Albert Schweitzer: 100 ans et pas une ride!

« Soyez en paix ! S’il est possible, autant qu’il dépend de vous, soyez en paix avec tous les hommes. »
Rm12,18

C’est avec cette parole de l’apôtre Paul qu’Albert Schweitzer a terminé sa conférence prononcée à Oslo, lorsqu’il s’est vu décerner le prix Nobel en 1952. Le 4 septembre prochain, cela fera tout juste 50 ans qu’Albert Schweitzer est mort. Et tout juste 100 ans qu’il a développé sa grande idée: l’éthique du respect de la vie.

Ces dates phares sont l’occasion de redécouvrir cet homme et sa pensée.

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Brève biographie

On retient aujourd’hui surtout d’Albert Schweitzer le médecin de Lambaréné. On connaît moins bien plusieurs des facettes dont cet homme était doté. Prenons quelques instant pour situer le personnage.

Le philosophe et le théologien

Il est né en 1875 en Alsace, qui était alors allemande et y a grandi avec ses trois sœurs et son frère. Fils de pasteur, il étudie la théologie et la philosophie et réussit brillamment ses études jusqu’au doctorat dans les deux domaines. Concentrant ses recherches en théologie sur les Vies de Jésus. C’était très à la mode au XIXe siècle de chercher à reconstituer, notamment en compilant les évangiles, ce qu’avait été la vie de Jésus de Nazareth. À l’âge de 27 ans, Schweitzer est nommé professeur à la faculté de théologie de Strasbourg, tout en conservant son travail de pasteur de la paroisse St-Nicolas qu’il occupait depuis 2 ans. Immense travailleur, il consacrait ses journées à un sujet et ses nuits à un autre pour pouvoir étendre son champ d’études et honorer ses engagements.

Le musicien

Albert Schweitzer était aussi musicien. Depuis tout petit, il jouait du piano, puis de l’orgue. Il raconte qu’il avait 9 ans quand, pour la première fois, on l’autorisa à remplacer l’organiste au culte. Alors qu’il séjourne à Paris pour la rédaction de sa thèse de doctorat en théologie, il prend des cours d’orgue chez Charles-Marie Widor et prend conscience que Jean-Sébastien Bach est très méconnu en France. Il entreprend alors d’écrire un essai sur l’art de Bach. C’est en réalité un livre de 450 pages qu’il produira. Il en rédigera ensuite une version allemande, revue et augmentée, de plus de 800 pages.

Le médecin

Tout cela, c’était avant qu’il ait 30 ans! Car à 30 ans, il avait décidé qu’il passerait à autre choses. En effet, le jour de la Pentecôte 1896, alors qu’il avait 21 ans, il s’était fait la réflexion qu’il n’était pas acceptable qu’il mène une vie heureuse alors que tant de gens autour de lui luttaient avec les soucis et la maladie. Il avait alors décrété qu’il avait le droit de vivre pour l’art et pour la science jusqu’à l’âge de 30 ans, puis qu’après, il devrait se consacrer à un service purement humain. En 1905, il entreprend donc des études de médecine en vue de partir en tant que médecin en Afrique équatoriale.

Comme théologien, Schweitzer était passablement controversé. Il s’était fortement distancé des recherches sur les vies de Jésus qui n’avaient en réalité aucun intérêt existentiel pour le croyant. Il détestait le verbiage doctrinal et sa manière de proclamer l’Évangile dans un langage plus simple n’était pas du goût de tout le monde. Il était donc clair qu’il ne pourrait être envoyé comme pasteur par la Mission de Paris. Il dut d’ailleurs promettre d’être muet comme une carpe, c’est-à-dire ne pas prêcher mais bien de se rendre en Afrique en tant que médecin.

