L’Écriture seule, mais pas seul face à l’Écriture

Prédication sur le thème de la Bible, dimanche 12 février 2017.
Lectures bibliques: Actes 8,26-40 (rencontre de Philippe avec un fonctionnaire Éthiopien) et Jean 20,30-31.

Pendant cette année de jubilé de la Réforme, de novembre 2016 à novembre 2017, mes collègues et moi avons décidé de proposer un certain nombre de cultes centrés sur des thématiques chères à la Réforme. Pour ce faire, nous nous sommes inspirés du petit fascicule édité par le Fédération des Églises protestantes de Suisse (FEPS): 40 thèmes pour cheminer.

Dimanche dernier, c’est le thème n°2 que nous avons abordé: l’Écriture. Avec un E majuscule. Lire la Bible, pourquoi et pour quoi faire? L’Écriture seule. Sola Scriptura. Un des 5 Soli au moyen desquels les réformateurs ont exprimé le cœur de leur théologie: Sola deo gloria – Sola gratia – Solus Christus – Sola Fide et Sola Scriptura. Continuer la lecture de L’Écriture seule, mais pas seul face à l’Écriture

Ils ne sont pas revenus

Prédication narrative de la veillée de Noël, le 24 décembre 2016 à Cortaillod.
Lectures bibliques: Matthieu 2,1-12 et Psaume 8

Il fait nuit maintenant et ils ne sont pas revenus…

Le palais du roi Hérode est silencieux et je peux enfin rejoindre ma couche.
Depuis dix ans que je travaille ici comme servante, je n’avais jamais vu une agitation aussi forte que ces derniers jours.
Léa! Donne à nos invités de quoi se rafraîchir.
Léa! Fais appeler les chefs des prêtres.
Léa! Dresse la table pour tous les convives.
Léa par ci, Léa par là.
Je ne savais plus où donner de la tête. Le roi était furieux et quand il se met en colère, je n’aime mieux pas me trouver à proximité. Je le connais. Les coups de bâton partent facilement.

Maintenant que je peux enfin m’allonger, je ne trouve pas le sommeil.
Je n’arrête pas de penser au fait qu’ils ne sont pas revenus.
Qu’est-ce que cela peut bien signifier ?

Est-ce qu’au moins ils ont réussi à trouver ce roi qu’ils cherchaient?
J’espère qu’Hérode ne leur a pas barré la route! Mais je ne le pense pas, ce qu’il voulait lui c’est qu’ils l’amènent à ce roi.

Ils étaient étonnants ces hommes.
Ils sont arrivés un matin dans la ville, assis sur leurs chameaux. Fatigués par la route, les vêtement recouverts de poussière.
Le tissu enroulé sur leur tête pour s’abriter du sable soulevé par le vent ne laissait entrevoir que leurs regards perçants.
Ils venaient du lointain Orient.
Je me demande comment c’est, loin à l’Orient.
En tout cas, la science est très avancée là bas. Ils avaient avec eux des grands parchemins sur lesquels ils avaient dessiné des cartes du ciel. Chaque étoile était représentée à son endroit exact, leur mouvement formaient des dessins fabuleux.
Quand ils l’ont déroulé sur la table, j’ai jeté un œil puis je les ai observés eux. Tous les trois penchés sur ce parchemin, ils montraient du doigt les étoiles en les désignant par leur nom.
Ils se livraient à de grandes explications qui, même si elles m’échappaient, n’en demeuraient pas moins passionnantes.
Ils disaient qu’on peut lire dans le ciel, que Dieu y fait connaître sa volonté, que tout à un sens et que la quête de toute la vie, c’est de le chercher.

Mais Hérode, lui, ne cherchait même pas à comprendre ce qu’ils disaient.
Il trépignaient et marmonnait: le roi des Juifs!… comment ça le roi des Juifs?!

Quel homme frustre, notre roi!
Si seulement, nous pouvions avoir un souverain qui s’intéresse à la science, à la musique, à l’univers, que sais-je… à autre chose qu’à lui-même en tout cas.
Il a beau être roi, à l’échelle du ciel, il est quand même tout petit.
Comme les paroles de ce psaume que me chantait ma grand-maman lorsque j’étais petite: Quand je vois le ciel, ton ouvrage, la lune et les étoiles que tu y a placées, je me demande : l’homme a-t-il tant d’importance pour que tu penses à lui?

J’aimerais bien, moi aussi, savoir lire dans le ciel.
J’aimerais avoir toutes les connaissances de ces hommes.
Mais je ne suis qu’une simple servante. Qu’un grain de poussière dans l’immensité de l’univers.
Devant ce ciel infini, je bénis le Seigneur pour la femme que je suis, et je cesse de rêver à être une autre.

Je n’ai pas besoin d’occuper une place plus importante sur terre, Dieu se préoccupe de moi même si je suis une servante.
Et puis, le pouvoir ne me fait pas envie.
Il n’y a qu’à regarder Hérode. Qui aurait envie d’être lui?
Jaloux, haineux, autoritaire et violent. Est-ce enviable?

Son pouvoir est une illusion. Sa colère et sa violence des signes de sa faiblesse et de sa peur.
Oui, il ne vit que dans la peur de perdre ce qu’il a et de voir disparaître la crainte qu’il provoque chez les autres.

Les hommes de l’Orient, eux, étaient habités d’une véritable puissance.
Une puissance qui venait à la fois de leurs connaissances et de leur capacité à écouter, à être ouverts à ce qui se présente à eux.
Ils savent bien plus de choses que moi, bien plus de choses même que le roi, mais ce qu’ils savent surtout, c’est quand ils sont arrivés aux limites de ce qu’ils pouvaient faire seuls.

Ils ont demandé de l’aide, demandé conseil aux sages d’ici et ceux-ci leur ont révélé les prophéties.
Ils se sont mis à l’écoute et ont repris la route.
Mais ils ne sont pas revenus.
Je me demande ce qui leur est arrivé.
Ont-ils trouvé ce roi?
Qui est-il?
A Bethléem? On m’a toujours appris que rien de bon ne pouvait venir de Bethléem. Et il n’y a aucun palais pour un roi.
Cet enfant serait-il né dans une simple maison?
Je me demande qui sont ses parents.

Mais si ce bébé n’a rien de spécial, comment l’auront-ils reconnu?
Peut-être que seuls ceux qui le cherchent pour le rencontrer et non pas pour le dominer peuvent le reconnaître?!
Espérons que ce soit le cas, ainsi Hérode ne pourrait pas le retrouver.
Peut-être que moi aussi je pourrais y aller!
Demain matin, je chausserais mes sandales et je quitterais le palais pour partir en direction de Bethléem.
Mais je n’ai rien à lui offrir…
Je ne pourrais pas aller à sa rencontre les mains vides.
J’ai bien vu dans leurs bagages, les sages avaient emporté de précieux cadeaux.
Espérons que tout cet or ne le pourrira pas. Je me méfie des richesses, elles changent les hommes. Les rendent cupides et injustes. Espérons qu’il saura en faire bon usage.
Il y avait aussi de l’encens et de la myrrhe. Des parfums de grand prix. Mais moi qui croyais que la myrrhe servait à embaumer les morts, c’est quand même un peu bizarre comme cadeau pour un nouveau-né. Espérons que cela ne lui porte pas malheur.

Non, Léa. Tu n’iras pas le trouver demain! Sois raisonnable.

Je vais rester simple servante ici, au palais du roi Hérode. Mais je continuerai à garder toutes ces choses dans mon cœur.
Et si cet enfant est véritablement le roi des Juifs, on devrait entendre parler de lui ces prochaines années.
Peut-être même qu’il viendra habiter le palais après Hérode!
Et devenir moi roi à moi. Je serai sa servante.

Il se fait tard, il faut quand même que je dorme. Ce soir, je n’ai pas envie d’éteindre ma lanterne.
Je laisse cette lumière briller.
Avec mon espérance que voici une bonne nouvelle: ils ne sont pas revenus.

Amen

On l’attend!

Prédication du dimanche 20 novembre 2016 à Bevaix (sera reprise le 27 novembre à Cortaillod).
Lectures bibliques: Malachie 3,1-5 et Luc 21,25-28 + 21,34-36

Un langage étrange et étranger

Je l’avoue j’ai toujours un peu de mal avec ce langage apocalyptique. Ces grandes démonstrations de force, ce feu qui consume, ces bouleversements cosmiques, ces grandes lessives et ce Christ qui débarque du haut de ses nuages.
J’avoue que j’ai toujours du mal, en abordant ce genre de textes, à retrouver le Dieu de ma foi, celui qui fait partie de ma vie et que je cherche à connaître mieux. Le Dieu de ces textes m’est passablement étranger.

L’entrée dans le temps de l’Avent est imminente et les lectionnaires nous invitent à lire ces textes empreints d’une attente fébrile. Par ailleurs, il faut noter que même si ce langage apocalyptique est minoritaire dans la Bible, on le retrouve régulièrement et dans de nombreux livres bibliques de toutes époques, Ancien et Nouveau Testament confondus. Il convient donc aussi de les lire et de chercher à les comprendre, dans la conviction qu’ils ont quelque chose à apporter à notre foi.

Les personnages qui tiennent de tels discours ont toujours passé pour des allumés. L’image qui me vient immédiatement à l’esprit quand j’imagine une personne prononcer de telles paroles, c’est Philippulus le prophète, dans Tintin et l’étoile mystérieuse.
Vous le voyez avec ses cheveux blancs en bataille, ses yeux grands ouverts, ses petites lunettes au bout de son nez pointu? Vêtu d’un grand drap blanc et frappant sur un gong?5120010-c0908a4philippulus

Difficile de prendre au sérieux un tel personnage, ainsi que ses paroles!
De fait, les paroles apocalyptiques sont et doivent être déroutantes. Elles bousculent pas le simple fait que c’est un langage du passé qui est utilisé pour parler d’une réalité présente, en la projetant vers l’avenir. Comment ne pas être perdu?!

Décisions d’avenir

Il y a toujours dans ces paroles une dimension d’urgence et de crainte. Dimensions qui sont reprises aujourd’hui par d’autres discours, sortis du domaine religieux.
Écoutez les discours des sociologues, des ethnologues, des climatologues. Leurs projections ne disent-elles pas, comme le langage apocalyptique biblique, quelque chose de nos craintes actuelles? N’influencent-elles pas nos décisions aujourd’hui pour agir sur le monde de demain?

La votation sur la sortie du nucléaire est particulièrement intéressante en ce sens. La question qui nous est posée est: quel monde voulons-nous dans l’avenir? Et pas un avenir très proche car l’arrêt effectif des centrales ne serait pas pour demain. Mais dans un avenir lointain.
Si lointain d’ailleurs qu’un bon nombre de votants d’aujourd’hui ne verront pas de la conséquence effective de leur vote.

C’est beau, n’est-ce pas? Comme idée du monde et de la société?
Nous devons aujourd’hui nous prononcer pour le monde dont nous rêvons pour celles et ceux qui sont à venir. Et notre décision est nécessairement nourrie par nos craintes actuelles et celles que nous projetons sur demain. Nous devons choisir le monde tel qu’on le souhaite, avec la confiance que l’on saura dans l’avenir nous donner les moyens de trouver les solutions pour le réaliser.

C’est plutôt enthousiasmant je trouve. Mais peut-être pas très suisse… Nous on aime bien maîtriser les enjeux, nous appuyer sur une certaine sécurité, pas trop d’audace… Nous verrons bien!? 😉 L’avenir nous le dira…

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Demeurer éveillés

L’avenir justement.
On le lit souvent le langage apocalyptique avec l’idée que nos peurs d’aujourd’hui sont nourries par l’attente d’une catastrophe encore plus grande. La fin du monde. Mais en réalité, ce langage ne décrit pas un avenir. Il parle encore moins d’une fin.
Ni le prophète Malachie ni Luc ne parlent de la fin de quelque chose. Plutôt d’un début. D’une espérance. D’un Dieu qui vient. Qui advient au milieu de ce monde en tourments, au cœur des craintes et des angoisses.

J’ai lu dernièrement qu’une partie non négligeable de la population en Suisse ne s’informe des nouvelles du monde que par le biais des journaux gratuits et des applications ce ceux-ci. Sans jamais lire d’article un peu plus conséquent, sans aucune analyse de l’actualité, sans non plus de hiérarchie.
Un chien écrasé par une voiture au fin fond du Kentucky… des bombes sur la ville d’Alep… une femme qui donne naissance à des sextuplés au Japon… les confidences de la coiffeuse de Donald Trump…
Tout à la suite… tout au même niveau.

Les actus qui sont le plus lues sont celles qui provoquent le plus rapidement des émotions. Les autres sont simplement laissées de côté.
Ainsi, les catastrophes naturelles, les attentats ou les élections américaines sont très suivies ; même si elles le sont de manière totalement superficielles. Alors que le retrait de la Russie de la cour pénale internationale ou les discussions de la COP22 carrément ignorées.

On perd la recherche du sens. On se laisse dominer par les émotions. Et ainsi on tend à laisser nos peurs déterminer l’avenir. Aussi bien dans les texte de Michée que dans celui de Luc, on a l’image d’un homme debout.
Un homme qui ne se laisse pas submerger par les affects du monde. Qui n’est pas écrasé.
Qui ne s’endort pas.
Qui veille.

Le langage apocalyptique est toujours en tension. Il ne permet pas de s’endormir.
Une tension entre avertissement et encouragement.Tension indispensable pour ne pas tomber soit dans le millénarisme par excès de l’un, soit dans l’utopie par excès de l’autre.

C’est maintenant!

Le langage apocalyptique possède en lui cette dimension d’urgence. D’espérance véritable qui n’est pas un lointain espoir mais la réalité d’un Dieu qui vient.
L’urgence qui dit qu’on ne peut pas se dire qu’on sera croyant plus tard, un jour…
Mais que c’est dans notre rapport ici et maintenant aux autres et au monde que se joue notre rapport à Dieu.
C’est maintenant! Maintenant qu’il faut savoir ce que cela change à ma vie. Maintenant que je dois agir en conséquence.

L’étrangeté du langage, le fait qu’il nous met un peu mal à l’aise aide bouscule et remue. Il nous oblige à demeurer éveillés.

Cette arrivée du Christ très spectaculaire, en majesté dans un monde bouleversé nous fait bizarre. Cet homme qui descend d’un nuage, c’est pour le moins incongru et proprement in-croyable.
Pourtant la foi chrétienne, si j’ai bien compris, est la conviction qui habite les croyants que la réalité ne se réduit pas à ce que nous en percevons.Que notre justice et les lois qui régissent le monde ne sont pas les seules qui existent et qu’elles ne sont pas absolues.
Ce que nous appelons le règne de Dieu, c’est un réalité régie par une autre justice que la justice humaine, où les valeurs ne sont pas déterminées par la loi du plus fort.
Et nous croyons que ce règne advient.
Qu’il adviendra peut-être un jour pleinement, mais qu’il est dès à présent possible d’en vivre les prémices.
Et si je comprends toujours bien, notre boulot à nous – pour le dire trivialement – c’est de contribuer à ce qu’il puisse advenir.

En cela, mes paroles paraîtront peut-être aussi bizarres et incongrues que ce le langage apocalyptique raconte par ce Christ qui débarque du ciel.

Quel que soit le langage dans lequel nous l’exprimons, cette réalité demeure. Il nous faut vivre de cette espérance que le règne de Dieu advient. Qu’il nous est donné de ne pas nous laisser submerger par les affects du monde et que nous pouvons vivre dans ce monde debout.
Et au sein même de ce monde, vivre les prémices du royaume.

Car le monde n’est pas seulement le lieu des nos peurs, il est aussi et avant tout celui que Dieu a choisi d’aimer.
Le lieu de notre réalité première, où se vivent les joies de nos relations, les beautés de la nature.
Le lieu dans lequel Dieu a choisi de s’incarner.
C’est bien de cela que nous nous réjouissons et que nous nous apprêtons à célébrer.

Amen

Quand un simple bâton devient signe

Prédication du dimanche 11 septembre à Cortaillod.
Baptême de la petite Alexia (1 an) et accueil de Vincent Schneider, diacre, et Kevin Didot, animateur de la plateforme RequérENSEMBLE.
Textes bibliques: Exode 4,1-4 et 2 Corinthiens 1,3-4

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Jour de fête

Aujourd’hui est un jour de fête pour Alicia. Le jour de son baptême et également l’occasion de fêter son premier anniversaire. Je pense ne pas me tromper en disant qu’aujourd’hui, elle va être particulièrement choyée et gâtée. Et certainement que plusieurs d’entre vous lui offriront un joli cadeau.

Dans un simple cadeau, il y a beaucoup de choses qui sont exprimées. Le fait que vous tenez à Alicia, qu’elle est précieuse à vos yeux. Que vous souhaitez contribuer à la rendre heureuse. Aujourd’hui, mais aussi au cours de son existence. Et même si l’on sait que les jeunes enfants transforment rapidement en confettis les paquets emballés avec soin, on se donne quand même la peine de choisir un joli papier et de faire un joli paquet.

A de nombreuses occasions dans l’année et dans une relation avec une personne proche, nous symbolisons par un objet et par la manière de le présenter, toute l’affection que nous lui portons et notre souhait de prendre soin de notre relation. Plus largement, dans les relations humaines, nous avons besoin de signes. D’en donner et d’en recevoir.

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Le travail: une vocation!

Prédication du dimanche 7 août 2016 à Boudry.
Textes bibliques: Luc 17,7-10 et Jacques 4,13-17
À la suite du dimanche 31 juillet.

