L’enfer c’est les autres

Je propose ce matin sur le site de la paroisse de La BARC un culte à vivre chez soi. Je reprends ici le texte de la prédication.

L’enfer, c’est les autres! écrivait Jean-Paul Sartre. Une affirmation forte qui devient terriblement d’actualité ces jours où chaque proximité est vécue comme une violation de mon espace protégé.

Je n’avais jamais lu Huis clos de Sartre. Cette semaine a donc été l’occasion de faire quelques fouilles dans la bibliothèque pour découvrir cette œuvre qui n’a rien perdu de sa force. Jouée pour la première fois en 1944 à Paris, au théâtre du Vieux-Colombier (!).
L’enfer c’est les autres… et après une semaine entière à partager mon espace de vie 24 heures sur 24 avec mon mari et mes enfants, je réalise que dans beaucoup de familles, l’enfer ça va devenir les proches.

On s’énerve plus vite et la moindre petite chose peut devenir sujet d’irritation. Inès, un des personnages de Sartre déclare: Petit à petit. Un mot, de-ci, de-là. Par exemple, il faisait du bruit en buvant ; il soufflait par le nez dans son verre. Des riens.

Des riens… mais qui peuvent déclencher des ouragans.

Le premier élan de solidarité qui est apparu après l’annonce de l’obligation de rester chez soi a été dirigé vers les personnes seules. L’inquiétude est légitime: comment prendre soin à distance de celles et ceux que ces mesures pourraient isoler des relations sociales qu’ils entretiennent ? La solidarité s’est très vite mise en route: chaîne téléphonique pour prendre des nouvelles, propositions de faire des courses et rendez-vous de prière chacun chez soi mais en communion les uns avec les autres. Une dame me disait qu’on n’avait jamais pris de ses nouvelles aussi souvent que cette semaine!

J’ose à peine l’avouer, mais vous qui êtes seuls chez vous, je vous envie un peu ces jours. Je vous envie parce que vous avez l’habitude, vous, de gérer votre solitude, de tromper l’ennui, d’écouter vos besoins, vos envies pour calquer le rythme de vos journées.

D’autres doivent s’adapter en quelques jours et le choc est rude.
Je mesure ma chance de vivre dans un appartement suffisamment spacieux pour que chaque membre de la famille puisse avoir des petits moments à soi. Je mesure ma chance d’avoir des enfants qui aiment la lecture, source infinie d’évasion. Et malgré cela, ce n’est pas simple de se supporter tout le temps.
Et je pense aux familles qui vivent dans de petits appartements, parents et enfants ensemble dans un espace exigu. Aux jeunes parents qui ne peuvent fuir les pleurs d’un bébé, juste le temps d’une heure. Aux parents qui travaillent dans les soins ou la vente, pas près de diminuer leurs heures de travail, et qui du jour au lendemain se retrouvent à devoir faire l’école à la maison. Aux ados qui se retrouvent avec leurs parents sur le dos sans arrêt et qui ne peuvent plus voir leurs copains.

Nous voici entrés dans une réalité qui se rétrécit sur elle-même. Sur le cercle familial réduit. Sans les soupapes habituelles qui permettent à tous les membres de la famille de ménager leur espace à eux : temps pour soi si précieux et qui rend disponible à la vie avec les autres.

La crise est sanitaire, certes.
La crise actuelle est aussi sociale et familiale.
Il nous faut en être conscients et prendre soin de ces relations qui seront mises à rude épreuve.

Nous sommes actuellement dans le temps du carême, temps de préparation à Pâques. Le carême dure 40 jours. Nous sommes le 22 mars et jusqu’au 30 avril, date jusqu’à laquelle (au minimum) les rassemblements sont interdits, il y a exactement 40 jours. C’est le carême dans le carême.
C’est carême pour tout le monde! Chrétiens ou non. Tous à la même enseigne.

40. C’est un nombre important dans le monde biblique. Le peuple hébreu erre 40 ans dans le désert, les passagers de Noé restent 40 jours dans l’arche, Jésus est tenté dans le désert pendant 40 jours.
40 c’est le nombre de l’épreuve. Le temps du désert. Le temps de la solitude, de l’inquiétude, de l’incertitude. C’est aussi le temps de la rencontre avec Dieu, le temps de la rencontre avec soi.
Un temps qui précède une vie renouvelée.

Dans ce temps de carême, je vous propose de lire ensemble la récit des tentations de Jésus, tel qu’il est rapporté dans l’évangile selon Luc.
(Luc 4,1-13 traduction Nouvelle Bible Second)

Jésus, rempli du Saint-Esprit, revint du Jourdain. Il fut conduit par l’Esprit dans le désert où il fut tenté par le diable pendant 40 jours. Il ne mangea rien durant ces jours-là et, quand cette période fut passée, il eut faim.