C’est en 1913 qu’il s’embarque avec son épouse Hélène et les médicaments collectés depuis des mois, direction Lambaréné, dans l’actuel Gabon. Ils accueillent leurs premiers patients dans un ancien poulailler, puis construisent peu à peu quelques huttes et un premier bâtiment. La guerre éclate en Europe et en 1917, il est interdit à l’Allemand qu’il est d’exercer la médecine en territoire français. Les époux Schweitzer sont alors ramenés en Europe et détenus dans un centre de prisonniers en France. De retour en Alsace après la guerre, Schweitzer entreprend de collecter des fonds pour retourner à Lambaréné. Il repart quelques années plus tard et y construit un hôpital bien plus conséquent. Dès lors, il alternera les années en Afrique et les séjours d’un an ou deux en Europe au cours desquels il fait des conférences et des concerts d’orgue pour trouver des fonds, tout en recrutant du personnel pour travailler à Lambaréné. Il mourra en 1965 à Lambaréné où il est enterré aux côtés de son épouse, décédée quelques années avant lui.

… et bien plus encore

C’est une biographie très succincte qui ne relate bien évidemment pas la complexité ni la richesse du personnage mais qui permet de le situer. C’était un homme qui a été très apprécié, mais qui fut aussi controversé. Dans sa théologie, mais également dans la relation à l’Afrique et aux indigènes qu’il appelait les primitifs. C’était un homme de son époque.

J’ai choisi pour le culte de ce matin, de chercher plutôt en quoi sa théologie et son engagement avaient encore des choses à nous dire aujourd’hui.

Lecture biblique: Job 40,15-19

Regarde bien ce monstre qu’est l’hippopotame:je suis son créateur, comme je suis le tien. C’est un simple mangeur d’herbe, comme le bœuf. Mais regarde la force qu’il a dans sa croupe, admire la vigueur des muscles de son ventre ! Sa queue est puissante, comme le tronc d’un cèdre; ses cuisses sont nouées par des tendons puissants. Ses os sont aussi forts que des tubes de bronze, ses côtes font penser à des barres de fer. De tout ce que j’ai fait, c’est bien lui mon chef-d’œuvre!
Moi seul, son créateur, je le tiens en respect.

Prédication

Étonnant, n’est-ce pas, ce texte sur l’hippopotame?! Et surtout, quel est le rapport avec Albert Schweitzer? Je vous rassure, ce n’est pas que le soleil m’a tapé sur la tête. Il y a vraiment un lien. Schweitzer raconte qu’il était en proie à des questionnements philosophiques, existentiels et éthiques sans parvenir à les formuler de manière satisfaisantes, quand il a dû se rendre dans une ville située à 200km de Lambaréné. Assis sur le pont d’un petit bateau, il admirait la nature environnante, plongé dans ses pensées. Et c’est en observant un troupeau d’hippopotames que lui sont venus ces mots: Respect de la vie! Dès lors, le respect de la vie sera au centre de sa pensée.

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L’homme qui pense ne se déshumanise pas

Avant de regarder de plus près ce qu’il entendait par ces termes, arrêtons-nous un instant sur les circonstances qui l’ont amené à cette révélation. Restons encore quelques temps avec lui face à ces princes des rivières que sont les hippopotames. L’homme moderne, affirme Schweitzer, ne réfléchit plus. Il ne prend plus le temps de penser, de méditer, de philosopher. Happé par l’immédiateté de la vie quotidienne, il ne prend plus le temps du recul. Schweitzer fait ce constat en 1915, il y a tout juste un siècle ! Qu’aurait-il dit de notre monde aujourd’hui?!?
Pour le dire un peu autrement, l’homme moderne n’a pas le sens du sabbat, du temps à part pour porter une réflexion sur la vie, sur sa place dans le monde et face à Dieu, pour prendre soin de ses relations aux autres, au monde, à Dieu et à lui-même. Dès lors, l’être humain se déshumanise et perd toute sa dimension spirituelle. L’homme, pour être homme, a besoin de penser le monde et de se penser dans le monde.

