le monde. Son pouvoir est immense.
L’homme a domestiqué les espèces animales et les espèces demeurées sauvages, il les garde en captivité.
L’homme comprend le fonctionnement du corps humain et parvient même à maîtriser la procréation.
L’homme repousse les limites de la maladie et parfois même de la mort.
L’homme domine l’agriculture, le transport sur terre, sur l’eau et même dans les cieux.
L’homme domine.

En vérité, il occupe sa place prépondérante au cœur de la création. L’être humain vit concrètement selon l’idée que le monde a été créé pour lui. Avec toutes les conséquences que l’on connaît. Car il semble que l’homme ait profondément tendance à systématiquement opprimer ce qu’il domine. Dieu l’a fait presque à son égal, il est la seule créature façonnée à l’image du créateur. Dieu a choisi de confier à l’homme la responsabilité de sa création. Inutile de nous étaler sur la question : vous et moi savons que l’homme en général n’a pas été et n’est pas, aujourd’hui encore, à la hauteur de cette responsabilité. Mais l’homme en général ne m’intéresse pas et ce n’est pas lui que Dieu aime. Il crée et il aime des individus.
Vous et moi.
Alors la question nous est adressée : es-tu à la hauteur de cette tâche ?
Toi que Dieu a tant aimé qu’il t’a placé au cœur de sa création ?
Toi à qui il a confié la domination sur la terre ? Qu’en fais-tu ?
Toi dont il a fait presque son égal ?

Soudain, ce pouvoir, cette grandeur, nous donne le vertige. Alors qu’il y a quelques minutes encore nous nous sentions si minuscules, voilà que tout à coup, nous prenons conscience de notre immense pouvoir.

L’inconfort du paradoxe

C’est bien dans ce perpétuel mouvement du petit au grand et du grand au petit que se situe notre place. Dans cette dialectique de l’insignifiant et du puissant. A la fois infime et fort. A la fois perdu dans l’immensité de ce qu’il y aurait à faire et porté par les forces que Dieu nous donne. Nous ne répondons à notre vocation de créature que si nous sommes les deux à la fois. Quand nous oublions que c’est Dieu qui nous a confié la domination sur sa création, nous l’opprimons et la détruisons. Quand nous oublions que nous ne sommes pas grand-chose à l’échelle du monde, nous nous illusionnons. La vocation d’être humain n’est pas, et ne doit pas être, confortable. Puisque nous ne devrions jamais nous installer dans une position. Nous devrions être dans ce perpétuel mouvement : conscient simultanément de notre grandeur et de notre petitesse.

La force dans la faiblesse

Ne croyons pas que notre petitesse est synonyme de faiblesse. « Par la bouche des tout-petits et des nourrissons, tu as fondé une forteresse contre tes adversaires, pour réduire au silence l’ennemi revanchard. » dit le psalmiste. Il y a 10 jours, nous avons étudié ce psaume lors d’une rencontre d’étude biblique avec certains d’entre vous. Et ce verset a fait écho à une expérience chez une des participante.
Elle voudra bien excuser mes imprécisions. Je raconte de mémoire.

C’était il y a quelques années dans un pays d’Afrique troublé par la guerre. Un matin, des rebelles font irruption dans un orphelinat. Ils ont l’intention de voler la voiture de l’institution. Ces soldats sont en réalités des jeunes garçons enrôlés dès leur adolescence dans les rangs des rebelles, orphelins eux aussi pour la plupart.
Les responsables de l’orphelinat voient l’hésitation de ces jeunes gens armés devant les visages des enfants et leur proposent un repas. Les rebelles mangent, puis jouent avec les enfants avant de repartir… sans le véhicule.