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On ne peut s’empêcher, de manière très forte, de lier travail – salaire – reconnaissance sociale.
Le travail donne sens à la personne. En grande partie, je suis ce que je fais. Le salaire atteste de ce travail et donne de la valeur à la personne, aux yeux des autres comme à ses propres yeux.
Être satisfait du travail que l’on accomplit et bien gagner sa vie sont des éléments qui donnent du sens.

Mais ce lien travail – salaire – reconnaissance sociale est mis à mal.
Le monde de la finance crée des richesses de manière totalement déconnectée du monde réel du travail. Dans certaines grandes entreprises, les plus hauts salaires n’ont aucune commune mesure avec les plus modestes. Si la reconnaissance sociale et avec elle l’estime de soi sont si fortement liées au salaire, comment éviter que ceux qui sont exclus du monde du travail trouvent du sens à leur existence?

Est-il juste de tenir absolument au lien entre travail – salaire – reconnaissance sociale? Je ne suis pas sûre. En réalité, beaucoup d’entre vous, je le sais, êtes le signe que ces éléments peuvent être déconnectés sans perte de sens, bien au contraire.
Actuellement, et vous ne me démentirez pas, d’immenses champs d’activités fonctionnent sans qu’aucun salaire ne soit versé. Je pense bien sûr à toutes les activités bénévoles. Mais aussi aux tâches quotidiennes et banales de la vie ordinaire.
Aucun salaire ne vient récompenser ces engagements ni marquer de reconnaissance pour leur accomplissement. Cela est-il un mal?

Chacun fait son job

Voyons comment Jésus nous invite à repenser ce lien entre travail, salaire et reconnaissance sociale au travers de cette parabole.
Au départ de la parabole, Jésus invite ses interlocuteurs – à savoir ses disciples – à se mettre dans la peau d’un paysan qui, pour exploiter son domaine, emploie un homme à son service. C’est dans la perspective du maître que le disciple et nous-mêmes avec lui, abordons le récit. Il semble normal que ce maître demande à son serviteur de lui préparer son repas avant de prendre du repos à son tour.

Bien sûr, nous pourrions nous dire que le maître devrait faire preuve d’empathie et, voyant le travail fourni par son serviteur, lui propose de se reposer. Pourquoi donc les disciples trouvent-ils qu’il est normal que le maître demande à être servi?

Eh bien, pour le dire un peu trivialement, par ce que c’est son job, au serviteur, de le servir! Et il est normal qu’il fasse son travail!
Le maître lui aussi a accompli son travail durant la journée. Le serviteur, lui, n’a pas terminé le sien puisque son travail à lui c’est de travailler aux champs puis de servir le maître en rentrant.

Rien de choquant à cela. Et si nous y regardons de prêt, nous faisons la même chose. Tous les jours.
Lorsque vous faites vos courses à la Coop. Est-ce que vous dites à la personne qui se trouve à la caisse: Prenez une pause, je m’occupe d’enregistrer mes articles et d’encaisser. Vous avez déjà porté les caisses de légumes et mis en place les fromages?!?
Non. Peu importe ce que la personne a fait avant que vous arriviez. Son travail, c’est d’être à la caisse quand vous y arrivez, et elle fait son travail.

C’est normal.
Et elle aussi trouve que c’est normal.
Il est normal d’accomplir le travail pour lequel nous sommes engagés.
Alors bien sûr, rien n’interdit d’être poli et sympathique. Nous pouvons dire merci et échanger un sourire, mais nous n’allons pas non plus nous confondre en remerciements pour une personne qui accomplit sa tâche.

Je ne chante pas des louanges quand le facteur m’apporte le courrier ou quand le chauffeur de bus arrête son véhicule à l’arrêt.
Il est normal d’accomplir le travail pour lequel nous sommes engagés. Et cela n’appelle pas de reconnaissance particulière, pas de signe autre que ceux de la courtoisie.
Le maître n’a pas à remercier (à témoigner une reconnaissance particulière) son serviteur d’avoir fait ce qui lui était ordonné, n’est-ce pas?

Je vais rougir…

Et d’ailleurs, le serviteur n’en attend certainement pas moins.
Attend-on une reconnaissance particulière quand nous accomplissons ce que nous nous sommes engagés à faire?
Je ne le crois pas.
Combien de fois répond-on oh, mais ce n’est pas grand chose quand on nous remercie?
Pour le culte de ce matin, certains se sont engagés à préparer le temple. Préparer les lectures, mettre en place la table de communion et la fleurir, jouer de l’orgue. Bien sûr, j’imagine qu’ils seront heureux si nous les remercions – ce que je profite de faire maintenant! – mais ils nous dirons sûrement oh, ce n’est pas grand chose… Peut-être même diront-ils, comme nous le faisons parfois quand on nous dit merci de rien!.

Mais non, ce n’est pas rien! Qu’aurait été notre culte sans lectures, sans pain, sans vin, sans fleurs et sans musique?!?
On est parfois mal à l’aise quand on nous remercie pour quelque chose qui nous semble normal. Pour avoir simplement accompli le travail qui était le nôtre.
Peut-être devrions-nous prendre l’habitude de répondre: avec joie! Plutôt que de rien…

Maître et serviteur ne sont pas choqués car la première partie de la parabole correspond à l’ordre normal des choses.
Dans la seconde partie, les disciples sont les serviteurs et Dieu devient le maître.
Un maître qui attend de ses serviteurs qu’ils accomplissent leurs tâches, sans attendre des louanges ou une prime quelconque.
De simples serviteurs.
Des serviteurs inutiles, comme on le trouve dans certaines traductions.
Inutiles parce que nous ne sommes pas dans le registre de l’utilitarisme, mais dans celui du service et de la vocation.

L’appel

Le travail, tout travail est une vocation.
Et nous y sommes appelés.

Telle était aussi la compréhension de l’apôtre Paul. C’est Dieu qui définit pour chacun le travail à accomplir et c’est lui qui est juge de l’avancement de celui-ci. Le travail n’est pas lié à une promesse de salaire ou à une quelconque récompense. Pas même à une promesse de reconnaissance. Le travail est une mission. Et il n’est pas accompli pour sa propre satisfaction, mais seulement parce que l’accomplir, c’est répondre à sa vocation.

Cette compréhension du travail comme une vocation était très fortement ancrée chez les réformateurs. Pour Calvin, le vrai patron de tous, patron comme ouvrier, c’est Dieu. Et il avait même suggéré que par conséquent, le salaire devrait être fixé selon la règle d’or: ce que vous voulez qu’on vous donne, offrez-le aux autres!
Pas sûr que l’on enseigne cela aujourd’hui en sciences économiques…

Luther avait cette formule, qui fonctionne en allemand: Dein Ruf ist dein Beruf.
Ce à quoi tu es appelé, c’est ton métier. Ainsi s’incarne dans ce monde ce à quoi Dieu t’appelle.
La valeur n’est plus liée au salaire ni à la reconnaissance sociale. La valeur est liée à la personne. La reconnaissance ne dépend ni de la quantité de travail, ni même de la qualité de celui-ci ou de l’efficacité avec laquelle le travail est effectué. La reconnaissance est purement donnée par Dieu dans le seul fait qu’il nous appelle à quelque chose.

Dieu décide que nous sommes dignes de recevoir une mission, un travail à effectuer sur cette terre.
Une vocation à participer à l’œuvre de sa création.
Ce que je fais sur terre est ma vocation.
Et cela ne se réduit pas à un métier. Toute tâche, qu’elle soit accomplie bénévolement ou non. Qu’elle soit celle de l’éducation des enfants ou l’engagement très concret et quotidien de préparer un repas pour sa famille ou de faire le ménage.
Toute tâche que vous accomplissez est une manière de répondre à votre vocation.

Nous ne sommes pas tous appelés aux mêmes tâches. Celles-ci changent aussi en fonction des circonstances de la vie. Le travail ainsi compris réhabilite celles et ceux qui sont exclus du monde du travail. Chômeurs, jeunes qui cherchent leur voie, mères au foyers, retraités.

Discerner sa vocation

Plusieurs d’entre vous sont retraités et j’imagine que le passage à la retraite est un passage important dans la vie. Notre rôle dans la société change lorsque l’on quitte ce que l’on appelle la vie active.
Nous sommes dès lors appelés à autre chose. Le passage à la retraite, comme d’autres passages, est un temps de discernement.Comment vais-je continuer à répondre – différemment – à ma vocation?

La reconnaissance de notre entourage peut-être une aide non-négligeable pour nous aider à discerner. En attestant de nos talents, de notre vocation. En témoignant aussi qu’une personne a sa place dans le monde, même lorsqu’elle ne s’y sent plus utile.

Je repense à l’histoire d’une femme âgée qui a toujours été très active et qui, par son grand âge, ne pouvait plus quitter son fauteuil et qui disait: mon rôle maintenant, c’est de prier.
Elle avait reconnu sa nouvelle vocation. Découvert quel était sa place dans le monde, son rôle.

Nous sommes de simples serviteurs.
Nous ne faisons que notre devoir.
Nous répondons à notre vocation.

Faisons-le avec joie!
Car ce n’est pas rien!!

Amen

À la sueur de notre front…

Prédication du dimanche 31 juillet à Bevaix.
Textes bibliques: Jacques 4,13-17 et Luc 17,7-10

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Restaurant’s « Sorry we’re Closed sign / Nick Papakyriasis pour Flickr / CC by-NC-SA 2.0

 

Nous voici au cœur de l’été, dans ce temps de vacances où tout marche à un autre rythme. Les journées sont longues et les gens ne sont pas sous pression. Il y a, pendant la pause estivale, une forme de tolérance générale qui fait que tout le monde trouve normal que telle ou telle chose n’aie pas pu être faite: c’est les vacances!

L’été, ce temps de repos et de dépaysement – même sans voyager, on devient des vacanciers dans nos villages. L’été, c’est aussi l’occasion de faire le point et de porter notre regard sur les activités dans lesquelles nous sommes engagés pendant l’année. Car lorsque nous sommes dans l’action, nous n’avons pas la latitude de réfléchir au sens de celle-ci.

C’est pourquoi, au beau milieu des vacances, je vous propose de consacrer un moment de réflexion au travail!

Le travail: une malédiction

Souvenons-nous, pour commencer, que le travail est une malédiction.
Une malédiction prononcée sur l’humanité chassée du jardin: Tu gagneras ton pain à la sueur de ton front… – Gn3

Quelque chose de cette malédiction marque souvent notre compréhension du travail.
Un vrai travail doit être pénible et contraignant, au moins en partie. Sinon, ce n’est pas sérieux!
J’en veux pour preuve qu’il demeure un soupçon envers ceux qui font de leur passion leur métier. Nombre de comédiens, de musiciens s’entendent dire: et à côté de ça, vous faites quoi comme travail?!?
Le théâtre ou la musique – même si cela demande beaucoup d’engagement pour parvenir à un beau résultat – demeurent dans l’esprit général, des passe-temps.
On ne doit pas faire de son plaisir un travail! Et de cette idée, on glisse assez rapidement à l’idée que ce qui nous apporte du plaisir n’est dès lors pas vraiment du travail.

Ainsi, on travaille lorsqu’on accomplit des tâches difficiles, et on ne travaille pas lorsque nous prenons plaisir à accomplir d’autres tâches.
Comme par exemple, un enseignant. Un enseignant travaille lorsqu’il assume une heure de maths ou d’allemand, mais il ne travaille pas vraiment lorsqu’il part en course d’école avec sa classe. (!)

Eh oui, cette idée que le vrai travail relève de la malédiction est tout de même assez ancrée…

Mais par ailleurs, le monde actuel lie très fortement l’épanouissement personnel à l’activité professionnelle. Se voir décerner une promotion, assumer des responsabilités importantes, être quelqu’un dans son milieu professionnel est une marque forte dans la valorisation de la personne.
D’ailleurs, lorsque deux personnes font connaissance, la question que faites-vous dans la vie? vient très rapidement dans la conversation. Par son activité professionnelle, on se situe dans la société et on dit aussi beaucoup de soi.
Le revers de la médaille, c’est une perte de l’estime de soi pour celles et ceux qui sont exclus du monde du travail: chômeurs, jeunes qui cherchent leur voie, femmes au foyer et retraités.

De manière spontanée, nous lions travail et activité professionnelle. Mais est-il juste de réduire le travail au métier?
On connaît l’importance de l’engagement bénévole, dans l’Église, mais aussi dans bien des domaines.
N’est-ce pas aussi du travail?
Ne peut-on pas le considérer ainsi, même si il n’est pas sanctionné par de l’argent?

Travail et salaire sont étroitement liés.

Tout travail mérite salaire

Tout travail mérite salaire, dit le proverbe.
L’argent vient récompenser le travail accompli. Il donne acte de sa valeur.
Nous avons pu constater il y a quelques temps l’attachement très fort du peuple suisse à ce lien direct entre salaire et travail accompli lorsque nous avons voté sur le Revenu de base inconditionnel – RBI.
Il était inconcevable pour beaucoup qu’un revenu soit versé à une personne qui n’aurait pas accompli un travail, au sens d’une activité professionnelle classique. Chômeurs, jeunes qui cherchent leur voie, femmes au foyer, retraités…
On ne pouvait imaginer les payer pour… rien !!!

On tient à ce que salaire et travail soient intimement liés.
Au point parfois de retourner les choses et de définir comme travail toute activité humaine pour peu qu’elle rapporte de l’argent.

Car si l’on observe bien le fonctionnement du monde du travail, le salaire vient-il vraiment récompenser de manière juste un travail accompli?
On peut se demander honnêtement si, pour qu’un match de football international ait lieu, le travail de celui qui tond la pelouse ou de celui qui nettoie les vestiaires est à ce point moins important que celui qui négocie les contrats publicitaires des joueurs!?
Pourtant, je soupçonne que les salaires des premiers n’ont pas grand-chose à voir avec celui de ce dernier.

L’argent récompense-t-il donc toujours honnêtement le travail accompli?
Calvin déjà dénonçait la spéculation.
Quand l’argent ne sert plus à récompenser le travail ou à être investi pour développer celui-ci, mais qu’il est manipulé pour lui-même, sans ancrage dans la réalité.

C’est ici que nous pouvons nous laisser interpeller par le texte de l’épître de Jacques qui précède une invective contre les riches. Non pas qu’il condamne les richesses ou le fait d’être riche en soi, mais bien la propension de ceux-ci à se laisser posséder par leurs possessions.

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Vous dites: aujourd’hui ou demain, nous irons dans telle ville, nous y passerons une année, nous ferons du commerce et nous gagnerons de l’argent.
Traduit littéralement: aujourd’hui ou demain, nous irons dans telle ou telle ville, nous ferons une année, nous commercerons et nous gagnerons.

4 verbes d’action, 4 verbes au futur qui ne laissent la place à aucun conditionnel.
Quelle prétention!

Prétention de la maîtrise du temps, du lieu, des échéances et du résultat.
Nous ferons et le choses se passeront comme nous le voulons. Et à la fin, nous gagnerons sur toute la ligne.
Jacques dénonce ici les spéculateurs qui prétendent soumettre les éléments à leur volonté et à leur action dans un seul et unique but: gagner.

Le temps et les lieux sont flexibles et interchangeables (aujourd’hui – demain ; ici – là-bas). Ils peuvent être modifiés à tout moment, pour répondre à une opportunité.
Le temps est considéré comme une marchandise dont on peut disposer ou que l’on peut fabriquer à sa guise (nous ferons une année).
Le but est clairement défini: gagner. Et le moyen également: en faisant des affaires.

Aucune place bien entendu aux questions secondaires telles que les conditions de travail des travailleurs par exemple (!). Le travail est ici totalement déshumanisé dès lors que l’argent n’est plus un outil – le salaire – mais le but de toutes les transactions.

L’épître de Jacques ne date pas d’hier. Pourtant, ces pratiques perdurent au XXIe siècle. Prenons simplement l’exemple des employés au travail sur appel: ils se doivent d’être disponibles si leur entreprise a besoin d’eux, mais si elle n’a pas besoin d’eux, ils ne travaillent pas et donc n’ont pas de salaire.

Déshumanisation, perte de sens du travail.
Illusion de maîtrise et manque total de conscience d’un tout petit élément, mais qui est fondamental: l’être humain là au milieu?!?

Ni le travail ni l’argent n’ont plus besoin de l’homme.
C’est l’argent qui travaille!

Si Dieu le veut!

Nous ferons ceci ou cela… Oui… Si les conditions sont favorables! Conditions que je ne maîtrise pas et qui ne sauraient en aucun cas relever de mon pouvoir.
Pour le dire comme Jacques: si Dieu le veut!

Voici le point de départ: vous ne savez pas ce que votre vie sera demain.
Et si vous perdez cela de vue, toutes vos actions sont faussées. Tout ce que vous faites perd son sens.
En quelques mots, Jacques replace les éléments qui donnent sens à nos actions.
Voici ce que vous devriez dire: Si le Seigneur le veut, nous vivrons et nous ferons ceci ou cela.

1. Je ne maîtrise pas tout et dois me reconnaître comme une créature au sein de la Création, soumise à une volonté qui me dépasse. Si Dieu le veut…

2. La vie m’est donnée. Je la reçois. Je ne peux la faire moi-même. Nous vivrons…

3. Consciente de cela, je peux agir dans le monde avec foi et espérance. Et nous ferons…

4. Il n’y a pas de 4 (!). Donc je ne maîtrise pas le résultat de mes actions. Je ne peux pas affirmer que je gagnerai.

Il s’agit pour l’être humain d’être remis à la place qui est la sienne.