Une vie qui veut vivre

En prenant le temps de penser, l’homme se découvre comme un être qui aspire à la vie. « Quand l’homme affirme sa volonté de vivre, il se comporte d’une manière naturelle et sincère. Il confirme un acte déjà accompli dans son inconscient en le renouvelant dans sa pensée consciente. » dit Schweitzer.
Il ne considère plus sa vie simplement comme un donné, mais l’expérimente comme un insondable mystère.

Prendre conscience de sa vie, de son existence comme le fruit d’un don de Dieu sur lequel nous n’avons pas entièrement prise, lui confère de la valeur. Dès lors, on ne peut plus simplement se laisser vivre, mais on développe un respect vis à vis de sa propre vie. Et on éprouve le besoin de témoigner ce même respect vis à vis de toute vie qui nous fait face. Car l’autre, de même que moi, est un être qui aspire à la vie. « Je suis vie qui veut vivre, au milieu de vies qui veulent vivre. » écrit Schweitzer.

L’action!

Voici ce qu’il veut dire par le respect de la vie. Il ne faut pas comprendre le terme de respect comme de la considération admirative qui nous demanderait de demeurer sur la retenue, à une juste distance, passivement. Il n’y a pas dans ce respect pour la vie une dimension d’intouchable. Au contraire, pour Schweitzer, ce respect véritable nous pousse à agir. Il est de la responsabilité de l’homme qui pense et qui reconnaît la valeur de la vie, d’agir en faveur de la vie. Schweitzer est absolu: il faut toujours faire le choix de l’action!
Bien entendu, dans les milieux protestants, on lui a objecté le risque de tomber dans une théologie des œuvres. Faire de bonnes actions pour plaire à Dieu, voilà contre quoi s’était battu Luther avec acharnement. Mais ce n’est pas pour plaire à Dieu ou pour gagner son salut que l’homme doit agir.
Pour Schweitzer, c’est simplement qu’il ne peut pas faire autrement qu’agir si il reconnaît la valeur de la vie. C’est son devoir. La foi seule, sans les actes, est morte! Lit-on dans l’épître de Jacques.

L’action en faveur de la vie en général participe également à développer la dimension spirituelle de l’être humain. Car la pensée, la foi, la prière et l’acte participent ensemble au respect de la vie.
Cette unité entre la foi et l’action demeure d’une grande actualité, me semble-t-il. Plus encore aujourd’hui qu’il y a un siècle, je pense, nous avons tendance à compartimenter nos vies. Et d’autant plus dans un monde sécularisé, à enfermer notre vie de foi, nos convictions religieuse et même notre vie spirituelle à une partie intime de notre personne. Mais forcément, notre foi influence notre manière d’être au monde, nos convictions profondes dictent nos décisions, qu’elles soient politiques ou sociales. Nous ne sommes pas des êtres compartimentés mais bien des personnes, des êtres uniques qui aspirent à la vie.

Le respect de la vie dans toutes ses dimensions

D’après Schweitzer, une des grandes lacunes de l’éthique était que jusqu’alors, elle s’était toujours bornée à traiter la relation d’un homme à l’égard d’un autre. Mais en réalité, elle devait s’étendre aux relations de l’être humain avec l’univers tout entier, ou du moins avec toute créature qui était à sa portée. C’est ainsi que le respect de la vie ne se cantonne pas à voir la vie chez l’homme ou la femme qui me fait face, mais aussi dans les animaux, les plantes : la vie dans sa dimension la plus large. Cette vision du monde est aujourd’hui très largement partagée par les mouvements écologistes de toutes origines. Le théologien et philosophe nous invite à replacer ce respect de la vie dans la relation d’une créature face à une autre, toutes deux fruits de la volonté d’un seul Créateur.

L’hippopotame : bête apparemment plutôt disgracieuse et dont l’utilité dans le monde ne relève pas pour moi de l’évidence ; l’hippopotame est une créature, une vie, fruit de la volonté du Créateur.
Et à ce titre, il a sa place dans le monde autant qu’une autre. Et même… autant que moi! Comme être humain, j’ai la chance d’avoir été créée avec la faculté de penser le monde et d’y agir, je me dois donc de le faire pour que l’hippopotame puisse s’y épanouir. De même que les aigles, les fleurs et les abeilles. De même que mon voisin ou mon prochain.