Une belle illustration de la force des petits. Une forteresse que Dieu a fondée pour réduire au silence l’ennemi. On n’aime pas beaucoup les textes bibliques où Dieu combat des ennemis. On préfère le gentil Dieu d’amour. Et assurément, en des temps où un certain extrémisme religieux bouleverse la planète, on préfère taire les textes de la Bible qui nous dérangent. Mais pourquoi identifierions-nous toujours l’ennemi à une personne. Les ennemis, ce n’étaient pas ces jeunes enrôlés chez les rebelles, mais la violence. L’ennemi, cela peut aussi être une force destructive : la haine, la peur, la cruauté. Croire que Dieu peut vaincre ces ennemis-là, qu’il peut les réduire au silence est indispensable! Vivre de l’espérance que les forces du chaos ne nous submergerons pas. Voilà notre foi.

Et ce n’est pas en imposant sa force que Dieu vaincra de cet ennemi. C’est par la voix des touts petits qu’il gagnera. Dans ce texte, aucun terme guerrier, aucun combat. Seule la Parole, assez puissante pour réduire le chaos au silence.

Les tout-petits. Ces enfants que l’on retrouve autour de Jésus dans cet épisode que nous raconte Matthieu. Ceux-là même pour qui le Royaume de Dieu est ouvert. On dit parfois qu’il faut savoir garder une âme d’enfant, rester un peu naïf ou spontané. Mais nous ne sommes pas appelés à une foi puérile ou infantilisante.
D’ailleurs le texte ne dit pas que nous devons rester des enfants, mais devenir comme eux. Il ne s’agit pas d’une régression, mais d’une progression. L’enfant, c’est celui qui est dépendant. Il ne se suffit pas à lui-même, il a besoin de l’autre.
Le Royaume de Dieu est à ceux qui reconnaissent qu’ils ne se suffisent pas à eux-mêmes. A ceux qui reconnaissent que si ils sont puissants, c’est parce que Dieu leur a donné cette posture sur le monde et que par conséquent, ils ont la responsabilité d’exercer leur puissance pour le bien.

Ainsi le psaume termine comme il avait commencé : par la louange et l’exclamation. Seigneur, que ton nom est magnifique sur toute la terre !

De même que le Créateur entoure toute sa Création.
De même le Seigneur est au début et à la fin de nos louanges.
De même, Dieu nous précède et sera là après nous.
Et c’est dans ce monde là, voulu, créé et aimé par Dieu, que nous prenons notre place et exerçons notre vocation humaine.

Amen


Après la prédication, un temps de silence et un morceau d’orgue, l’assemblée a chanté ce Psaume 8, mis en musique par Goudimel: Psaumes et Cantiques n°7.

Inspiration : fascicule des études bibliques par correspondance.

Merci aux participants de la rencontre de l’étude biblique autour du Psaume 8.


Lectures bibliques (traduction TOB)

Psaume 8

1 Du chef de chœur, sur la guittith. Psaume de David.

2 SEIGNEUR, notre Seigneur,
Que ton nom est magnifique
par toute la terre !
Mieux que les cieux, elle chante ta splendeur !

3 Par la bouche des tout-petits et des nourrissons,
tu as fondé une forteresse
contre tes adversaires,
pour réduire au silence l’ennemi revanchard.

4 Quand je vois tes cieux, œuvre de tes doigts,
la lune et les étoiles que tu as fixées,
5qu’est donc l’homme pour que tu penses à lui,
l’être humain pour que tu t’en soucies ?

6 Tu en as presque fait un dieu :
tu le couronnes de gloire et d’éclat ;
7 tu le fais régner sur les œuvres de tes mains ;
tu as tout mis sous ses pieds :
8 tout bétail, gros ou petit,
et même les bêtes sauvages,
9 les oiseaux du ciel, les poissons de la mer,
tout ce qui court les sentiers des mers.

10 SEIGNEUR, notre Seigneur,
que ton nom est magnifique
par toute la terre !

Matthieu 19,13-15

13 Alors des gens lui amenèrent des enfants, pour qu’il leur imposât les mains en disant une prière. Mais les disciples les rabrouèrent. 14 Jésus dit : « Laissez faire ces enfants, ne les empêchez pas de venir à moi, car le Royaume des cieux est à ceux qui sont comme eux. » 15 Et, après leur avoir imposé les mains, il partit de là.