A suivre…

La reconnaissance du travail accompli est primordial pour que celui-ci ait un sens. Reconnaissance par le salaire, mais aussi reconnaissance sociale. Sur ce point, la parabole de l’évangile de Luc est étonnante. Elle ne semble pas insister sur la reconnaissance, au contraire, c’est comme si Jésus dénigrait le travail du serviteur.
Mais, si vous le permettez, pour aller plus loin avec ce second texte, je vous donne rendez-vous dimanche prochain à Boudry.

Pour l’heure, reprenons conscience que nos actions et notre existence toute entière ne sont pas entre nos mains et que nous ne pouvons pas les conjuguer au futur sans les soumettre à un si…

Si Dieu le veut, nous vivrons
Et alors nous agirons
Et nous remettrons le résultat de nos actions entre ses mains.

Amen.

À lire sur le sujet: François Vouga, Le travail, dans: Évangile et Vie quotidienne.

Doit-on s’efforcer d’aimer?

Prédication du dimanche 12 juin 2016 à St-Aubin
Textes bibliques: 1 Corinthiens 13,1-3 et Matthieu 5,43-48 (l’amour des ennemis)

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Lors du camp de catéchisme au week-end de l’Ascension, nous avons eu l’occasion d’échanger avec les catéchumènes autour d’une question. Et comme les échanges étaient intéressants, nous nous sommes dits qu’il serait aussi pertinent d’échanger avec leurs parents autour de cette même question lors de la rencontre de bilan du catéchisme. Là aussi, les échanges ont été nourris.

Cette question, je la partage avec vous ce matin : faut-il s’efforcer d’aimer tout le monde ?

Spontanément, jeunes comme adultes ont répondu : Non! On ne peut pas se forcer à aimer.
C’est vrai. Aimer, ça ne se commande pas. L’amour que nous éprouvons pour nos proches, pour nos amis, pour notre conjoint dépasse souvent ce que nous réussissons à exprimer et il n’est pas le fruit d’une décision de notre part: À partir d’aujourd’hui, je décide de l’aimer lui!… ça ne marche pas comme ça.

C’est vrai… mais… une fois passée cette première réaction spontanée, expression émotionnelle, autre chose se dessine. Et si… et si la chose était un peu plus complexe.

Pas un seul amour

Il faut dire que la langue française nous piège, car le mot amour est très large alors que d’autres langues ont plusieurs termes pour en désigner les nuances. C’est le cas du grec, qui en a au moins trois distincts.

Philia exprime le lien d’amitié, mais aussi l’attachement à quelque chose qui plaît. Il aime aller se promener dans la forêt.

Eros désigne la relation amoureuse. L’élan vers l’autre.

Agapè, le troisième terme, désigne l’affection et la charité.

Bien sûr, en vous présentant ces termes en quelques mots, nous perdons beaucoup de nuances. Des livres entiers ont été écrits sur l’eros et l’agapè. Mais ce qui me semble important de saisir ici, c’est que lorsque l’on parle d’amour, on évoque autre chose que cet élan sentimental qui nous lie à quelques unes des personnes les plus proches de notre entourage. Et qui nous lie finalement à un nombre infime des personnes qui habitent notre monde.

Bien entendu dans les deux textes qui nous ont été lus, c’est d’agapè dont il est question. Dans la tradition chrétienne, et dans les textes bibliques, lorsque l’on parle d’amour, on parle d’autre chose que d’un sentiment. D’ailleurs l’amour chrétien se commande, alors que nous l’avons vu, un sentiment ne se commande pas. Vous connaissez le double commandement d’amour: aime le Seigneur ton Dieu et aime ton prochain comme toi-même.

L’amour chrétien n’est pas un sentiment

Si l’amour n’est pas un sentiment, qu’est-il?
Pour mieux appréhender ce qu’est l’amour chrétien, on ne peut éviter de relire ce passage extraordinaire de l’évangile de Matthieu: l’amour des ennemis. Très célèbre bien sûr, mais qui demeure remuant si on le prend au sérieux et que l’on réfléchit réellement à son implication pratique dans nos vies.

Aimer nos amis, ce n’est pas difficile. Tout le monde y arrive.
Même les collecteurs d’impôts! dit Jésus.
Même ceux qui n’ont aucune morale. Même les mafieux ont un code d’honneur interdisant que l’on touche à ceux qu’ils aiment.
Il n’y a rien d’extraordinaire à apprécier ses proches, à saluer sa voisine sympathique, à sourire au petit garçon du village si adorable.

Mais Jésus attend autre chose de celles et ceux qui ont accueilli Dieu dans leur vie. Des chrétiens, il attend une autre attitude que celle dont tout homme et toute femme est capable.

Aime ton ennemi!

Je ne sais pas vous, mais moi je ne considère pas au premier abord avoir des ennemis. Personne ne me persécute, personne ne pourrit ma vie, personne ne nourrit de haine profonde à mon encontre (enfin je crois…) ni moi envers quelqu’un. Alors comment puis-je aimer un ennemi que je n’ai pas?

Si donc le terme d’ennemi ne nous parle pas directement, regardons déjà ce qu’il en est de l’amour du prochain. Pas de celui qui est aimable (littéralement digne d’être aimé), mais vraiment tous nos prochains.
Le monde ne se résume pas à deux catégories de gens: ceux qui j’aime et ceux que je déteste. En fait, il y a plutôt mes proches que j’aime, les gens assez sympa que je croise de temps à autre et tous les autres qui me sont totalement indifférents.
Et mon amour devrait se porter sur tous.

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L’autre est un enfant de Dieu

Pour une raison toute simple: je ne suis pas moi-même le centre du monde! Dieu fait lever son soleil sur tout le monde comme il fait pleuvoir sur également sur tous (on en fait bien l’expérience ces temps!). Dès lors, si je me reconnais moi-même comme une enfant de Dieu, aimée et reconnue par lui. Je dois aussi reconnaître à l’autre – à tous les autres – ce même statut d’enfant de Dieu.
Même ceux qui se comportent mal, même ceux qui me sont indifférents, même ceux qui ne me sont pas sympathiques.

Parce que oui, il y a des gens qui sont quand même franchement plus difficiles à aimer que d’autres!
C’est pas parce que nous parlons d’amour qu’il faut tomber dans un discours rose bonbon! Des gens désagréables, il y en a. Et les textes bibliques ne sont pas lénifiants. La difficulté à aimer n’est pas niée. C’est bien quelque chose qui demande un effort qui nous est demandé.

Et le texte de Matthieu nous donne quelques éléments très concrets pour exercer cet amour: Prier pour les ennemis, les saluer. Agir en manifestant qu’ils existent pour moi.

Ce n’est plus lui et moi face à face. C’est lui aussi bien de moi, au-dessous d’un même Dieu qui porte sur lui comme sur moi un regard d’amour. Cette nouvelle perspective ne peut que changer mon regard sur l’autre.
L’amour chrétien, c’est donc une attitude, un comportement, des actes.
Mais des actes qui sont le fruit de cette prise de conscience. De ce nouveau regard que nous portons sur nos prochains, sur le monde qui nous entoure.

Ce monde est habité par les enfants de Dieu.
Certains le méprisent, certains sont pétris de haine.
Certains cherchent à l’exploiter au mépris des autres.
Certains ne respectent ni la terre, ni ceux qui l’habitent.
Certains exercent la violence.
Certains tuent et torturent.

Mais tous, oui tous, sont enfants de Dieu.
Même si tous ne le reconnaissent pas.
Et nous chrétiens, nous devons les aimer.

Vous pouvez avoir tous les dons, toutes les richesses, tous les possibles, nous rappelle Paul, si à l’origine de vos actes il n’y a pas l’amour, alors tout cela n’a aucun sens.

Nous voici donc, au seuil de l’été avec ce nouveau défi: aimer.
Aimer comme le Christ nous le demande.

Et pour cela, regarder chaque être humain comme un enfant de Dieu et se demander que signifie l’aimer lui ou elle.

Un défi de chaque jour, mes amis. Dès aujourd’hui.

Alors: aimons !

Amen

Croire l’incroyable?

Prédication dialoguée avec Solène Maeder, jeune monitrice dans la paroisse du Joran. Culte de Pâques 27 mars 2016 à Cortaillod.
Textes bibliques: 1Pierre 1,3-9 et Jean 20,20-24

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Diane
Il y a quelques temps de cela, Solène m’a fait part de son souhait de préparer avec moi le culte de Pâques pour son travail de diplôme de monitrice de catéchisme. Nous nous sommes donc lancées dans la lecture des textes évangiles qui parlent de la résurrection de Jésus. Une lecture et des discussions qui nous ont menées à choisir ce récit de l’apparition à Thomas pour le culte de ce matin.

Solène
En lisant les textes dans les 4 évangiles, j’ai remarqué de nombreuses différences. Chacun a appuyé les événements qui lui parlaient le plus et ceux qu’ils pensaient les plus importants. Concernant la résurrection, Marc et Jean parlent de Marie de Magdala. Je trouve que Luc a toujours une version plus éloignée et différente que celle des autres. Et Jean est le seul à insérer des personnages solo. D’abord Marie, une femme, puis Thomas, un disciple.
C’est Jean qui m’a fait le mieux comprendre le but de la mort et de la résurrection de Jésus. Il montre plus précisément la réaction (normale) de Thomas, un disciple, mais humain. Cette réaction me parle car Thomas est humain, et croire aux choses surnaturelle est difficile pour nous. Et de plus, il n’est pas témoin de cet événement. Il ne fait que entendre ce que ses amis lui disent. Et comme toute personne, il ne croit pas, il doute de cette parole qui paraît si folle. Tant qu’il n’aura pas vu il ne croira pas. C’est la version qui me parle le plus car nous pouvons entièrement nous identifier à Thomas. Il vit des émotions humaines et normales face à quelque chose qui nous dépasse. Et j’aurais la même réaction à sa place. C’est difficile de croire du tout au tout la parole des autres, mais les croire pour quelque chose d’impossible, c’est encore plus dur.

Diane
Au petit matin de ce dimanche, Marie de Magdala s’était rendue au tombeau et y avait trouvé la pierre roulée. Le Ressuscité lui était alors apparu. Elle l’avait d’abord pris pour le jardinier, mais quand elle saisit que celui qui était en face de lui n’était personne d’autre que le Christ revenu du séjour des morts, elle s’était empressée d’aller annoncer la nouvelle aux disciples.
Le soir-même, alors qu’ils s’étaient enfermés dans leur maison par crainte des autorités, les disciples assistèrent à leur tour à une apparition du Ressuscité.
Où était Thomas à ce moment là?
On n’en sait rien.
Il a manqué le moment qu’il ne fallait pas manquer!

Solène
Les disciples étaient dans une maison verrouillée. Ils s’étaient enfermés. Enfermés à cause de la peur. Enfermés aussi dans leur tristesse et leur douleur d’avoir perdu Jésus. Ses amis ont vu Jésus, mais Thomas n’a rien vu. Je m’imagine qu’en plus de la tristesse et de la douleur, Thomas devait ressentir de la colère d’avoir manqué le bon moment.
Je comprends que lorsque Jésus est apparu aux autres, il n’y croit pas. C’est facile de se moquer de lui aujourd’hui. De le trouver idiot de ne pas avoir cru. Mais si j’avais été à sa place, cela m’aurait aussi paru bizarre. Si mes amis m’avaient dit qu’ils avaient vu vivant celui qu’on venait d’enterrer, je les aurais pris pour des fous.

Diane
Thomas a effectivement gardé cette image du sceptique, du dubitatif, de celui qui refuse de croire et qui demande des preuves. Mais ce n’est pas tout à fait lui faire honneur de garder de lui uniquement cette image d’incrédule.
La première fois que l’évangéliste Jean nous parle de Thomas, c’est au moment où Jésus veut se rendre en Judée parce que son ami Lazare est mort. Les disciples tentent de l’en dissuader: se rendre en Judée peut s’avérer dangereux pour Jésus. Mais Thomas, lui, affirme: allons, nous aussi, et nous mourrons avec lui!
Thomas n’est pas un tiède. Il est enthousiaste à la suite de son maître et il connaît le danger que cela représente de le suivre. Mais il a confiance et se sent prêt à assumer ce risque.
Et lors du dernier repas, lorsque Jésus parle du chemin à suivre, Thomas l’interpelle. Il cherche à mieux comprendre les paroles de son maître.

Solène
Thomas n’est pas seulement celui qui ne croit pas, il est aussi celui qui cherche à comprendre.
C’est important de réussir à penser par soi-même. Et pas seulement de répéter ce que les autres disent ou croient. Thomas, il a envie de suivre Jésus, il a envie de comprendre comment le faire.
Alors quand les disciples lui disent qu’ils ont vu Jésus ressuscité, il n’arrive pas à les croire.
Personne ne peut croire à notre place.
Personne ne peut croire pour Thomas. Se fier à la parole des autres, dans un événement si intense, c’est difficile. Et je dois dire que la Résurrection, c’est quelque chose de tellement bizarre, que c’est aussi difficile pour moi d’y croire.

Diane
La Résurrection est incroyable, au sens littéral du terme: c’est quelque chose qui est au-delà de ce qui appartient à ce que nous pouvons tenir pour vrai. Un mort qui revient à la vie, ce n’est pas de l’ordre du possible. C’est même l’opposé de ce qu’est la mort.
Il est donc bien naturel que Thomas exprime des doutes. Et nous pouvons lui en être reconnaissants.
Car, soyons honnêtes, pour nous aussi la Résurrection est incroyable. Tellement incroyable qu’elle est très souvent édulcorée ou spiritualisée. On parle des effets de la résurrection et de la résurrection de l’espérance, mais on ne s’attarde pas trop sur la résurrection concrète de Jésus. Ou de ce que Paul appelle la résurrection des corps. C’est tellement bizarre qu’il n’y a pas grand-chose à dire. Sauf l’évoquer et se dire que même l’impossible est rendu possible.

Solène
Je comprends Thomas. Et j’aime sa volonté d’en savoir plus, d’en avoir le cœur net. Il ne pourra pas y croire tant qu’il n’aura pas vu, pas touché. Il a besoin de faire lui-même l’expérience. Avant, il voulait comprendre pour mieux croire mais là, il n’arrive simplement plus à croire sans comprendre.
Lorsque Thomas voit enfin Jésus, il en a la preuve devant lui. Mais désormais, vu que le Christ ne sera plus physiquement là, il lui demande d’arrêter de douter et de croire, de faire confiance.
Thomas a eu de la chance. Jésus a entendu ses doutes, il a répondu a sa demande et il lui est apparu.

Diane
Oui, Jésus lui est apparu. Mais il n’est pas tout à fait exact de dire qu’il a répondu à sa demande.
Voici ce que disait Thomas: Si je ne vois pas les marques des clous dans sa main, si je ne mets pas mon doigt à la place où étaient les clous et si je ne mets pas ma main dans son côté, je ne croirai pas.
En apparaissant devant lui, le Ressuscité dit à Thomas: Avance ton doigt ici et regarde mes mains; avance ta main et mets-la dans mon côté. Cesse de douter et crois!

Et que fait Thomas? Est-ce qu’il avance son doigt? Est-ce qu’il avance sa main?

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L’incrédulité de Saint Thomas (Le caravage)

Solène
Non. Thomas ne touche pas. Il répond au Christ en disant: Mon Seigneur et mon Dieu!
Thomas voulait des preuves. Mais après avoir entendu la parole du Christ, il sait qu’il n’a pas besoin de voir ou de toucher pour avoir la foi.
Mais est-ce que cela me suffira à moi pour croire? Connaître le témoignage des évangiles? Est-ce que c’est suffisant pour que moi aussi je sois capable de faire confiance?

Diane
Thomas a demandé une preuve mais en réalité, ce n’est pas la preuve qui l’a convaincu, c’est l’appel que le Christ lui a adressé. Crois! Fais confiance!
C’est une parole, une appel. Et sa capacité à y répondre. Pour un temps, il n’en n’était plus capable. Mais quand il a à nouveau pu entendre, il a cru et c’est de sa bouche que vient la plus belle déclaration de foi des évangiles. Car Thomas est le seul dire de manière aussi claire: tu es mon Seigneur, tu es Dieu.

Solène
Je sais moi aussi que Jésus sera toujours là pour moi. Jésus est venu et ne cessera de venir et de se tenir au milieu des siens, au milieu de nous.
L’important est de croire que la foi est possible. Quand on a des doutes, d’oser poser des questions pour chercher à mieux comprendre. Je veux continuer à voir et à ressentir cette présence, cette lumière qui apparaît comme une vérité à mes yeux.

Diane
La foi n’est pas quelque chose de tangible, ni une chose que nous pouvons posséder une fois pour toutes. Solène, je sais que tu fais beaucoup de danse. Tu t’entraînes beaucoup, tu exerces les mouvements, tu apprends, tu pousse ton corps et mémorises des chorégraphies. Et pourtant, tu ne possèdes pas la danse.
Pour que la danse existe, il faut que le danseur se lance. Avec la confiance en tout ce qu’il sait, tout en étant conscient qu’il ne maîtrise pas totalement l’instant.
Il y a quelque chose de semblable dans la foi. Dans la volonté d’apprendre et de comprendre toujours mieux ce que le Christ nous enseigne, et dans la confiance et le risque de la rencontre et de l’instant.

Amen

Jésus devant ses juges: ou quand tous les joueurs sont mauvais

Prédication du Vendredi saint 25 avril 2016
Textes bibliques: Marc 14,53-65 et Marc 15,1-5

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Croix réalisée par les enfants pendant le culte

La semaine pascale est l’occasion, année après année, de nous replonger dans ces récits de la Passion. Depuis le dernier repas jusqu’à la crucifixion, nous faisons mémoire de ces épisodes qui marquent les derniers jours de la vie de Jésus. Cette année, j’ai pris encore un peu mieux conscience de la place très particulière que le récit de la Passion occupe dans l’évangile de Marc.