Une éthique à mettre en pratique

Mais le respect de la vie n’est pas un assertion posée une fois pour toutes. Une jolie intention bucolique et idéaliste pour jeunes filles couchées dans un champ de violettes. Dans tous les instants de sa vie, l’homme qui respecte la vie est placé devant des choix et des décisions.
Il est aussi placé devant ses contradictions. Car il n’est pas rare que pour sauver une vie, il faille en sacrifier une autre. Pour sauver sa propre vie, l’homme est parfois obligé de le faire aux dépens des autres. Il ne faut pas oublier le contexte dans lequel Schweitzer vit : on est au cœur de la 1ère guerre mondiale. Il dit d’ailleurs qu’il « éprouve comme une grande grâce de pouvoir sauver des vies, alors que d’autres étaient contraints de tuer. » A tout moment, il nous faut faire des choix. Des choix auxquels ces paroles du Deutéronome font écho Je place devant vous la vie et la mort. Choisissez donc la vie. Dt 30,19.

Mais quelle vie?… Et qui suis-je pour décider laquelle a plus de valeur qu’une autre? Voici les interrogations que Schweitzer illustre en racontant l’histoire de son pélican. Le bon Docteur, comme on l’appelait à Lambaréné, avait trouvé un pélican blessé et l’avait adopté. Il lui avait donné le nom de Parsifal. Pour sauver l’oiseau, il fallait bien le nourrir. Il fut donc obligé de pêcher pour lui tous les jours des poissons. Pourquoi tuer des poissons pour sauver un pélican?!? Quelle vie a plus de valeur?
Il n’y a pas de réponse à cette question. Pas de bonne réponse en tout cas. Pas de réponse absolue.
Toujours et sans cesse, nous sommes amenés à nous poser et à nous reposer la question. Peser nos choix et prendre des décisions au plus proche de notre conscience. Jamais, sacrifier une vie quelle qu’elle Albert Schweitzer mit Pinguinfusse, ne doit devenir une chose banale et ne pas nous déranger. « Le respect de la vie n’est pas une formule magique qui résoudrait tous les problèmes, mais un principe général dont l’application, toujours approximative, demande du discernement, de l’imagination et du courage. » (André Gounelle)

Pessimiste du savoir, optimiste du vouloir

On a parfois fait de Schweitzer un idéaliste. Mais je crois qu’il n’était pas dupe. Au contraire, il dresse du monde un tableau sombre. Le monde est dur, la vie est cruelle. Son éthique du respect de la vie n’a rien de naïf. Lorsqu’on lui demande si il est un homme pessimiste ou optimiste, il répond qu’en lui « la connaissance est pessimiste, mais le vouloir et l’espoir sont optimistes. » Si l’on regarde notre monde, un siècle après; un demi-siècle après la mort de Schweitzer, il n’y a pas vraiment lieu d’être optimiste je crois.
Chaque jour, vous et moi sommes placés devant ces mêmes choix: comment agir de manière juste, en faveur de la vie? Dans les petites choses de la vie: je n’ai pas pu m’empêcher de m’interroger su moi-même l’autre jour quand j’ai demandé à mon mari d’écraser une araignée dans notre chambre à coucher…

Mais aussi dans les grandes questions du monde. Quelle valeur avait la vie de ces migrants, morts l’autre jour asphyxiés dans la cale d’un bateau en Méditerranée?…

Et concrètement, quelles actions ai-je accompli aujourd’hui… hier… dernièrement pour le respect de la vie? Suis-je toujours mue par cette conscience que je suis vie qui veut vivre entourées de vies qui veulent vivre?