Le diable lui dit : « Si tu es le Fils de Dieu, ordonne à ces pierres de devenir du pain. »
Jésus lui répondit : « Il est écrit : L’homme ne vivra pas de pain seulement, mais de toute parole de Dieu ! »

Le diable l’emmena plus haut, sur une haute montagne, et lui montra en un instant tous les royaumes de la terre. Puis il lui dit : « Je te donnerai toute cette puissance et la gloire de ces royaumes, car elle m’a été donnée et je la donne à qui je veux. Si donc tu te prosternes devant moi, elle sera toute à toi. »
Jésus lui répondit : « Retire-toi satan ! En effet, il est écrit : C’est le Seigneur, ton Dieu, que tu adoreras et c’est lui seul que tu serviras. »

Le diable le conduisit encore à Jérusalem, le plaça au sommet du temple, et lui dit : « Si tu es le Fils de Dieu, jette-toi d’ici en bas, car il est écrit : Il donnera, à ton sujet, ordre à ses anges de te garder. Et : Ils te porteront sur les mains, de peur que ton pied ne heurte une pierre. »
Jésus lui répondit : « Il est dit : Tu ne provoqueras pas le Seigneur, ton Dieu. »

Après l’avoir tenté de toutes ces manières, le diable s’éloigna de lui jusqu’à un moment favorable.

Jésus est conduit dans le désert pour un temps d’épreuve.
Un récit étrange, qui nous emmène dans un univers presque fantastique. Un récit initiatique. L’adversaire qu’il rencontre est personnifié. On l’appelle le diable, le diviseur, le destructeur. Il s’insinue dans ses pensées, s’engouffre dans ses fragilités.

3 tentations.
La première, celle toute humaine de la nourriture. Tentation d’assouvir sa faim. Le manque fait peur. D’autant plus peut-être dans notre société d’abondance. Les rayons dévalisés de nos magasins disent quelque chose de cette peur.
À cette tentation, Jésus oppose la conviction que l’être humain ne se réduit pas à un estomac, mais que sa faim est aussi spirituelle. Nos besoins sont bien plus nombreux que les seuls besoins premiers. Nos vies ont faim de sens.

Deuxième tentation, celle du pouvoir.
Le diable prétend posséder le pouvoir sur le monde. Il le cédera si Jésus se prosterne devant lui. C’est bel et bien la vocation du Christ d’étendre sa puissance sur le monde entier, mais pas de cette manière là. Jamais il ne s’impose à l’être humain. Toujours il lui laisse la liberté de placer sa vie entre ses mains.
Le diviseur n’a rien compris au règne de Dieu qui se révèle non pas dans la gloire et la grandeur, mais dans la faiblesse de la croix.

Troisième tentation, celle du pouvoir religieux.
Et le diable se fait de plus en plus malin. Pour appuyer ses dires, il cite les Écritures. Même des paroles de vie peuvent devenir mortifères lorsqu’elles sont instrumentalisées. Il convient de discerner entre les paroles qui portent la vie et celles qui cultivent la peur, la haine, le mal.

Les 40 jours s’achèvent. Le diviseur a été repoussé… mais il reviendra s’insinuer quand les temps seront favorables.
Jésus emporté au désert, sur une montagne et au sommet d’un temple. 3 lieux pour 3 tentations. 3 lieux parlants pour un.e lecteur.trice des récits bibliques: des lieux privilégiés par Dieu pour se faire connaître.

Pour les 40 jours à venir (au moins), notre désert, notre montagne, notre temple, ce sera notre salon, notre cuisine, notre chambre à coucher.
Nos appartements seront des lieux d’épreuve, des lieux aussi – espérons-le – de rencontre avec Dieu et avec soi, pourquoi pas autour de ces trois questions:

  • De quoi avons-nous réellement faim?
  • Comment découvrir la puissance de Dieu dans la faiblesse?
  • Quelles sont les paroles qui portent la Vie?

La solitude sera l’épreuve de certains.es.
La promiscuité celle des autres.
L’enfer c’est les autres, écrivait Sartre. Non pas parce qu’ils sont insupportables. D’autant moins que les autres sont ceux que nous aimons. Mais parce qu’ils nous font prendre conscience de nous-mêmes. Qu’ils mettent en exergue nos fragilités. Qu’ils nous tendent un miroir sur nous-mêmes.

Prenons courage et force et serrons-nous les coudes. Notre espérance est qu’au terme du temps d’épreuve la vie se trouve renouvelée. Nous déjouerons les tours du diviseurs, nous proclamerons avec le Christ que la puissance se révèle dans la faiblesse, et avec l’aide de Dieu, nous nous relèverons.

De Huis clos, il est resté cette phrase mythique L’enfer c’est les autres. Il vaudrait la peine aujourd’hui de méditer aussi celle-ci :

Aucun de nous ne peut se sauver seul ; il faut que nous nous perdions ensemble ou que nous nous tirions d’affaire ensemble. Choisissez !

Amen

Une réflexion sur « L’enfer c’est les autres »

  1. Merci Diane! C’est génial, après le télétravail, de pouvoir vivre un téléculte! Restons tous unis par la prière.

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