L’évangile le plus bref parmi les 4, Marc est toujours très succinct. Les récits de miracle, les paroles et les paraboles s’enchaînent sans fioritures. La langue est simple et claire. Les récits vont à l’essentiel de manière remarquable.
Puis Marc consacre deux chapitres entiers à la Passion et la narration devient plus fournie, les personnages prennent de l’épaisseur. La résurrection n’occupera, elle qu’un seul chapitre. Très bref. 8 versets auxquels on ajoutera une finale à l’évangile quelques années plus tard. C’est dire combien le récit des événements des derniers jours, des dernières heures de Jésus, est central dans la théologie de l’évangéliste Marc. Ce sera aussi le cas pour les autres évangélistes.

Alors que la théologie de Paul, elle, ne laisse aucune place à la narration de ces jours. La mort et la résurrection du Christ, annoncés comme un événement – concept théologico-philosophique – deviennent le centre du message chrétien, sans nécessité de les raconter.

Pour le culte de ce matin, je vous propose de réentendre deux parties de ce récit chez Marc.
Les deux moments de procès. Le premier, face au Conseil supérieur des autorités juives, le Sanhédrin et celui qui le préside: le Grand prêtre. Puis le second moment de procès, face gouverneur romain Ponce Pilate.

Lecture de Marc 14,53-65
Lecture de Marc 15,1-5

Rendre la justice

Pour quelle raison fait-on un procès?
Depuis plusieurs millénaires dans les sociétés humaines, c’est ainsi que l’on exerce le droit. Ainsi que l’on procède pour rendre la justice.
Les procès cristallisent beaucoup d’attentes. De toutes parts.
Certains procès très médiatisés nous permettent d’en prendre conscience.

L’attente des victimes ou de leurs familles ne se concentre pas seulement sur la peine qui sera infligée au coupable. Elle se porte aussi sur l’espoir que le procès devienne un espace où la vérité puisse émerger. Où les événements puissent être dits, reconnus, avoués. Qu’un remord puisse être exprimé. Qu’une culpabilité puisse être dite.
Les victimes ou les familles espèrent parfois tant que le procès participe à leur consolation, qu’elles en oublient que du point de vue du droit, la démarche se borne à chercher une vérité judiciaire, rien de plus.

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Pour qu’un procès permette à la fois de faire émerger une vérité judiciaire et une vérité humaine source possible de consolation, il faut que chaque partie joue le jeu. Que chacun joue son rôle et le joue bien. Que l’accusé explique son geste, que la victime exprime sa souffrance, que l’avocat mette en avant les droits et les devoirs avec bonne foi, pour que le juge puisse prononcer une jugement reconnu comme juste.
La réalité humaine est souvent bien différente.

Un procès tout faux

Le procès de Jésus n’est qu’un simulacre de justice. Tout est faussé. Aucune des parties ne joue pleinement son rôle. Pour conserver la forme de la légalité, on le mène, mais en aucun cas il n’y a espoir que ce moment permette à la vérité d’émerger.
Le but du procès est posé dès le début: les chefs des prêtres et tout le Conseil supérieur cherchaient une accusation contre Jésus pour le condamner à mort.

Les juges et les accusateurs sont les mêmes personnes. Elles ne cherchent qu’à saisir l’occasion de prononcer un verdict qui a déjà été décidé. Mais c’est sans compter que les témoins, eux non plus, ne jouent pas bien leur rôle. Ils sont tellement mauvais qu’ils ne parviennent même pas à faire concorder leurs faux témoignages.
L’accusé lui-même, Jésus, ne joue pas bien son rôle. Il ne se défend pas, il ne dément pas, ne s’offusque en rien des faux témoignages portés contre lui. Ce qui a le chic d’irriter au plus haut point le grand prêtre.
Et on aurait presque envie que Jésus en reste là. Opposant ce silence qui ne fournit pas d’eau au moulin des accusateurs. On en irait presque jusqu’à croire qu’ils auraient dû le relâcher.

Mais à la question es-tu le Messie, le fils du Dieu béni?, Jésus répond par l’affirmative et en rajoute en citant un psaume qui l’identifie à celui qui siège à la droite de Dieu. Face au Sanhédrin, c’est bien cela qui le condamne: s’affirmer celui qui siège à la droite de Dieu.
Alors que Pilate, lui, l’interroge sur ce titre que certains lui donnent roi des juifs, et qui pourrait faire de Jésus un adversaire politique gênant.

L’un et l’autre condamnent en fonction de ce qui risque de leur faire de l’ombre.

La vérité se fait jour

Simulacre de procès, où personne ne joue vraiment son rôle. Mais paradoxalement, ce procès-là permet pleinement à la vérité d’émerger. Aux dépens de ceux qui les intentent, la vérité sur l’identité de Jésus se fait jour.
Jésus, le messie, le roi.
Celui dont les prophéties annonçaient qu’il devrait souffrir.
Le Fils qui siégera à la droite du Père.
Celui qui bâtira en trois jours un temple qui ne sera pas fait par les hommes.

La vérité émerge au cœur de ce mensonge. Pour autant que nous ayons des oreilles pour entendre!

L’autre soir, lors d’une rencontre de l’Église ouverte ou nous avons écouté et médité ces récits de la Passion, quelqu’un disait: ce qui me frappe, c’est combien tous les protagonistes de cette histoire ont peur. En effet. Le Grand prêtre a peur et il se fait le porte parole de la peur de toutes les autorités juives de l’époque face à cet agitateur qu’est Jésus. Ils ont peur pour leur place, peur que leur autorité soit mise en question, peur aussi d’oser eux-mêmes se laisser bousculer dans ce qu’ils ont toujours cru être la vérité.

Pilate a peur. Peur surtout de ne pas se mettre la foule à dos. C’est sans grande conviction, apparemment, qu’il condamne Jésus. Il n’aurait pas l’audace de s’opposer à la volonté du peuple qui crie crucifie-le!. Et pourquoi le ferait-il? Où serait son intérêt à lui refuser la tête de cet homme?

Jésus a peur, lui aussi. Lorsqu’il s’en va prier à Gethsémané. Face à la souffrance, à l’injustice, à la solitude, à la mort. Il a peur.

Et puis la foule a peur. Tout comme les gardiens. Une ambiance pesante qui laisse exploser tout ce qu’il y a de plus laid dans la nature humaine. Ou plutôt qui fait perdre toute humanité. Après la condamnation, Jésus est laissé à la violence humaine la plus vile.

Voilà les dégâts que font la peur!

Des dégâts aussi bien aux victimes de la violence qu’à ceux qui l’exercent et qui y perdent leur humanité.

Quelles armes face à la peur?

On ne peut s’empêcher, en ce Vendredi saint, de penser aux événement qui bouleversent le monde aujourd’hui. Par les attentats, c’est bien la peur – la terreur – qui veut être semée. Ici en Europe, comme au Proche Orient et en Afrique. Certains, semble-t-il, trouvent leur intérêt dans un terreau de peur. Et pour cela, ils sèment le chaos.

Si il faut craindre une chose, c’est bien que la peur s’installe. Car c’est le terreau dans lequel l’être humain perd son humanité.

Quelles sont les armes que nous possédons pour combattre cette volonté d’installer la peur? Les mêmes que celles que Jésus avait.
La force du silence. Pas du silence complaisant ou couard. Le silence de celui qui refuse de répondre à la violence par la violence.
L’affirmation de l’espérance: vous le verrez siéger à la droite de Dieu. Une espérance que la noirceur n’aura jamais le dernier mot. Au moment même des humiliations et des souffrances, la victoire de la lumière est annoncée.
Et le courage de traverser des épreuves sans s’y sentir abandonné.

Silence, espérance et courage. Face aux bombes et à la haine. Nous avons de quoi nous sentir sous-équipés. Et pourtant!

Pourtant, nous affirmons que celui qui pour nous est Dieu a été crucifié. Qu’il a été mis à mort de manière infamante. Et les récits qui nous en font mémoire sont violents!
Qu’il a été crucifié et qu’il est mort.

Mais que contre toute attente, au cœur même du mensonge et de l’infamie, c’est la vérité qui a été révélée. Nous croyons qu’en mourant, le Christ a ôté à la mort son attribut suprême: sa dimension définitive.

Et nous osons alors entre-ouvrir une fenêtre jusque vers dimanche et l’espérance que nous ne sommes pas abandonnés à Vendredi saint mais que nous pouvons le vivre avec la promesse de Pâques à venir.

Amen

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On boude ou on joue?

Prédication du dimanche 13 mars 2016
Textes bibliques: Luc 7,31-35 (les enfants qui jouent) et Psaume 126
Inspirations: matériel du Cours biblique et échanges lors de la rencontre en paroisse.

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Cette année, c’est le thème des paraboles que nous avons l’occasion d’aborder lors des rencontres bibliques mensuelles de paroisse.

Le style littéraire de la parabole a la grande force d’opérer un déplacement. Alors qu’une critique portée de front pourrait braquer les interlocuteurs et s’avérer stérile, la parabole a l’avantage de faire appel au langage indirect. Elle oblige l’auditeur à fournir un effort créatif de compréhension. A participer à l’élaboration du sens, ce qui le met nécessairement en route et favorise une remise en question. L’auditeur de la parabole devient acteur de son sens. Sans avoir l’air de le dire, la parabole peut alors s’avérer bien plus incisive qu’un discours direct et froid.

Ainsi, on constate à la lecture des évangiles que les interlocuteurs de Jésus n’obtiennent que rarement des réponses directes à leurs questions. Idéalement, ce devrait être aussi notre cas le dimanche matin lorsque nous venons au culte: nous devrions quitter le temple avec des questionnements qui font avancer et qui stimulent notre créativité plutôt qu’avec des réponses toutes faites.

Mais on le sait bien, vos pasteurs n’ont pas le génie littéraire de Jésus, ni même celui d’un Marc, d’un Matthieu, d’un Luc, d’un Jean ou d’un Paul. Heureusement, nous croyons que nous pouvons compter sur l’Esprit saint pour transformer nos paroles humaines en Parole de Dieu pour nous 😉

Les enfants qui jouent

Cette parabole des enfants qui jouent est peu connue et à vrai dire, quand j’ai lu le programme des rencontres bibliques et que j’ai vu ce titre pour la rencontre de février, je ne voyais pas de quoi il s’agissait. J’ai dû me replonger dans l’évangile de Luc pour redécouvrir ces quelques versets.

Des enfants désabusés, déçus que les autres ne jouent pas avec eux. Quelle que soit l’activité proposée, quel qu’en soit le type ou l’ambiance, les autres rechignent. Ils ne sont ni enthousiasmés par la musique joyeuse, ni saisis par les chants tristes. Rien ne leur convient.

Cette parabole est racontée par Jésus dans le contexte très précis d’un échange avec deux hommes, disciples de Jean-Baptiste, venus voir Jésus pour lui demander si il est bien celui qui vient, le Messie que Jean annonce, ou si il faut en attendre un autre. Comme à son habitude, Jésus ne répond pas. Mais si il avait répondu « oui » à la question, « oui, je suis le Messie que Jean annonce », cela aurait-il suffi? La réponse directe n’est pas forcément définitive.

Constat d’échec

On lit en arrière-fond de ces versets le constat d’échec de la prédication ancienne. Jean-Baptise et Jésus eux-mêmes n’ont pas été entendus. Et même les disciples du premier doutaient du second… Même cette génération-là n’a pas joué le jeu. Elle a rechigné. La génération jamais contente a toujours une bonne raison, quelque chose à reprocher, des bons arguments, pour demeurer dans la méfiance. Pour ne pas danser, pour ne pas pleurer.

Peut-être est-ce une bonne excuse pour ne pas se risquer?! Ou demeurer de côté, le regard acéré et prompt à la critique à peine quelqu’un se risquerait à la danse d’un pas mal assuré.

Jean-Baptise ne mange rien! C’est un ascète. Il est louche.
« Il a un démon » dit le texte. Un p’tit vélo!

Jésus, lui, mange et boit avec n’importe qui. Il n’est pas fiable.
Voilà. Le jugement est posé.

De la simple observation d’une attitude face à la nourriture, on arrête son opinion sur un homme. Et par extension, sur sa capacité ou non à avoir quelque chose à nous dire.

Jésus: un glouton?!

Jésus : un glouton et un ivrogne…
C’est amusant. Aujourd’hui, si on devait donner des qualificatifs pour décrire Jésus, peu de gens diraient: c’était un glouton et un ivrogne. Et pourtant, à l’époque, c’est bien cela qui l’a disqualifié auprès de bien des hommes de cette génération.

L’image que l’on se fait de Jésus aujourd’hui peut-elle aussi le disqualifier aux yeux de certains? Selon les critères de notre génération?
Je pense que oui.

412f5ce81ab5d955972461c366ab1ce4_largeLe grand sage, d’humeur toujours égale, beau brun barbu l’air détaché de tout, tel que l’imagerie populaire s’est appropriée la figure de Jésus en rebutent beaucoup. Et je ne peux pas m’empêcher de les comprendre. Le beau gaillard à bouclettes brunes et l’œil mielleux n’a rien à voir avec le Jésus que je rencontre à la lecture des évangiles. Et pourtant, dans l’esprit de beaucoup, Jésus, c’est lui. Et c’est certainement de lui dont on parle le dimanche matin entre ces quatre murs, sur un ton béat!

De même, les titres que la tradition a attribué à Jésus: le sauveur, le Christ, le seigneur…  ne parlent qu’aux personnes initiées au langage religieux et ne représentent rien pour la plupart de nos contemporains. On se rend bien compte que ce ne sont pas avec ces attributs que nous parvenons à transmettre l’Évangile autour de nous. Mais comment le faire alors?

Échec encore

On ne peut que constater une certaine forme d’échec lorsque l’on voit combien d’enfants et de petits-enfants d’une génération pourtant très régulière à l’église n’est aujourd’hui pas engagée. Vos enfants, vos petits-enfants ont-ils une vie de foi?… Sont-ils engagés dans l’Église?… Si non, pourquoi?

Auriez-vous fait quelque chose de faux? Aurions-nous fait quelque chose de faux? Pourtant, je suis sûre que nous voulons tous transmettre notre foi à nos enfants. Nous essayons honnêtement, sous diverses formes. Mais nous ne savons pas ce qui est réellement reçu, ni si cela aura un écho dans leur vie. Avec les enfants de la parabole, nous ne pouvons qu’exprimer notre incompréhension quand ils s’en détournent. Ou quand nos catéchumènes ne poursuivent pas leur engagement.

Pour nous qui savons combien la foi donne un sens à notre vie – combien la musique nous invite à danser et comment les chants funèbres nous font pleurer (pour reprendre les images de la parabole) – nous ne pouvons pas comprendre le silence de ceux qui n’entrent pas dans le jeu. Et face à cette incompréhension, nous ne pouvons que redire, témoigner du sens que cela a, et cela a eu pour nous.

Nous cherchons alors à reproduire ce qui est fort pour nous. Ce qui nous a fait vibrer et donner envie de nous engager. Mais peut-être que pour que d’autres personnes fassent la même expérience, il faudrait non pas que les choses soient pareilles, mais justement qu’elles soient différentes.

Les enfants à la cène

Par exemple, nous avons changé notre manière de concevoir la présence des enfants à la cène. Autrefois, ils n’avaient pas le droit d’y venir. Car l’on considérait que cela était réservé aux personnes adultes dans la foi qui avaient compris ce que signifiait la communion au corps et au sang du Christ. La cène, qui n’était célébrée que quelques fois par an, avait un côté exclusif auquel les enfants, en grandissant, se réjouissaient de pouvoir participer quand ils en auraient l’âge, avec l’important rite de passage que constituait la confirmation.

child-930103_1280Aujourd’hui, les choses sont différentes. Nous célébrons la cène à chacun de nos cultes, elle est donc devenue moins exclusive. Les enfants n’attendent plus avec envie d’avoir l’âge d’être autorisé à y participer. Il a donc été décidé qu’il était plus favorable de les y inviter dès leur plus jeune âge. Ils apprennent donc à vivre ce moment, observent les adultes dans leurs gestes, leurs attitudes. Ils apprennent en imitant, comme ils le font dans bien des domaines. Puis cela amène en eux des questions, occasions pour les parents et les pasteurs d’expliquer le sens de la communion aux enfants et de témoigner aussi du sens que cela a pour eux.

Pour parvenir au même but catéchétique et de vie communautaire, notre pratique a changé au fil du temps. D’une pédagogie exclusive, nous sommes passés à une pédagogie inclusive.

Entrer dans le jeu

Pour d’autres domaines, il devrait peut-être en être de même. Mais c’est un des grands paradoxes de notre Église aujourd’hui: nous aimerions de tout cœur que plus de gens s’y engagent et nous sommes persuadés qu’ils y trouveraient le sens, la joie, le soutien et les liens que nous expérimentons.

Mais par ailleurs, nous ne voulons rien changer. On a toujours fait comme ça et c’est ainsi que nous y trouvons notre compte. Mais si de nouvelles personnes se joignent à notre communauté, elle changera de fait. Car l’Église est faite par la communauté qui la compose. Si la communauté évolue, l’Église évolue.

C’est toujours facile d’aller danser au centre de l’agora, de la place publique, quand l’air nous est familier et qu’en plus, on connaît le flûtiste. Mais quand la mélodie est jouée autrement que de la manière dont on a l’habitude, quand nous nous sentons bousculés par ceux qui dansent autrement que nous, difficile de ne pas faire à notre tours les enfants qui boudent sur le côté.