Autant de réflexions, d’interrogations, d’exhortations ravivées en nous ce matin. Qu’elles nous rendent plus humains et nous mènent à agir chaque jour, pour la Vie!
Amen

Musique

Grand merci à Jacques Barbezat qui a joué exclusivement des œuvres de Bach pendant le culte. Voici les pièces qu’il avait choisies:

  • Choral: Wer nur den lieber Gott lässt walten BWV 647
  • Choral: Wenn wir in Höchsten Nöten sein BWV 641
  • Partita: Sei gegrüsst, Jesu gütig, var.5 BWV 768
  • Choral: Ich ruf zu dir, Herr Jesu Christ BWV 639
  • Partita: Sei gegrüsst, Jesu gütig, var.11 BWV 768

Sources

Pour travailler ce sujet, j’ai relu « Ma vie et ma pensée », écrit en 1931 par Albert Schweitzer. Je me suis également largement inspirée du dossier que Réforme lui a consacré au mois de juillet.

NB je ne suis pas certaine que la photo du Dr Schweitzer avec son pélican est libre de droits. Si ce n’est pas le cas et qu’on me le fait remarquer, je l’enlèverai.

La Suisse que l’on aime

Voici le message des Églises prononcé lors de la Fête nationale à Cortaillod, le 31 juillet 2015 (oui, Cortaillod fête avec un peu d’avance…).

Mesdames et Messieurs,
Chers concitoyens, chères concitoyennes,
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Après les grandes chaleurs du mois de juillet, nous voilà au seuil du mois d’août et nous pouvons arborer la croix suisse. Drapeaux, lampions, T-Shirts et casquettes. La fête nationale est l’occasion de sortir de nos armoires tous nos accessoires patriotiques.

Des occasions, il y en a quelques unes dans l’année. Elles nous sont en général offertes par les sportifs qui défendent nos couleurs. Et cette année, ce sont les joueurs et les joueuses suisses de tennis qui nous ont fait vibrer. Comme vous certainement, j’ai suivi avec intérêt et émotion la victoire de l’équipe de suisse en coupe Davis, puis le parcours de Timea Bacsinsky à Roland Garros et bien sûr la victoire de Stanislas Wawrinka à Paris. Continuer la lecture de La Suisse que l’on aime

Les enfants, les ados et la mort

Dans le cadre de mon travail en paroisse, j’ai régulièrement l’occasion de visiter des familles qui vivent un deuil. Dans ces familles, il y a parfois de jeunes enfants ou des adolescents. Je constate qu’en règle générale, ceux-ci sont écartés du moment de discussion qui réunit la famille et le pasteur et qu’il arrive même qu’ils ne soient pas présents à la cérémonie.

Le journal régional Le Courrier neuchâtelois a publié cette semaine un article sur les ados et la mort qui met en avant le besoin des jeunes d’en parler sans tabou. Mon collègue Raoul Pagnamenta et moi-même avons été contactés par la journaliste et brièvement cités. Continuer la lecture de Les enfants, les ados et la mort

Un coup d’ailes entre ciel et terre

Prédication du dimanche 7 juin 2015 avec le baptême de la petite Agathe
Textes bibliques: Genèse 8,8-12 et Matthieu 3,13-17

Pour faire le portrait d’un oiseau

Peindre d’abord une cage
avec une porte ouverte
peindre ensuite
quelque chose de joli
quelque chose de simple
quelque chose de beau
quelque chose d’utile
pour l’oiseau

placer ensuite la toile contre un arbre
dans un jardin
dans un bois
ou dans une forêt
se cacher derrière l’arbre
sans rien dire
sans bouger …

Parfois l’oiseau arrive vite
mais il peut aussi bien mettre de longues années
avant de se décider
Ne pas se décourager
attendre
attendre s’il le faut pendant des années
la vitesse ou la lenteur de l’arrivée de l’oiseau
n’ayant aucun rapport
avec la réussite du tableau

Quand l’oiseau arrive
s’il arrive
observer le plus profond silence
attendre que l’oiseau entre dans la cage
et quand il est entré
fermer doucement la porte avec le pinceau
puis
effacer un à un tous les barreaux
en ayant soin de ne toucher aucune des plumes de l’oiseau