L’Église aujourd’hui est à un tournant. Et je me refuse à croire, comme certains, qu’elle a entamé un inexorable déclin. Je ne crois pas que notre rôle de chrétiens d’aujourd’hui est de l’accompagner dans sa lente disparition. Peut-être pas si lente d’ailleurs…

Je crois encore que l’Église peut croître. Si l’Église est la moins mauvaise expression sur terre de l’Église de Jésus-Christ, je crois qu’il est de notre devoir de la renouveler, de la réinventer.

Il n’y a pas de solutions pour renouveler l’Église, pas de réponse à cette question.
Solliciter notre esprit créatif à tous est sans doute plus fructueux.

Et prions Dieu que son Esprit nous inspire !

Amen

Bonne (!) année

Prédication du dimanche 10 janvier 2016
Textes bibliques: Genèse 12,1-5a (envoi d’Abram) et Marc 14,66-72 (reniement de Pierre)

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Le début de l’année, c’est la période des vœux. Formuler ce que l’on espère pour chacun, écrire des petites cartes, se souhaiter le meilleur pour l’année à venir. Il n’est pas toujours facile de trouver les mots pour exprimer nos vœux. Trouver quelque chose de concret à espérer. Souvent, nous utilisons des formules stéréotypées. La forme devient alors tout à fait banale, mais le fond n’en est pas moins sincère.

Le début d’une nouvelle année nous donne l’occasion d’exprimer ce que, finalement, nous souhaitons toute l’année: à savoir que nos proches ou que les personnes que nous côtoyons régulièrement ou occasionnellement aient une vie heureuse. Le reste de l’année, nous n’en disons rien. Ce serait considéré comme étrange d’écrire une petite carte à son garagiste au mois de juin ou d’envoyer une boîte de chocolats à son patron en septembre.

Que nous réserve cette nouvelle année?
Que sera l’année 2016 dans nos vies?
Que sera cette année dans notre monde?

Des questions ouvertes. Mais comme le disait l’autre jour un politologue à la radio, rien ne nous permet d’être optimistes. En effet, dans une année tout juste, lorsque nous ferons le bilan de 2016, il y a fort à parier que nous n’évoquerons pas le Moyen-Orient en disant que la situation est désormais pacifiée. On sait que le monde est aujourd’hui engagé dans des relations difficiles pour plusieurs années, avec toutes les conséquences humaines, sociales et politiques. On sait aussi que les enjeux sont mondiaux et que nous ne serons pas épargnés par les conséquences des conflits sur la planète. Sur le plan international, nous allons au devant d’une année difficile, sans doute, et les grands décideurs du monde le savent bien.
Si rien nous nous autorise à être optimistes, il convient aussi de voir que la lutte contre le virus Ebola a été couronnée de succès. N’oublions pas dans nos bilans ce qui nous permet d’espérer et nous encourage à agir encore.

En chaque début d’année, les espérances pour l’avenir vont de pair avec un bilan de ce qui a été vécu auparavant. Il en est de même sur un plan plus personnel. Une fois répertoriés avec lucidité les échecs et les réussites, les joies et les regrets passés, on peut se lancer dans l’avenir.

Le temps des résolutions

Le passage d’une année à l’autre est aussi le moment des bonnes résolutions. On se promet à soi-même de reprendre contact avec les amis perdus de vue, de ménager sa santé, d’arrêter de fumer, de se mettre à faire du sport, de consacrer plus de temps à ses proches. Bref, d’éviter de faire les mêmes erreurs que par le passé. La nouvelle année, c’est un nouveau départ. On aimerait que ce départ soit comme celui d’Abraham. Pleins de confiance et d’insouciance, nous nous lançons les yeux fermés. Gonflés à bloc, nous nous engageons avec enthousiasme vers l’avenir.

Mais la réalité de notre quotidien nous rattrape vite. À peine sommes-nous au 10 janvier que déjà les soucis au travail reprennent, que les gens dans les rues n’ont plus leur sourire de Noël vissé sur le visage et que les vacances sont derrière depuis longtemps. Les bonnes résolutions sont oubliées, de toute façon on avait mis la barre trop haut, on n’aurait jamais tenu toute l’année sans fumer ni manger de chocolat, 10 jours c’est déjà pas mal… On persévère pour la bonne conscience mais l’élan de motivation et d’insouciance n’y est plus.

Aborder la nouvelle année en se fixant des objectifs inatteignables a quelque chose de superficiel et de désespérant. Pour que nos résolutions aient un sens, il faut qu’elles soient cohérentes avec le bilan que l’on peut tirer de l’année précédente. Regarder en arrière pour mieux partir vers l’avant.

Mais je crains que tout à coup, notre ressemblance avec Abraham soit moins évidente. C’est fou comme nous sommes loin de ce héros, chef de famille, bardé de confiance en soi et en Dieu, qui est prêt à abandonner tout ce qu’il a bâti pour tout recommencer de zéro. Et ce, à un âge déjà avancé. Les occasions sont rares où dans notre vie, nous sommes prêts à tout risquer.

Un côté moins reluisant

En faisant le bilan, il me semble que l’on ressemble plus souvent à Pierre qu’à Abraham. Évidemment, le passage que nous avons lu ce matin n’est pas celui où le disciple apparaît sous son meilleur jour. Mais Pierre n’est pas seulement l’homme qui a renié Jésus pendant qu’il était interrogé par le Sanhédrin. Pierre est aussi l’ami fidèle, le compagnon de voyage, le téméraire qui se risque à sortir de sa barque pendant la tempête, et finalement celui que l’Église a su reconnaître dans un rôle enviable, celui de pilier fondateur.
Pierre, c’est un type assez banal, somme toute. Prêt à quelques excentricités par amitié, et tout à coup, capable de laisser tomber son ami. Il est humain, voilà tout.

Quand on parle de reniement, on imagine peut-être la grande trahison, celle dont un vrai ami ne serait jamais capable. Et surtout pas Pierre, lui qui avait été le premier à assurer à Jésus que jamais il ne le laisserait tomber. Mais la trahison a commencé par un simple petit mensonge. Quand la servante l’interpelle en croyant reconnaître en lui un ami de Jésus, il baisse le regard, marmonne qu’il ne sait pas de quoi elle veut parler et se dérobe. La deuxième fois qu’il est pris à partie, il dit ne pas connaître Jésus. Et la troisième fois, enfermé dans son mensonge, il affirme haut et fort son qu’il ne le connaît pas.

Il y a progression : plus il ment plus il est obligé de mentir. Un petit mensonge qui fait boule de neige et qui s’affirme de plus en plus. Il suffit de bien peu pour en arriver là. Un petit manque de courage, un moment de faiblesse. De cette petitesse-là, nous en sommes tous capables, je crois.

Dans notre bilan de l’année écoulée, nous pouvons certainement tous trouver au fond de notre mémoire ces petits moments où le courage nous a manqué. Ces instants dont nous ne sommes pas fiers. Il faut bien les chercher car souvent, nous nous empressons de les oublier. Croyant ainsi que si nous les enfouissons bien dans l’oubli, ils n’auront peut-être pas vraiment existé.

Une confiance solidement ancrée

Pierre: l’ami, le compagnon fidèle, le lâcheur aussi. Et après?…
Après la mort de Jésus, Pierre a été l’un des premiers à témoigner de sa résurrection. Il s’est fait le porte-parole de la bonne nouvelle. Cette bonne nouvelle, Pierre a pu la transmettre avec conviction et assurance, car il en avait lui-même fait l’expérience. Il pouvait témoigner que malgré ses défaillance, il n’avait pas été rejeté. Malgré sa trahison, sa position d’ami ne lui était pas niée. Oui, il avait trahi. Mais il n’avait pas été réduit à cette trahison.

Dans cette période de vœux, j’aimerais vous exhorter à entamer cette année avec la confiance et l’élan qui habitaient Abraham. Cette confiance qui permet d’envisager de grands projets et de voir l’avenir avec enthousiasme.
J’aimerais… mais je ne le ferai pas.

Parce que je ne voudrais pas travestir la confiance en un seul vœu pieux. Dénaturer cette confiance en un souhait illusoire aussitôt oublié.

Ce que je voudrais, c’est vous transmettre ma certitude que chacun et chacune a une valeur aux yeux de Dieu, malgré sa part de Pierre. Si vous avez vous aussi cette certitude, je crois que vous saurez trouver la confiance qui a porté Abraham. Une confiance qui ne s’éteint pas comme un feu de paille dès qu’il faut faire face à une difficulté.
Mais une confiance solide, qui permet justement de se relever d’envisager l’avenir.

Amen.

Oh, on a oublié le p’tit Jésus!!!

Prédication de la veillée de Noël, 24 décembre 2015.
Textes bibliques: 2 Samuel 7,1-7 et Luc 2,1-14

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Sapin, crèche, étoile,… Autour de Noël, les symboles sont nombreux. Des symboles païens investis de sens chrétien: ne serait-ce que la date fixée en fonction du solstice et d’une ancienne fête païenne liée au retour de la lumière. Et des symboles chrétiens si bien intégrés qu’ils en perdent leur signification religieuse.
Ainsi, on ne sait plus si ils sont chrétiens ou païens. On ne sait plus qui de l’œuf ou de la poule a associé le sapin à Noël. Ni si le Père Noël est d’abord l’égérie de Coca-Cola ou le cousin du Saint-Nicolas.

À l’époque dans laquelle nous vivons, où la société civile craint les symboles religieux et surinterprète les risques de ce qui pourrait être mal reçu par les citoyens, la prudence ordonne d’interdire. Alors on écarte, on vide.

Parallèlement, on parle beaucoup de retrouver le cœur, l’esprit de Noël. Depuis des années, des voix discordantes appelaient à moins de consumérisme, à cesser de faire rimer Noël avec frénésie, consommation et excès. Les chrétiens avaient à cœur de rappeler le centre du message de Noël: la solidarité avec les démunis, la venue de Dieu pour tous, sans distinction. Il était frappant cette année de voir que ce message-là aussi a été déchristianisé. Paganisé pourrions-nous dire.

Voyez les messages de solidarité et les appels à la générosité qui se multiplient. Migros et Coop ont entièrement centré leur campagne de Noël sur ces thèmes (à ce propos, voir l’article de Protestinfo Noël sans religion au rayon des supermarchés). Sans aucune référence à une quelconque dimension religieuse, c’est bien autour de toutes ces valeurs de Noël que ces deux grands magasins ont construit leur communication cet hiver. La Migros organise même une collecte de dons en faveurs d’œuvres.

Un esprit de Noël retrouvé?

Alors de quoi nous plaignons-nous?!? Nous devrions crier victoire!!! Nous avons réussi. Réussi à transformer cette fête de la consommation en fête de la solidarité. Réussi à réinvestir du sens dans notre fête chrétienne devenue païenne. Et pourtant, quelque chose nous dérange.

Quelque chose qui s’exprime cette année dans une défense parfois démesurée des signes et des symboles. Quand des personnes se revendiquant athées défendent bec et ongles la présence d’une crèche. On s’attache désormais aux statues, sans dimension religieuse. On s’attache à des personnages de la crèche devenus soldats de plomb. On s’attache et on défend des coquilles vides.

Mais les paradoxes avec les statues, c’est pas nouveau à Neuchâtel. Comme nous sommes encore pour quelques jours dans l’année des 450 ans de la mort de Guillaume Farel, je me permets une petite parenthèse pour vous rendre attentifs à un élément que vous n’avez peut-être jamais remarqué.

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Vous connaissez bien entendu la statue de Guillaume Farel qui trône sur la parvis de la Collégiale. Elle représente notre réformateur debout, brandissant une Bible. Et savez-vous ce qu’il a sous les pieds? Il foule des restes de statues. Référence au célèbre sac de la Collégiale lorsque les réformés ont descendu les statues, signe d’idolâtrie, avant de les balancer dans le Seyon. C’est quand même assez particulier d’ériger une statue à un homme qui a démonté des statues. Et en plus, de le représenter marchant sur les restes de celles-ci.

Petite parenthèse neuchâteloise mise à part, il est difficile aujourd’hui de se situer en tant que chrétien, alors que l’on vit à la fois l’action de solidarité et l’attachement aux signes en dehors de toute dimension religieuse.

On vit le cœur du message de Noël.
On en expose les signes extérieurs comme de jolies décorations.
Tout est très joli… sauf qu’on a écarté le Christ de cette histoire.

Oh, on a oublié quelqu’un…

C’est incongru…
Incongru comme la situation dans laquelle se trouvait David. Il se pavane dans son palais de cèdre alors que son Dieu n’a qu’une maigre tente comme abri. Naturellement, il veut lui rendre honneur en lui bâtissant un temple. Et le prophète Nathan, dans un premier temps, l’y encourage. Spontanément, il considère également que le Seigneur doit être honoré par une telle construction. Mais la nuit porte conseil. C’est là que Dieu parle à ses messagers. Et telle n’est pas la volonté divine.

Il y a un verbe qui revient trois fois dans ces quelques versets. Nos traductions françaises n’aiment souvent pas les redondances et ont tendance à traduire différemment, mais il n’est pas inintéressant de noter l’insistance du texte sur le verbe s’installer. David s’installe dans son palais et c’est une fois installé qu’il réalise l’inégalité de traitement entre lui et Dieu. Dès lors, son souhait est d’installer Dieu dans un temple.

Mais voilà que le Dieu de David, n’est pas de ceux que l’on installe.
Voilà que l’enfant de Noël n’est pas de ceux que l’on installe.

Cette volonté de David correspond à son besoin à lui, pas au désir divin. C’est lui qui a besoin de donner à son Dieu un écrin qu’il considère à son image, de son rang. Dieu, lui, n’en a pas besoin. Il le dira à son prophète, en insistant sur le fait qu’il n’a rien demandé.

Un besoin légitimement humain. Auquel nous n’échappons pas. Nous cherchons aussi à nous installer dans nos Noëls. Et à installer Dieu bien à sa place, dans la bonne conscience de nos festivités. On installe Noël dans les imageries les plus cliché, voire les plus mensongères.

On installe dans le cadre féerique d’un paysage enneigé… alors qu’il ne neige quasiment jamais en décembre.

On installe dans la joie et sérénité… alors que les entreprises font pressions pour que tout soit bouclé avant les fêtes et que les gens arrivent sur les genoux à Noël. Sans compter le brouillard et le manque de luminosité qui pèsent sur le moral.

On installe dans l’amour et respect… alors que bien des familles vivent des tensions ou des moments difficiles.

Sans compter : les enfants qui braillent parce qu’ils n’ont pas reçu ce qu’ils avaient commandé au père Noël, le stress des courses de dernière minute et les chats qui font tomber les sapins (une préoccupation réellement répandue si j’en crois ce qui a circulé ces dernières semaines sur internet).

Bref, l’image de Noël et de sa soi-disant magie est bien installée et nous avec.
David a cherché à installer Dieu dans un temple.
De même, nous cherchons à installer le Christ dans la crèche. En le reléguant dans son tas de paille, bien rangé sur le bord de la cheminée. Mais surtout, qu’il ne vienne pas nous perturber, nous questionner, nous interpeller. Qu’il ne se mêle pas de nos vies!

On le rangera bien soigneusement, une fois les fêtes passées, enroulé dans du papier bulle avec la Marie, le Joseph, le bœuf et l’âne auquel on a déjà cassé une oreille. Ah, ces satanés chats!

Mes amis, cessons un instant de savoir ce qui serait bien pour Dieu, et laissons-le s’incarner à nouveau.
Venir habiter dans nos existences.
Venir investir de nouveaux symboles peut-être. Des symboles du monde qui pourraient devenir symboles de foi.

Laissons-le venir là où lui veut venir.
Laissons-le perturber notre monde bien rôdé où toutes les chambres de l’hôtellerie sont déjà occupées et où, pourtant, il parvient à naître.

Amen

Le risque de l’ennui

Prédication du dimanche 13 décembre 2015, 3e dimanche de l’Avent.
Textes bibliques: Philippiens 4,4-7 et Luc 3,10-18.

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L’autre soir, le magazine Temps présent diffusait un reportage sur les conditions de vie des animaux dans deux zoos de Suisse. Entre autres choses, les soignants expliquaient qu’un des défis qui se présentaient devant eux était de faire en sorte que les animaux ne s’ennuient pas. En effet, dans la nature, un animal doit sans cesse développer un certaine créativité d’une part pour trouver de quoi se nourrir et d’autre part pour échapper à d’éventuels prédateurs. En captivité, les animaux n’ont ni prédateurs, ni besoin de trouver leur nourriture. Ils sont comme à l’hôtel. Mais cette situation ne correspond pas à leur nature et primates et autres félins risquent de s’ennuyer. Même les poulpes, paraît-il!

Ainsi, les soigneurs doivent être sans cesse attentifs aux signes d’un comportement inadéquat, indice de l’ennui. Ils rivalisent d’imagination pour créer artificiellement des obstacles à la trop évidente simplicité en cachant la nourriture des singes dans des sacs ou en donnant aux ours des fruits pris dans d’énormes glaçons. Cet ennui résultant d’un manque de situations dans lesquelles l’individu doit faire appel à sa créativité m’a beaucoup intriguée. Et il me semble que dans ce domaine, l’homme n’est pas bien différent de l’animal.

L’ennui…

Lorsque tout nous est donné, lorsque la vie se présente à nous avec tant de simplicité, nous nous installons dans un confort et une forme de torpeur spirituelle. Torpeur de laquelle il devient difficile de sortir. C’est l’ennui. En Suisse, nous vivons dans un confort à la foi matériel et social. Nous avons accès à ce que dont nous avons besoin pour vivre, accès à la nourriture, au chauffage, à l’eau courante. Et cela va au-delà de l’essentiel, nous avons également accès au superflu que nous désirons. – bien que, je le sais, la pauvreté existe aussi dans notre pays et les fins de mois ne sont pas simples pour tout le monde – En général, la Suisse vit plutôt dans l’opulence et donne cette image là.

Nous n’avons pas non plus à défendre notre mode de vie (par exemple, une femme peut travailler sans devoir se justifier), nos décisions professionnelles ou notre orientation sexuelle. Nous ne sommes pas non plus persécutés pour nos idées politiques ou religieuses. Nous n’avons pas à mener de combats au péril de notre vie. Cette liberté est un privilège et une richesse immense.

Mais cela nous semble parfois si normal que nous nous assoupissons dans une forme d’ennui. Nous oublions de faire appel à notre créativité, d’imaginer des solutions pour nos vies, de tenir notre pensée en éveil. Nous nous ennuyons d’être libres…

Dans ce contexte, nous avons probablement moins besoin de réponses que de nous poser encore des questions. Nous n’avons pas à échapper à des prédateurs ni à chasser nos repas. Pour maintenir notre esprit en éveil, nous devons renouveler nos questionnements éthiques et existentiels, afin d’éviter l’ennui mortifère. Que devons-nous faire ?…

Une réponse?!

Que devons-nous faire ? C’est la questions que les interlocuteurs de Jean-Baptiste lui ont posée. Interpellés par l’appel à la conversion, disposés à mettre en œuvre un changement radical dans leur vie, témoignant de cette conversion par le baptême, les hommes qui suivent Jean-Baptiste jusque dans le désert ont répondu à son appel. Ils l’ont suivi et attendent du prophète qu’il leur dise encore ce qui est attendu d’eux. Que devons-nous faire ?… Mais Jean-Baptiste ne donne pas une réponse, il en donne trois.

Aux premiers, ils prône le partage des biens. Celui qui a deux chemises doit en donner un à celui qui n’en n’a pas. Et la nourriture doit être partagée. Il ne demande ni aux uns de mendier ni aux autres de se mettre à nu. Simplement que les richesses soient partagées pour le bien de chacun. Lorsque l’on sait qu’en 2016, la moitié des richesses mondiales sera possédée par les 1% les plus riches, on se dit que l’idée du partage des biens a encore du chemin à faire. Et que cette réponse dépasse de loin les bonnes intentions de générosité et de bonne conscience: le partage des biens est un défi réel qui devrait mobiliser notre imagination pour esquisser des pistes concrètes.

Aux collecteurs d’impôts, considérés comme des collabos puisqu’ils font partie du peuple juif mais prélèvent les impôts pour les Romains, à ceux-ci, Jean-Baptiste ne demande pas de renoncer à leur activité. Mais de l’exercer au plus près de la justice. Au moins, qu’ils ne s’enrichissent pas personnellement sur le dos de leurs concitoyens, par la tromperie. On ne peut pas toujours agir parfaitement, il y a des situations où nous devons faire des concessions et nous en faisons tous. Mais qu’au moins, nous n’en profitions pas des ces situations limites pour accentuer les inégalités.

Et aux soldats, il demande de n’être ni violents, ni cupides. Pas si simple, assurément, quand on s’engage dans une armée, de renoncer à la violence.

Trois types de personnages, trois situations et trois réponses circonstanciées. Toujours dans un même esprit que l’on pourrait résumer avec les mots « justice, fraternité, partage ». Ce même esprit demande des réponses toujours renouvelées.

Toujours à inventer

L’évangile ne nous donne pas le mode d’emploi, les réponses toutes faites et les règles à appliquer pour être un bon chrétien. L’évangile ne nous autorise pas le sommeil de l’ennui. Il nous oblige toujours à la créativité et à l’imagination.

J’ai entendu dernièrement une personne dire qu’elle ne voulait rien avoir à faire avec la religion parce qu’elle ne voulait pas qu’on lui dise quoi faire et quoi penser. Cette personne avait, je pense, une très mauvaise compréhension de la foi chrétienne. Parce que justement, c’est bien ce qui en fait à la fois la richesse et la difficulté: il appartient toujours au croyant de faire appel à sa créativité pour chercher comment appliquer ses convictions à une situation de vie concrète.

Si les principes de justice, de fraternité et de partage sont posées. Leur application, elle, est toujours à inventer. A inventer et à incarner. A rendre concret dans notre vie, dans nos relations humaines, dans les choix qui nous faisons pour nous-mêmes et pour le monde. C’est ainsi que se vit réellement la joie dont parle Paul aux Philippiens. Pas dans la confortable captivité où tout est offert sur un plateau, mais dans la réelle confrontation aux enjeux du monde.

L’application de l’Évangile est toujours à réinventer. Pour soi et pour les autres. Nous sommes aussi cette voix qui crie dans le désert pour annoncer la venue du Christ. Dans notre monde zoo, cherchons toujours de nouvelles manières d’en témoigner.

Que l’esprit de Dieu éveille notre créativité!

Amen

Du foin dans la crèche

Depuis quelques jours, la « polémique » autour de la crèche de Noël fait du foin à Neuchâtel (si vous me passez l’expression).

Il est intéressant de noter que ces questions provoquent des réactions très virulentes. Les signes extérieurs du christianisme sont défendus par des personnes éloignées de l’Église, ou même qui se déclarent athées. Les pasteurs interrogés, qu’ils soient membres de l’Église réformée ou de l’Église évangélique ont pour leur part élevé le débat.

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Ces événements m’inspirent quelques réflexions.

Notre société a un sérieux problème avec la dimension symbolique au sens large. Un monde « utilitariste » peine à investir les objets, les lieux, les actes symboliques. Et qu’on le veuille ou non, l’humain a aussi besoin de cette dimension pour s’épanouir personnellement et en collectivité. Au fond, ces sculptures en bois de la forêt de Chaumont, taillées à la tronçonneuse et offertes au Conseil fédéral lors d’une journée de travail dans la région, auraient pu réunir toute la population du canton. On aurait pu investir de sens cette femme, cet homme et cet enfant – la force de la famille et la fragilité humaine, le lien avec la nature et les racines, les questions de migration (où se sent-on chez soi), etc . On aurait pu étendre le symbole de l’incarnation du divin dans le monde humain pour rassembler plutôt que pour diviser: les soi-disant chrétiens contre les autres.

Le christianisme est majoritaire en Europe depuis que l’empereur Constantin l’a décrété religion d’État au Ve siècle. Nous nous sommes installés dans cet esprit majoritaire et dominateur. A l’époque de la Réforme, les protestants ont dû batailler pour leur foi mais depuis lors, être chrétien – protestant ou catholique – relève de la normalité. Et nous nous sommes installés dans cette normalité, un sommeil pas le moins du monde dérangé par une indifférence grandissante. Nous voici peut-être à un moment charnière qui est à prendre comme une chance pour la foi chrétienne. Car si nous voulons continuer de vivre de l’Évangile et le proclamer, il faudra que le christianisme retrouve un de ses attributs de base qu’elle a perdu depuis longtemps : il lui faudra redevenir subversif! Soyons attentifs à ce que ce qui reste de la foi chrétienne ne soit pas que culturel. Et surtout que des statues en bois ne nous donnent pas l’illusion d’une foi largement partagée, les statues ne seront jamais le signe d’une foi vivante.

Le pouvoir de la parole

Prédication du dimanche 22 novembre 2015 à Cortaillod.

Textes bibliques: Exode 32,1-8 (veau d’or) et Jean 1,1-5 (prologue).

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Où est-il passé ?… Mais que peut bien faire Moïse sur cette montagne?!? Cela fait 3 semaines, non, un mois qu’il est parti. Que fait-il ?… Peut-être qu’il a fui… seul, de son côté. Il les a laissé tomber. Ou alors il lui est arrivé quelque chose. Il aura fait une mauvaise chute.

En l’absence du prophète, le peuple est perdu. Moïse, c’était celui qui parlait à Dieu – ah, voilà que l’on parle déjà de lui au passé ! Dieu lui parlait et lui, il savait parler au peuple. Mais si Moïse n’est plus là, comment connaître la volonté divine? Comment se sentir encore accompagné par Dieu dans cette errance?

Le peuple hébreu fait l’expérience du vertige que provoque la liberté lorsqu’on ne sait que faire de celle-ci. Sans un guide, ils sont perdus. Ils prennent conscience que Moïse seul assurait le lien entre eux et Dieu. Et que rien n’existe pour matérialiser ce lien. Le peuple se cherche donc un nouveau leader, qui saura, lui, ne pas reproduire la même erreur que celle de Moïse. Il les aidera à construire quelque chose de tangible qui scellera le lien entre les Israélites et leur Dieu.

Les paroles s’envolent, les taureaux restent

Il était répandu dans les tribus de la région, de sculpter un taureau, symbole de force, pour servir de piédestal aux divinités. Les Israélites façonnent donc à leur tour un taureau, d’aucuns diraient avec ironie, un vulgaire veau, pour que le Dieu qui les a fait sortir d’Égypte puisse s’y tenir. Ainsi, ils poursuivront leur route, précédés dans leur traversée du désert, par leur Dieu, trônant sur sa monture. Les voilà rassurés. Même en l’absence du prophète, leur Dieu ne leur échappera plus.

Avant de retravailler ce texte pour une rencontre de catéchisme mardi dernier, j’avais le souvenir que, dans cette histoire, le peuple se construisait une fausse divinité et se détournait de Dieu. Mais en le relisant avec attention, j’ai pris conscience que ce n’était pas exactement de cela qu’il s’agissait. Le peuple ne se façonne pas un faux dieu. D’ailleurs, voyant la statue, Aaron s’écrie: «demain, nous ferons une fête pour le Seigneur». Ce veau, c’est bien pour le Seigneur, le Dieu d’Israël, qu’ils l’ont sculpté. En l’honneur du Dieu qui les a fait sortir d’Égypte. Désormais, ils pourront le célébrer. Car ils lui auront façonné un piédestal digne de lui.

Alors, s’ils ne se sont pas détournés du vrai Dieu, quelle a été leur faute? Et pourquoi cela provoque-t-il une telle colère chez Moïse et chez Dieu? En vouant offrir une monture à leur dieu, les hébreux manifestent qu’ils n’ont pas compris qui est Dieu. On ne peut l’asseoir sur une monture, aussi resplendissante soit-elle. Car il demeure insaisissable.

Il serait bien plus confortable et rassurant, il est vrai, de pouvoir lui réserver un lieu, un espace, un temple et dire : voilà où Dieu est. Il est ici et pas ailleurs. Bien plus aisé de le confiner dans un périmètre circonscrit et qu’en dehors de celui-ci, il nous laisse vivre notre vie comme nous l’entendons.

Autrefois, c’est sur un taureau que l’on cherchait à l’asseoir. Aujourd’hui, c’est dans la vie privée, dans l’intime de chacun que devrait être sa place. Et en dehors de là, il faut qu’il nous laisse mener notre vie comme nous l’entendons. Il est là, et surtout il ne faut pas qu’il intervienne dans le domaine public.

Pourtant, ce n’est pas ce Dieu là, le Dieu de Moïse. Lui se révèle par un biais à la fois immensément riche et pourtant si fragile : la parole.

Ce qui nous distingue des bêtes

Et qu’est-ce que c’est que des mots, juste des mots, quand on est déstabilisés, quand on a peur pour son avenir, quand on est désorientés? Dieu parlait à Moïse et Moïse parlait au peuple. Et si Moïse est absent depuis des semaines, ce n’est pas parce qu’il les a laissé tomber, c’est parce qu’il est en tête à tête avec Dieu. Parce qu’il a pris le temps de le rencontrer et de l’écouter. Sur cette montagne, vous le savez bien, il va recevoir ce que nous avons l’habitude d’appeler les 10 commandements ; ce que le texte hébreu appelle les 10 paroles.

En l’absence du prophète, personne n’ose une parole. Pas même Aaron. Et on se dit qu’on a été fous de croire que les mots seuls pouvaient sauver. Mieux vaut assurer l’avenir sur des bases plus solides.

Depuis vendredi dernier, nous avons été submergés de mots. J’ai été très fortement marquée par le foisonnement incessant de textes, de dépêches, d’articles, de blogs. Info en continu sur les télés, à la radio, sur nos tablettes. Beaucoup, beaucoup de mots. Le besoin d’exprimer, de dire : la douleur, l’incompréhension, la compassion. Mais aussi la colère et même la haine.

Beaucoup de mots, mais finalement peu de paroles fortes. Les réactions politiques, stratégiques et militaires ne se sont pas fait attendre. Immédiatement, on entre dans l’action. Croit-on encore à la puissance de la parole? En mesure-t-on encore son pouvoir?

Des commentaires, des analyses, il y en a eu pléthore. Mais peu de discours qui nous permettent de prendre de la hauteur. Qui nous rendent plus humains. Des paroles qui nous fasse prendre du recul, qui nous obligent à prendre distance pour penser.

Aujourd’hui plus que jamais, il est indispensable de penser le monde. Nous avons besoin des penseurs, des philosophes et des théologiens pour formuler une pensée. Une parole qui nous élève. Car c’est bien cela: la parole, qui nous distingue des bêtes.

Notre monde, je crois, ressemble beaucoup à ces Israélites qui se sont dit que faire confiance au Dieu de la parole était une folie. Que mieux valait quelque chose de tangible. C’était plus sûr. Mieux valent, croit notre monde, des représailles militaires, la fermeture des frontières, la multiplication des mesures sécuritaires. Pourtant, ce que Dieu espérait pour son peuple, et qu’il espère aussi pour nous, c’est la liberté. Alors il n’est pas inopportun de se demander si toutes ces actions sont au service de la liberté.

Et en tant que chrétiens, je crois que nous devons redonner sa place à la parole. Sans passer pour des illuminés ou des idéalistes, nous pouvons rappeler la force des mots dans un monde qui se tourne bien vite vers les armes. Nous qui reconnaissons le Christ dans celui que Jean appelait la Parole faite chair, il est de notre responsabilité de témoigner de la force de la parole.

Pour dire l’absurdité

Pour rendre hommage

Pour penser le monde

Pour témoigner de l’espérance

Pour donner du sens

Pour croire à la liberté

Et quand la parole sait être forte, le silence n’est plus celui de la consternation, mais celui du recueillement.

Amen

La joie de la récolte

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C’était la liesse vendredi dans les rues de Cortaillod. Les klaxons ont sonné et on entendait chanter. Les vendanges sont finies! Après 2 semaines de travail intense, les équipes de vendangeurs et les viticulteurs laissent exprimer leur joie. Leur soulagement aussi: les récoltes sont à l’abri. Elles ne sont plus exposées aux intempéries ou à la sécheresse. Elles ne sont plus sujettes aux mauvais traitement d’un quelconque produit chimique. Aucune mauvaise surprise de dernière minute n’est venu gâcher cette moisson qui s’annonçait belle et qui l’est. Car la nature, cette année, a été favorable: baignant nos coteaux de soleil et l’épargnant de la grêle ou des précipitations trop abondantes. Pourquoi fut-elle favorable cette année? Cela relève du mystère de la nature…

Un mystère dont se fait l’écho la parabole de ce matin. Bien plus d’ailleurs qu’elle ne fait honneur au travail rigoureux qu’exigent les métiers de l’agriculture. Pas sûre que nos bons paysans suisses – auxquels nous devons tous notre subsistance, il ne faut pas l’oublier – se reconnaissent dans l’évocation de cet homme qui jette de la semence en terre, presque avec nonchalance, puis la regarde pousser.

Une parabole pour évoquer un Royaume

Mais vous le savez comme moi, Jésus ne dit pas là qu’une simple petite histoire bucolique, il raconte une parabole. Et toute la force de la parabole, c’est de faire comprendre quelque chose tout en parlant d’autre chose. C’est de faire émerger de la profondeur d’un récit apparemment léger. C’est de permettre de rencontrer Dieu dans ce qui relève de la plus grande banalité.

On ne peut d’ailleurs pas s’y tromper. Puisque ce récit commence par ces mots: Voilà à quoi ressemble le Royaume de Dieu…

Le Royaume de Dieu… qu’est-ce que c’est?!?
Eh bien, si vous attendez de moi que je vous donne une réponse nette et claire, une définition simple et définitive, je préfère vous prévenir tout de suite que je n’en n’ai pas l’intention. Je n’en suis pas capable et je pense même qu’il faut se méfier de celles et ceux qui prétendent savoir ce qu’est le Royaume de Dieu.

Car voyez-vous, Jésus lui-même n’en a pas donné de définition. Il ne l’a pas décrit, il l’a évoqué. Du Royaume, Jésus en a parlé en langage indirect. Ce qui fait que ses auditeurs d’hier – comme ses auditeurs que nous sommes aujourd’hui – ne sont pas seulement des récepteurs passifs d’une description. Pas les paraboles, Jésus fait appel à notre imagination, à notre capacité de faire des liens entre notre réalité et ce qu’il veut nous révéler. Nous sommes des destinataires actifs de l’Évangile.

Le Royaume de Dieu a été au cœur du message et de l’action de Jésus. L’évangéliste Marc nous présente un Jésus habité de la conviction qu’il n’est pas là pour annoncer des vérités sur le Royaume de Dieu, mais que le Royaume advient. Au travers de ses paroles, mais aussi de ses actes, c’était le Royaume qui se fait présent. Peut-être sommes-nous troublés par ce terme de Royaume qui nous fait penser à un territoire et une époque dominés par un souverain puissant. Il serait préférable d’utiliser le terme de Règne de Dieu. Le Règne exprime mieux cette dynamique, cette force de Dieu. Cette puissance qui s’exerce dans le monde et qui le transforme.