Faire ensuite le portrait de l’arbre
en choisissant la plus belle de ses branches
pour l’oiseau
peindre aussi le vert feuillage et la fraîcheur du vent
la poussière du soleil
et le bruit des bêtes de l’herbe dans la chaleur de l’été
et puis attendre que l’oiseau se décide à chanter

Si l’oiseau ne chante pas
c’est mauvais signe
signe que le tableau est mauvais
mais s’il chante c’est bon signe
signe que vous pouvez signer

Alors vous arrachez tout doucement
une des plumes de l’oiseau
et vous écrivez votre nom dans un coin du tableau.

Jacques Prévert, Pour faire le portrait d’un oiseau

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J’avais appris ce poème de Jacques Prévert quand j’étais petite fille. Il y a quelque chose d’insaisissable chez l’oiseau. Même pour en faire son portrait! Sa liberté, sa légèreté, sa grâce nous fascinent. Il peut faire des allers et retours entre la terre et le ciel. Et échappe à notre contrôle.

Pas surprenant dès lors que les oiseaux soient chargés de symbolique, et parmi eux tout particulièrement la colombe. Nombre d’organisations qui œuvrent pour la paix l’ont choisie pour figurer sur leur bannière. On la trouve aussi sur les croix huguenotes et dans le logo de notre Église. Symbole de paix avec son brin d’olivier dans le bec, signe fragile d’une vie possible dans un monde où commence à émerger de nouvelles pousses. Symbole aussi de l’Esprit de Dieu. Présence divine dans le monde.

En pensant à la colombe, ce sont ces deux symboles qui viennent tout de suite à l’esprit: la paix et l’Esprit. Ce sont aussi ces deux passages bibliques: l’arche de Noé et le baptême de Jésus.

Mais on retrouve la colombe dans d’autres textes bibliques où elle est porteuse de significations différentes. Pensons par exemple au Cantique des cantiques. Ce poème qui met en scène deux amoureux. La colombe y devient messagère. Une colombe, c’est quand même plus romantique qu’un pigeon voyageur! Et dans le livre du Lévitique, on trouve les colombes et les pigeons dans les prescriptions concernant les sacrifices que devaient accomplir les Israélites. Ceux qui n’avaient pas les moyens de sacrifier un agneau ou une brebis étaient tenus d’offrir une pair de pigeons ou de colombes. L’oiseau devient alors figure d’humilité et de simplicité.

Permettre l’envol

En relisant le passage de la Genèse où Noé lâche la colombe, j’ai été impressionnée par le soin que porte le récit sur ces allers et retours. Il aurait finalement suffit d’écrire que Noé laissait partir la colombe une première fois mais qu’elle revint parce qu’elle ne trouvait où se poser. Que la deuxième fois elle rapporta un brin d’olivier et que la troisième fois, elle ne revint pas. C’est l’histoire de 3 lignes. Mais le récit est bien plus fourni. Et nous laisse comprendre qu’il s’agit là d’un processus qui prend du temps et qui demande du soin.

Noé laisse partir la colombe une première fois et elle revient auprès de Noé dans l’arche. Le texte dit que Noé tendit la main, prit la colombe et la ramena dans l’arche. Puis qu’il attendit une semaine avant de la laisser à nouveau partir. Entre le deuxième et le troisième lâcher, une nouvelle semaine s’écoule. Cet extrait est particulièrement parlant pour des parents. L’arche, c’est le lieu de la sécurité. C’est la maison, là où se trouvent les parents et où l’on se sent bien. Mais pour des parents comme pour Noé, le but n’est pas de garder ses enfants indéfiniment à l’intérieur de l’arche. Celle-ci deviendrait une prison. Le souhait des parents, ce pour quoi ils œuvrent, c’est que leur enfant prenne son envol. Ceci se fait de manière progressive. L’enfant appréhende l’environnement extérieur. Il découvre le monde et revient se poser là où il se sent en sécurité. Il va et il vient jusqu’à que le temps soit venu pour lui de prendre sa liberté.