Par ses actes et ses paroles, Jésus faisait advenir ce Règne de Dieu dans le monde. L’espérance eschatologique chrétienne est qu’à la fin des temps, ce Règne s’exercera dans sa plénitude. Mais aussi qu’il s’exerce déjà, de manière imparfaite, dans notre monde. C’est ainsi que nous vivons sans cesse dans la tension du déjà, mais pas encore.

En évoquant le Règne de Dieu, semblable à… Jésus le fait advenir déjà un peu, dans la transformation opérée chez ses auditeurs impliqués dans l’écoute et la compréhension de la parabole. Car nous ne devrions pas repartir tout à fait les mêmes de l’écoute d’une bonne parabole et entendue à la lumière de la foi! Attention, chers amis: ces quelques versets peuvent changer le monde. Ou en tout cas changer notre rapport au monde!

Laisser la terre faire son œuvre

Un homme, comme vous et moi, sème. C’est son travail. Il le fait et le fait probablement bien, comme nous accomplissons avec soin les tâches qui nous sont confiées dans la vie. Avec savoir-faire.
Il sème. Et cette semence, si nous avons été des lecteurs attentifs de l’évangile de Marc, nous nous souvenons que peu avant, une autre parabole la comparait à la Parole de Dieu.

food-165214_1280Il sème, donc, puis que fait-il? Rien. Il laisse la terre, la nature faire son œuvre. Il lui laisse sa place. Ne cherche pas à suppléer, à modifier, à démultiplier le rendement. Il se retire et il laisse faire. Cela peut sembler irresponsable. Pourtant, cela demande une grande force. Celle d’admettre que tout n’est pas entre ses mains. Qu’il ne maîtrise pas tout. Il fait confiance à la terre et confiance à Dieu pour que cette semence s’enracine, qu’elle croisse et qu’elle s’épanouisse. Rien ne l’assure que des oiseaux ne viendront pas picorer ses graines, que des fortes pluies n’emporteront pas ses semences, qu’une trop forte chaleur n’assoiffera pas la plante naissante. Il fait confiance.

Pas si simple de lâcher. Pas si aisé de laisser vivre un projet pour lequel on s’est engagé et que l’on a porté. Pas si facile pour des parents de laisser leurs enfants grandir et s’émanciper. Pas si simple de semer puis de faire confiance.

Puis quand le grain est mûr, l’homme récolte. Il recueille ce fruit qui, d’une manière qui reste mystérieuse pour lui, s’est développé. Ainsi en est-il du Règne de Dieu.

Semer…

Notre rôle est de semer l’Évangile en paroles et en actes. De témoigner que ce Règne existe et qu’il est déjà en action. Qu’une autre réalité est possible. L’observation froide de notre monde n’est pas très enthousiasmante. Tricheries, corruption, conflits, soif de pouvoir,… Où donc est le Règne de Dieu? Est-il vraiment présent ou n’est-ce qu’une illusion dans laquelle se perdent des chrétiens trop crédules?

Il est bon de se rappeler que celui qui raconte cette parabole n’est personne d’autre que celui qui s’avance vers la croix. Il ne récolte pas les fruits de ce qu’il sème. Au contraire, lui récolte haine, jalousie et violence. Mais la mort de Jésus, qui alors apparaissait comme un échec infamant, nous le recevons aujourd’hui encore comme une formidable victoire. Nous récoltons encore les fruits de ce qui a été semé.

… et récolter

Dieu compte sur nous pour semer et pour nous réjouir des fruits. Empoigner nos outils et les cueillir avec joie et reconnaissance. Mercredi dernier, c’est autour du texte de cette parabole que nous avons vécu la première étape du parcours biblique de cette année. Après une bonne heure d’échanges autour de ce texte, une personne présente a dit: voilà un texte qui fait du bien! Et je suis d’accord. Oui, cette parabole fait du bien! Elle nous fait du bien et elle nous encourage à faire du bien.

Nous avons également discuté du fait que cette parabole ne se trouve que dans l’évangile de Marc. Ni Matthieu ni Luc, qui pourtant connaissaient l’évangile de Marc, n’ont retenu cette parabole dans leur propre évangile. Pourquoi?… nous ne le saurons jamais. Mais nous pouvons nous interroger: cet appel à faire confiance était-il trop radical pour eux?

Le sacré s’invite dans le profane

Pour dire tout cela, Jésus aurait pu tenir de grands discours. Il a préféré l’évoquer par cette parabole toute simple. Ce n’est pas seulement par habileté rhétorique, pour parler un langage accessible à ses auditeurs, ce choix dit quelque chose de plus profond. Il n’est pas nécessaire d’utiliser des mots compliqués pour évoquer Dieu. Pas nécessaire non plus de s’extraire de notre monde pour le rencontrer. Lui-même vient à notre rencontre dans notre réalité. Dans notre vie réelle. Dans le champ du paysan, comme dans notre cuisine, dans le bus ou au bureau. Il n’y a pas de lieu ou de temps sacrés pour rencontrer Dieu. Dieu s’invite dans notre monde le plus profane.

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Semez sa Parole! Et faites-lui confiance.
La moisson sera belle. Il nous le promet.
Et si nos yeux commencent déjà à s’ouvrir un peu à son Règne, nous verrons des fruits. Des grains mûrs de vérité, de bonté et de grâce, il y en a déjà à récolter.

Faites confiance au Seigneur!

Amen

Texte biblique

Marc 4,26-29

Jésus dit encore: «Voici à quoi ressemble le Royaume de Dieu: Un homme lance de la semence dans son champ. Ensuite, il va dormir durant la nuit et il se lève chaque jour, et pendant ce temps les graines germent et poussent sans qu’il sache comment. La terre fait pousser d’elle-même la récolte: d’abord la tige des plantes, puis l’épi vert, et enfin le grain bien formé dans l’épi. Dès que le grain est mûr, l’homme se met au travail avec sa faucille, car le moment de la moisson est arrivé.»

A lire: études 1 et 2 du Cours biblique par correspondance

Le miracle de l’abondance

Prédication du dimanche 6 septembre 2015 à Bevaix.
Textes bibliques: Exode 16,11-18 et Marc 8,1-9.

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Chers amis, dans le monde, beaucoup de choses importantes passent par l’estomac! Et le monde de la Bible n’est pas bien différent de notre monde actuel sur la question: quand les ventres ne sont pas rassasiés, les humeurs s’échauffent.

Le livre de l’Exode raconte que cela fait 2 mois et demi que les Hébreux errent dans le désert et qu’ils sont en manque. « Si seulement le Seigneur nous avait fait mourir en Égypte quand nous nous réunissions autour des marmites de viande et que nous avions assez à manger! » Ex 16,3
Oh combien les ventres creux aliènent la pensée! Le peuple a faim et s’en va jusqu’à regretter le temps de l’esclavage, à idéaliser le passé qui n’était somme toute… pas si terrible… , à en vouloir à Moïse et Aaron de les avoir conduits sur le difficile chemin de la liberté.

Le Seigneur entend, sinon leurs gargouillis, en tout cas leur plainte, et promet: « Ce soir, vous mangerez de la viande, et demain matin vous aurez du pain en suffisance. » Ce pain, ce sera la manne.
Nourriture tombée du ciel et qui permettra au peuple de survivre dans le désert pendant les 40 années à venir. Cette nourriture si extraordinaire qu’elle va jusqu’à éclipser les cailles. Ce peuple rêvait tant de viande et pourtant, on ne nous raconte rien de ce repas. Seulement ces quelques mots: « le soir, des cailles arrivèrent et se posèrent sur tout le camp »…

Rien ne vaut du bon pain

Le pain est et a toujours été absolument fondamental. Il est le symbole de toute nourriture. Nous redisons la place du pain dans notre vie quand nous prions Dieu de nous donner aujourd’hui notre pain de ce jour. Nous le partageons, le rompons en son nom. Nous nous en nourrissons quotidiennement. Le pain a symboliquement cristallisé bread-433995_1280l’incompréhension de la noblesse face aux couches populaires. On connaît cet épisode de la Révolution française et la réponse de Marie-Antoinette lorsqu’on lui annonce que le peuple n’a plus de pain. « Eh bien, qu’ils mangent de la brioche! »

Dans le monde de la Bible, le pain occupe une place toute particulière. Le récit dit de la multiplication des pains en est une illustration. Savez-vous combien de fois dans le Nouveau Testament nous retrouvons cette histoire ?!?
4? comme le nombre d’évangiles?… mais rares sont les récits que l’on trouve chez tous les 4 évangélistes, à part le récit de la Passion.
3? chez les synoptiques?…

Eh bien figurez-vous que nous pouvons lire cette histoire par moins de 6 fois dans le Nouveau Testament! Un fois chez Luc. Une fois chez Jean, qui introduit ainsi la parole de Jésus « je suis le pain de vie ». Et deux fois chez Marc ainsi que chez Matthieu. Surprenant, n’est-ce pas, de la part de Matthieu et surtout de Marc dont le récit est court et où chaque mot semble pesé, de raconter deux fois la même histoire! La même…? Pas tout à fait. Les quelque différences entre les récits laissent assez rapidement comprendre au lecteur averti l’intention de l’auteur de l’évangile. Mais avant de regarder les différences, voyons cette histoire de plus près.

Tant d’estomac à nourrir

Où que Jésus aille, de grandes foules s’attroupent pour écouter son enseignement. De ces personnes assemblées autour de lui, Jésus se sent responsable. Il ne peut pas, sous prétexte qu’il a fini de s’adresser à eux, renvoyer ces gens chez eux. Il ne peut se désintéresser de leur réalité. Cette foule n’est pas une masse informe et anonyme, ce sont des hommes, des femmes, peut-être aussi des enfants. Des familles qui lui font face, qui sont venues jusqu’à lui et qui vont devoir reprendre la route. Jésus ne peut simplement se retourner et faire comme si toutes ces personnes n’existaient plus sous le prétexte seulement qu’elles ne sont plus dans son champ de vision. « J’ai pitié de ces gens » dit Jésus. Littéralement, je suis ému aux entrailles.

À cette émotion, cette réaction viscérale et fondamentalement humaine, les disciples opposent leur impuissance. « Où pourrait-on trouver de quoi les nourrir dans cet endroit désert? »
Que voulez-vous que nous fassions?…
Nous n’avons pas les moyens…
Nous ne pouvons tout de même pas accueillir toute la misère du monde…

Naturellement, l’actualité résonne fortement. Ces populations venues de loin, non pas cette fois pour écouter le discours d’un maître, mais pour échapper à l’horreur. Ces images de bateaux surpeuplés, des centaines des personnes dans les ports et les gares d’Europe. On parle d’afflux, de flots, de vagues. Des termes qui déshumanisent et nous empêchent de voir au-delà des masses anonymes : des hommes, des femmes et des enfants. Des êtres humains comme vous et moi, qui ont un nom, une histoire, une famille.

Face à cette réalité, les discours d’impuissance sont nombreux. Que pourrions-nous faire? Le problème nous semble si grand et nous nous sentons si petits. À ses disciples, Jésus demande: combien avez-vous de pains? Au lieu de se laisser submerger par le problème, de voir tout ce qu’ils ne peuvent pas faire, les disciples sont appelés à prendre conscience de ce qu’ils ont.
Ils ont 7 pains. Ce n’est pas grand-chose… Mais ce n’est pas rien non plus.

Jésus ordonne alors à la foule de s’asseoir. Dans un autre récit, il leur demande de se mettre en groupe. Structurant ainsi cette foule informe en plus petites unités, en familles. Comme les Israélites étaient groupés par tentes. Puis il remercie Dieu et rompt le pain. Nous reconnaissons ici les gestes et les paroles qui président au dernier repas et que nous célébrons aujourd’hui encore en mémoire du Christ. Des gestes, des paroles autour du pain. Qui en font pour celles et ceux qui le reçoivent dans la foi, une nourriture habitée par une force plus grande que le simple mélange de farine, d’eau et de sel.

Ah, et tout compte fait, on se rend compte qu’on a aussi quelques petits poissons! C’est le syndrome du repas canadien. Quand on regarde le tout petit saladier avec lequel on arrive et le nombre de convives, on se dit qu’il n’y aura jamais assez. Et puis au final, on repart toujours avec des restes!
Des restes, il y en aura aussi. On en remplira 7 corbeilles. On parle traditionnellement du miracle de la multiplication des pains quand on évoque ce récit. Mais à aucun moment, il n’est question de multiplication. « Ils mangèrent et furent rassasiés. » De même que les Israélites eurent chacun la ration nécessaire. La manne les rassasia tous justement, quand bien même ils n’en eurent pas la même quantité.
S’il n’est pas question de multiplication, je crois que nous pouvons quand même parler de miracle. Pas un miracle qui se situerait dans le tour de passe-passe du magicien Jésus, mais dans la transformation de la situation. Une situation qui semblait insoluble, marquée par le manque et le dénuement se révèle être signe d’abondance. Si cela, ce n’est pas un miracle!?!

Et finalement, tant d’abondance

7 corbeilles de restes. Dans un autre récit, 12. Derrière ces nombres, un symbole.
12: ce sont les disciples. Chargés à leur tour de donner plus loin.
12: ce sont aussi les tribus d’Israël.
7: c’est le nombre qui exprime ce qui est entier, complet. Ce sont aussi les 7 parties du monde païen.
A deux chapitres d’intervalle, Marc raconte cet épisode de la multiplication ou de l’abondance de pain. La première lorsque Jésus est sur territoire juif, on récolte 12 paniers de restes. La seconde sur territoire païen, avec ses 7 corbeilles. Clairement, l’évangéliste Marc signifie l’universalité du message et de l’action de Jésus. Et ses disciples, porteurs des corbeilles, sont appelés à poursuivre l’œuvre de l’Évangile dans le monde entier.

En tant que chrétiens, nous sommes les héritiers de ces disciples. Humains comme eux, nous sommes parfois submergés par le découragement et l’impuissance. Mais le Christ nous appelle à changer de perspective. A nous décentrer de nous-mêmes pour ne pas voir d’abord ce que nous ne pouvons pas faire. Mais à porter notre regard sur la véritable priorité : des gens qui doivent être secourus. Et ensuite voir les ressources que nous pouvons mettre en œuvre.

Combien récolterons-nous de corbeilles de restes? 7?… 12?… plus encore? L’histoire le dira.
Mais puissions-nous, chers amis, aujourd’hui encore, nous laisser porter par l’espérance.
Puissions-nous donner au Christ l’espace de l’action dans notre monde.
Puissions-nous croire avec lui aux miracles !

Amen

Textes bibliques

Exode 16,11-18

Le Seigneur dit à Moïse: «J’ai entendu les protestations des Israélites. Dis-leur donc ceci de ma part: «Ce soir vous mangerez de la viande, et demain matin vous aurez du pain en suffisance; ainsi vous saurez que moi, le Seigneur, je suis votre Dieu.»» En effet, le soir, des cailles arrivèrent et se posèrent sur tout le camp; et le matin, tout autour du camp, il y avait une couche de rosée. Lorsque la rosée s’évapora, quelque chose de granuleux, fin comme du givre, restait par terre. Les Israélites le virent, mais ne savaient pas ce que c’était, et ils se demandèrent les uns aux autres: «Qu’est-ce que c’est?» Moïse leur répondit: «C’est le pain que le Seigneur vous donne à manger. Et voici ce que le Seigneur a ordonné: «Que chacun en ramasse la ration qui lui est nécessaire; vous en ramasserez environ quatre litres par personne, d’après le nombre de personnes vivant sous la même tente.»» Les Israélites agirent ainsi; ils en ramassèrent, les uns beaucoup, les autres peu. Mais lorsqu’ils en mesurèrent la quantité, ceux qui en avaient beaucoup n’en avaient pas trop, et ceux qui en avaient peu n’en manquaient pas. Chacun en avait la ration nécessaire.
Traduction Français courant

Marc 8,1-9

En ce temps-là, une grande foule s’était de nouveau assemblée. Comme elle n’avait rien à manger, Jésus appela ses disciples et leur dit: «J’ai pitié de ces gens, car voilà trois jours qu’ils sont avec moi et ils n’ont plus rien à manger. Si je les renvoie chez eux le ventre vide, ils se trouveront mal en chemin, car plusieurs d’entre eux sont venus de loin.» Ses disciples lui répondirent: « Où pourrait-on trouver de quoi les faire manger à leur faim, dans cet endroit désert?» Jésus leur demanda: «Combien avez-vous de pains?» Et ils répondirent: «Sept.» Alors, il ordonna à la foule de s’asseoir par terre. Puis il prit les sept pains, remercia Dieu, les rompit et les donna à ses disciples pour les distribuer à tous. C’est ce qu’ils firent. Ils avaient encore quelques petits poissons. Jésus remercia Dieu pour ces poissons et dit à ses disciples de les distribuer aussi. Chacun mangea à sa faim. Les disciples emportèrent sept corbeilles pleines des morceaux qui restaient. Or, il y avait là environ quatre mille personnes.
Traduction Français courant

Albert Schweitzer: 100 ans et pas une ride!

« Soyez en paix ! S’il est possible, autant qu’il dépend de vous, soyez en paix avec tous les hommes. »
Rm12,18

C’est avec cette parole de l’apôtre Paul qu’Albert Schweitzer a terminé sa conférence prononcée à Oslo, lorsqu’il s’est vu décerner le prix Nobel en 1952. Le 4 septembre prochain, cela fera tout juste 50 ans qu’Albert Schweitzer est mort. Et tout juste 100 ans qu’il a développé sa grande idée: l’éthique du respect de la vie.