Agathe est encore toute petite, bien au chaud dans l’arche. Mais son grand frère Mathias commence déjà à vivre sa vie. Et je sais que ce n’est pas toujours facile pour des parents d’oser lâcher l’étreinte. En demandant le baptême pour leurs enfants, et en s’engageant à leur faire découvrir la foi chrétienne, Sabrina et Mehmet, accompagnés des marraines Fabienne et Julie, ont décidé d’offrir à leur enfant ce parcours. Fait de découvertes, de questionnements, de risques aussi parfois. Ils se sont engagés à les porter, à les encourager, à accueillir leurs questions sans pour autant avoir toujours les réponses, mais en osant s’interroger avec eux. Et c’est bien dans ce mouvement là qu’Agathe et Mathias trouveront la liberté et, nous l’espérons, trouveront en Jésus-Christ celui qui donne sens à la vie.

Jésus demande à être baptisé

Cette colombe, qui a pris son envol et que Noé n’a jamais revue, a traversé les âges. Et quand les cieux se sont ouverts lorsque Jésus a été baptisé, elle est descendue sur lui. Il y a peu de récits que nous pouvons lire dans les 4 évangiles. Celui du baptême de Jésus en est un et la colombe y est présente à chaque fois. Jésus est baptisé par un prophète. Son nom est Jean. Jean le baptiseur, Jean le baptiste. Un rôle devenu si important que la tradition en fera son prénom : Jean-Baptiste.

Un prophète, un radical. Un de ceux dont on se méfiait et dont on se méfierait aujourd’hui encore, sans aucun doute. Comme on se méfie de tout ce qui est extrême et sans nuances. Jean-Baptiste s’était retiré dans le désert. Il appelait à la conversion, la repentance immédiate et absolue. Il pratiquait le baptême dans le Jourdain. En plongeant les convertis dans l’eau, il les lavait de leurs péchés passés. Une vie différente commençait.

Jean-Baptiste annonçait un Messie. Quelqu’un envoyé par Dieu pour juger le monde. Il brandissait la justice comme une menace. Il ne faut pas oublier cette radicalité chez Jean. Et c’est bien auprès de lui que Jésus s’est rendu. Il ne s’est pas présenté là par hasard, au détour d’une petite promenade dans le désert. C’est bien volontairement que Jésus s’est rendu auprès de Jean et qu’il lui a demandé de le baptiser. De même que tous les autres hommes, il a demandé à être lavé de ses péchés. Jésus avait-il besoin de se convertir? Était-il un homme comme les autres? Un pécheur?!? C’est en tout cas comme tel qu’il s’est présenté ce jour-là: un homme.

Il est tout de même surprenant que Jean-Baptiste reconnaisse immédiatement en lui le Messie. Lui qui annonçait un juge puissant reconnaît l’envoyé de Dieu dans ce homme apparemment tout à fait ordinaire. Jean-Baptiste s’oppose à baptiser Jésus. Sa réponse est claire: je ne suis pas digne. Et la réponse de Jésus est très forte : «accepte qu’il en soit ainsi pour le moment.»

Jean-Baptiste s’est imaginé comment les choses devaient être. Il avait une idée précise de ce qu’était la volonté de Dieu et comment il devait s’y soumettre. Comment aussi il devait appeler ses contemporains à se conformer à la volonté divine. Et Jésus lui répond que ce n’est pas comme lui l’imagine que cela doit se passer, mais que le plan de Dieu est différent. «Accepte qu’il en soit ainsi pour le moment. Car c’est de cette façon que nous devons accomplir tout ce que Dieu nous demande.»

Le Messie est un homme ordinaire, il ne vient pas comme un roi et un juge puissant. Il n’est pas entouré de chevaux royaux, mais d’une colombe. Cet oiseau libre et insaisissable, symbole du messager d’amour et du sacrifice offert avec simplicité. Signe de l’Esprit de Dieu. Jésus appelle Jean-Baptiste à ne pas s’opposer aux projets de Dieu. Surtout pas au nom de la volonté d’accomplir ceux-ci. Il lui demande d’accepter que ce qui lui est demandé soit une étape nécessaire dans le dessein de Dieu. Dieu a un projet dans le monde et l’être humain s’y inscrit.

Retourner la question

Trop souvent, nous nous demandons: Ai-je besoin de Dieu? Sa présence m’est-elle utile? Au fond, nous pourrions nous passer de lui. Mais la question que nous devrions nous poser est plutôt: en quoi Dieu a-t-il besoin de moi?Qu’espère-t-il de moi dans son projet pour le monde? Comment puis-je le servir? Avec quelle attitude, quel geste, quelle parole, puis-je participer à son dessein?

Je ne parle pas forcément ici de choses extraordinaires. Bien que j’admire celles et ceux qui se donnent entièrement à une cause, je m’en sais incapable. Finalement, à, Jésus demande simplement d’accomplir ce qu’il pratique déjà. Il lui demande de statue-185435_1280le baptiser. Pour participer au plan de Dieu, Jean-Baptiste doit faire ce qu’il sait faire. Et le faire en étant conscient qu’ainsi il accomplit la volonté de Dieu.

Pour que Jésus soit baptisé, pour que le ciel s’ouvre et que la colombe descende, pour que Dieu puisse annoncer qu’en Jésus il reconnaissait son fils bien-aimé et qu’il mettait en lui toute sa joie, Dieu avait besoin de mains humaines. Comme il a besoin des nôtres dans le monde.

Alors, mes amis: cette question je vous la laisse ce matin.

Comment Dieu a-t-il besoin de chacun d’entre nous?…

Amen


Merci à Agathe et à ses parents Sabrina et Mehmet!


 

Lectures bibliques (traduction Français courant)

Genèse 8,1-12

8 Puis Noé laissa partir une colombe, pour voir si le niveau de l’eau avait baissé.
9 Mais elle ne trouva aucun endroit où se percher, car l’eau couvrait encore toute la terre; elle revint donc à l’arche, auprès de Noé. Celui-ci tendit la main, prit la colombe et la ramena dans l’arche. 10 Il attendit une semaine et la laissa de nouveau partir. 11 La colombe revint auprès de lui vers le soir; elle tenait dans son bec une jeune feuille d’olivier. Alors Noé sut que le niveau de l’eau avait baissé sur la terre. 12 Il attendit encore une semaine et laissa partir la colombe, mais celle-ci ne revint pas.

Matthieu 3,12-17

13 Alors Jésus vint de la Galilée au Jourdain; il arriva auprès de Jean pour être baptisé par lui. 14 Jean s’y opposait et lui disait: «C’est moi qui devrais être baptisé par toi et c’est toi qui viens à moi!» 15 Mais Jésus lui répondit: «Accepte qu’il en soit ainsi pour le moment. Car voilà comment nous devons accomplir tout ce que Dieu demande.» Alors Jean accepta. 16 Dès que Jésus fut baptisé, il sortit de l’eau. Au même moment le ciel s’ouvrit pour lui: il vit l’Esprit de Dieu descendre comme une colombe et venir sur lui. 17 Et une voix venant du ciel déclara : «Celui-ci est mon Fils bien-aimé; je mets en lui toute ma joie.»

 

Pâques: dites-le avec des fleurs

Dans le temple de Cortaillod, un espace est aménagé pour permettre aux enfants de bricoler et de dessiner pendant le culte. Un animateur ou une animatrice prépare un bricolage en lien avec le thème du culte et le texte biblique.

Dimanche dernier: c’était Pâques, évidemment! Pour le bricolage, on s’est inspiré de ce modèle et voici le résultat, réalisé par mon fils de 7 ans.

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En observant le dessin, je remarque que tous les insectes vont en direction de la lumière 😉