Ces dates phares sont l’occasion de redécouvrir cet homme et sa pensée.

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Brève biographie

On retient aujourd’hui surtout d’Albert Schweitzer le médecin de Lambaréné. On connaît moins bien plusieurs des facettes dont cet homme était doté. Prenons quelques instant pour situer le personnage.

Le philosophe et le théologien

Il est né en 1875 en Alsace, qui était alors allemande et y a grandi avec ses trois sœurs et son frère. Fils de pasteur, il étudie la théologie et la philosophie et réussit brillamment ses études jusqu’au doctorat dans les deux domaines. Concentrant ses recherches en théologie sur les Vies de Jésus. C’était très à la mode au XIXe siècle de chercher à reconstituer, notamment en compilant les évangiles, ce qu’avait été la vie de Jésus de Nazareth. À l’âge de 27 ans, Schweitzer est nommé professeur à la faculté de théologie de Strasbourg, tout en conservant son travail de pasteur de la paroisse St-Nicolas qu’il occupait depuis 2 ans. Immense travailleur, il consacrait ses journées à un sujet et ses nuits à un autre pour pouvoir étendre son champ d’études et honorer ses engagements.

Le musicien

Albert Schweitzer était aussi musicien. Depuis tout petit, il jouait du piano, puis de l’orgue. Il raconte qu’il avait 9 ans quand, pour la première fois, on l’autorisa à remplacer l’organiste au culte. Alors qu’il séjourne à Paris pour la rédaction de sa thèse de doctorat en théologie, il prend des cours d’orgue chez Charles-Marie Widor et prend conscience que Jean-Sébastien Bach est très méconnu en France. Il entreprend alors d’écrire un essai sur l’art de Bach. C’est en réalité un livre de 450 pages qu’il produira. Il en rédigera ensuite une version allemande, revue et augmentée, de plus de 800 pages.

Le médecin

Tout cela, c’était avant qu’il ait 30 ans! Car à 30 ans, il avait décidé qu’il passerait à autre choses. En effet, le jour de la Pentecôte 1896, alors qu’il avait 21 ans, il s’était fait la réflexion qu’il n’était pas acceptable qu’il mène une vie heureuse alors que tant de gens autour de lui luttaient avec les soucis et la maladie. Il avait alors décrété qu’il avait le droit de vivre pour l’art et pour la science jusqu’à l’âge de 30 ans, puis qu’après, il devrait se consacrer à un service purement humain. En 1905, il entreprend donc des études de médecine en vue de partir en tant que médecin en Afrique équatoriale.

Comme théologien, Schweitzer était passablement controversé. Il s’était fortement distancé des recherches sur les vies de Jésus qui n’avaient en réalité aucun intérêt existentiel pour le croyant. Il détestait le verbiage doctrinal et sa manière de proclamer l’Évangile dans un langage plus simple n’était pas du goût de tout le monde. Il était donc clair qu’il ne pourrait être envoyé comme pasteur par la Mission de Paris. Il dut d’ailleurs promettre d’être muet comme une carpe, c’est-à-dire ne pas prêcher mais bien de se rendre en Afrique en tant que médecin.

C’est en 1913 qu’il s’embarque avec son épouse Hélène et les médicaments collectés depuis des mois, direction Lambaréné, dans l’actuel Gabon. Ils accueillent leurs premiers patients dans un ancien poulailler, puis construisent peu à peu quelques huttes et un premier bâtiment. La guerre éclate en Europe et en 1917, il est interdit à l’Allemand qu’il est d’exercer la médecine en territoire français. Les époux Schweitzer sont alors ramenés en Europe et détenus dans un centre de prisonniers en France. De retour en Alsace après la guerre, Schweitzer entreprend de collecter des fonds pour retourner à Lambaréné. Il repart quelques années plus tard et y construit un hôpital bien plus conséquent. Dès lors, il alternera les années en Afrique et les séjours d’un an ou deux en Europe au cours desquels il fait des conférences et des concerts d’orgue pour trouver des fonds, tout en recrutant du personnel pour travailler à Lambaréné. Il mourra en 1965 à Lambaréné où il est enterré aux côtés de son épouse, décédée quelques années avant lui.

… et bien plus encore

C’est une biographie très succincte qui ne relate bien évidemment pas la complexité ni la richesse du personnage mais qui permet de le situer. C’était un homme qui a été très apprécié, mais qui fut aussi controversé. Dans sa théologie, mais également dans la relation à l’Afrique et aux indigènes qu’il appelait les primitifs. C’était un homme de son époque.

J’ai choisi pour le culte de ce matin, de chercher plutôt en quoi sa théologie et son engagement avaient encore des choses à nous dire aujourd’hui.

Lecture biblique: Job 40,15-19

Regarde bien ce monstre qu’est l’hippopotame:je suis son créateur, comme je suis le tien. C’est un simple mangeur d’herbe, comme le bœuf. Mais regarde la force qu’il a dans sa croupe, admire la vigueur des muscles de son ventre ! Sa queue est puissante, comme le tronc d’un cèdre; ses cuisses sont nouées par des tendons puissants. Ses os sont aussi forts que des tubes de bronze, ses côtes font penser à des barres de fer. De tout ce que j’ai fait, c’est bien lui mon chef-d’œuvre!
Moi seul, son créateur, je le tiens en respect.

Prédication

Étonnant, n’est-ce pas, ce texte sur l’hippopotame?! Et surtout, quel est le rapport avec Albert Schweitzer? Je vous rassure, ce n’est pas que le soleil m’a tapé sur la tête. Il y a vraiment un lien. Schweitzer raconte qu’il était en proie à des questionnements philosophiques, existentiels et éthiques sans parvenir à les formuler de manière satisfaisantes, quand il a dû se rendre dans une ville située à 200km de Lambaréné. Assis sur le pont d’un petit bateau, il admirait la nature environnante, plongé dans ses pensées. Et c’est en observant un troupeau d’hippopotames que lui sont venus ces mots: Respect de la vie! Dès lors, le respect de la vie sera au centre de sa pensée.

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L’homme qui pense ne se déshumanise pas

Avant de regarder de plus près ce qu’il entendait par ces termes, arrêtons-nous un instant sur les circonstances qui l’ont amené à cette révélation. Restons encore quelques temps avec lui face à ces princes des rivières que sont les hippopotames. L’homme moderne, affirme Schweitzer, ne réfléchit plus. Il ne prend plus le temps de penser, de méditer, de philosopher. Happé par l’immédiateté de la vie quotidienne, il ne prend plus le temps du recul. Schweitzer fait ce constat en 1915, il y a tout juste un siècle ! Qu’aurait-il dit de notre monde aujourd’hui?!?
Pour le dire un peu autrement, l’homme moderne n’a pas le sens du sabbat, du temps à part pour porter une réflexion sur la vie, sur sa place dans le monde et face à Dieu, pour prendre soin de ses relations aux autres, au monde, à Dieu et à lui-même. Dès lors, l’être humain se déshumanise et perd toute sa dimension spirituelle. L’homme, pour être homme, a besoin de penser le monde et de se penser dans le monde.

Une vie qui veut vivre

En prenant le temps de penser, l’homme se découvre comme un être qui aspire à la vie. « Quand l’homme affirme sa volonté de vivre, il se comporte d’une manière naturelle et sincère. Il confirme un acte déjà accompli dans son inconscient en le renouvelant dans sa pensée consciente. » dit Schweitzer.
Il ne considère plus sa vie simplement comme un donné, mais l’expérimente comme un insondable mystère.

Prendre conscience de sa vie, de son existence comme le fruit d’un don de Dieu sur lequel nous n’avons pas entièrement prise, lui confère de la valeur. Dès lors, on ne peut plus simplement se laisser vivre, mais on développe un respect vis à vis de sa propre vie. Et on éprouve le besoin de témoigner ce même respect vis à vis de toute vie qui nous fait face. Car l’autre, de même que moi, est un être qui aspire à la vie. « Je suis vie qui veut vivre, au milieu de vies qui veulent vivre. » écrit Schweitzer.

L’action!

Voici ce qu’il veut dire par le respect de la vie. Il ne faut pas comprendre le terme de respect comme de la considération admirative qui nous demanderait de demeurer sur la retenue, à une juste distance, passivement. Il n’y a pas dans ce respect pour la vie une dimension d’intouchable. Au contraire, pour Schweitzer, ce respect véritable nous pousse à agir. Il est de la responsabilité de l’homme qui pense et qui reconnaît la valeur de la vie, d’agir en faveur de la vie. Schweitzer est absolu: il faut toujours faire le choix de l’action!
Bien entendu, dans les milieux protestants, on lui a objecté le risque de tomber dans une théologie des œuvres. Faire de bonnes actions pour plaire à Dieu, voilà contre quoi s’était battu Luther avec acharnement. Mais ce n’est pas pour plaire à Dieu ou pour gagner son salut que l’homme doit agir.
Pour Schweitzer, c’est simplement qu’il ne peut pas faire autrement qu’agir si il reconnaît la valeur de la vie. C’est son devoir. La foi seule, sans les actes, est morte! Lit-on dans l’épître de Jacques.

L’action en faveur de la vie en général participe également à développer la dimension spirituelle de l’être humain. Car la pensée, la foi, la prière et l’acte participent ensemble au respect de la vie.
Cette unité entre la foi et l’action demeure d’une grande actualité, me semble-t-il. Plus encore aujourd’hui qu’il y a un siècle, je pense, nous avons tendance à compartimenter nos vies. Et d’autant plus dans un monde sécularisé, à enfermer notre vie de foi, nos convictions religieuse et même notre vie spirituelle à une partie intime de notre personne. Mais forcément, notre foi influence notre manière d’être au monde, nos convictions profondes dictent nos décisions, qu’elles soient politiques ou sociales. Nous ne sommes pas des êtres compartimentés mais bien des personnes, des êtres uniques qui aspirent à la vie.

Le respect de la vie dans toutes ses dimensions

D’après Schweitzer, une des grandes lacunes de l’éthique était que jusqu’alors, elle s’était toujours bornée à traiter la relation d’un homme à l’égard d’un autre. Mais en réalité, elle devait s’étendre aux relations de l’être humain avec l’univers tout entier, ou du moins avec toute créature qui était à sa portée. C’est ainsi que le respect de la vie ne se cantonne pas à voir la vie chez l’homme ou la femme qui me fait face, mais aussi dans les animaux, les plantes : la vie dans sa dimension la plus large. Cette vision du monde est aujourd’hui très largement partagée par les mouvements écologistes de toutes origines. Le théologien et philosophe nous invite à replacer ce respect de la vie dans la relation d’une créature face à une autre, toutes deux fruits de la volonté d’un seul Créateur.

L’hippopotame : bête apparemment plutôt disgracieuse et dont l’utilité dans le monde ne relève pas pour moi de l’évidence ; l’hippopotame est une créature, une vie, fruit de la volonté du Créateur.
Et à ce titre, il a sa place dans le monde autant qu’une autre. Et même… autant que moi! Comme être humain, j’ai la chance d’avoir été créée avec la faculté de penser le monde et d’y agir, je me dois donc de le faire pour que l’hippopotame puisse s’y épanouir. De même que les aigles, les fleurs et les abeilles. De même que mon voisin ou mon prochain.

Une éthique à mettre en pratique

Mais le respect de la vie n’est pas un assertion posée une fois pour toutes. Une jolie intention bucolique et idéaliste pour jeunes filles couchées dans un champ de violettes. Dans tous les instants de sa vie, l’homme qui respecte la vie est placé devant des choix et des décisions.
Il est aussi placé devant ses contradictions. Car il n’est pas rare que pour sauver une vie, il faille en sacrifier une autre. Pour sauver sa propre vie, l’homme est parfois obligé de le faire aux dépens des autres. Il ne faut pas oublier le contexte dans lequel Schweitzer vit : on est au cœur de la 1ère guerre mondiale. Il dit d’ailleurs qu’il « éprouve comme une grande grâce de pouvoir sauver des vies, alors que d’autres étaient contraints de tuer. » A tout moment, il nous faut faire des choix. Des choix auxquels ces paroles du Deutéronome font écho Je place devant vous la vie et la mort. Choisissez donc la vie. Dt 30,19.

Mais quelle vie?… Et qui suis-je pour décider laquelle a plus de valeur qu’une autre? Voici les interrogations que Schweitzer illustre en racontant l’histoire de son pélican. Le bon Docteur, comme on l’appelait à Lambaréné, avait trouvé un pélican blessé et l’avait adopté. Il lui avait donné le nom de Parsifal. Pour sauver l’oiseau, il fallait bien le nourrir. Il fut donc obligé de pêcher pour lui tous les jours des poissons. Pourquoi tuer des poissons pour sauver un pélican?!? Quelle vie a plus de valeur?
Il n’y a pas de réponse à cette question. Pas de bonne réponse en tout cas. Pas de réponse absolue.
Toujours et sans cesse, nous sommes amenés à nous poser et à nous reposer la question. Peser nos choix et prendre des décisions au plus proche de notre conscience. Jamais, sacrifier une vie quelle qu’elle Albert Schweitzer mit Pinguinfusse, ne doit devenir une chose banale et ne pas nous déranger. « Le respect de la vie n’est pas une formule magique qui résoudrait tous les problèmes, mais un principe général dont l’application, toujours approximative, demande du discernement, de l’imagination et du courage. » (André Gounelle)

Pessimiste du savoir, optimiste du vouloir

On a parfois fait de Schweitzer un idéaliste. Mais je crois qu’il n’était pas dupe. Au contraire, il dresse du monde un tableau sombre. Le monde est dur, la vie est cruelle. Son éthique du respect de la vie n’a rien de naïf. Lorsqu’on lui demande si il est un homme pessimiste ou optimiste, il répond qu’en lui « la connaissance est pessimiste, mais le vouloir et l’espoir sont optimistes. » Si l’on regarde notre monde, un siècle après; un demi-siècle après la mort de Schweitzer, il n’y a pas vraiment lieu d’être optimiste je crois.
Chaque jour, vous et moi sommes placés devant ces mêmes choix: comment agir de manière juste, en faveur de la vie? Dans les petites choses de la vie: je n’ai pas pu m’empêcher de m’interroger su moi-même l’autre jour quand j’ai demandé à mon mari d’écraser une araignée dans notre chambre à coucher…

Mais aussi dans les grandes questions du monde. Quelle valeur avait la vie de ces migrants, morts l’autre jour asphyxiés dans la cale d’un bateau en Méditerranée?…

Et concrètement, quelles actions ai-je accompli aujourd’hui… hier… dernièrement pour le respect de la vie? Suis-je toujours mue par cette conscience que je suis vie qui veut vivre entourées de vies qui veulent vivre?

Autant de réflexions, d’interrogations, d’exhortations ravivées en nous ce matin. Qu’elles nous rendent plus humains et nous mènent à agir chaque jour, pour la Vie!
Amen

Musique

Grand merci à Jacques Barbezat qui a joué exclusivement des œuvres de Bach pendant le culte. Voici les pièces qu’il avait choisies:

  • Choral: Wer nur den lieber Gott lässt walten BWV 647
  • Choral: Wenn wir in Höchsten Nöten sein BWV 641
  • Partita: Sei gegrüsst, Jesu gütig, var.5 BWV 768
  • Choral: Ich ruf zu dir, Herr Jesu Christ BWV 639
  • Partita: Sei gegrüsst, Jesu gütig, var.11 BWV 768

Sources

Pour travailler ce sujet, j’ai relu « Ma vie et ma pensée », écrit en 1931 par Albert Schweitzer. Je me suis également largement inspirée du dossier que Réforme lui a consacré au mois de juillet.

NB je ne suis pas certaine que la photo du Dr Schweitzer avec son pélican est libre de droits. Si ce n’est pas le cas et qu’on me le fait remarquer, je l’enlèverai.

Un coup d’ailes entre ciel et terre

Prédication du dimanche 7 juin 2015 avec le baptême de la petite Agathe
Textes bibliques: Genèse 8,8-12 et Matthieu 3,13-17

Pour faire le portrait d’un oiseau

Peindre d’abord une cage
avec une porte ouverte
peindre ensuite
quelque chose de joli
quelque chose de simple
quelque chose de beau
quelque chose d’utile
pour l’oiseau

placer ensuite la toile contre un arbre
dans un jardin
dans un bois
ou dans une forêt
se cacher derrière l’arbre
sans rien dire
sans bouger …

Parfois l’oiseau arrive vite
mais il peut aussi bien mettre de longues années
avant de se décider
Ne pas se décourager
attendre
attendre s’il le faut pendant des années
la vitesse ou la lenteur de l’arrivée de l’oiseau
n’ayant aucun rapport
avec la réussite du tableau

Quand l’oiseau arrive
s’il arrive
observer le plus profond silence
attendre que l’oiseau entre dans la cage
et quand il est entré
fermer doucement la porte avec le pinceau
puis
effacer un à un tous les barreaux
en ayant soin de ne toucher aucune des plumes de l’oiseau

Faire ensuite le portrait de l’arbre
en choisissant la plus belle de ses branches
pour l’oiseau
peindre aussi le vert feuillage et la fraîcheur du vent
la poussière du soleil
et le bruit des bêtes de l’herbe dans la chaleur de l’été
et puis attendre que l’oiseau se décide à chanter

Si l’oiseau ne chante pas
c’est mauvais signe
signe que le tableau est mauvais
mais s’il chante c’est bon signe
signe que vous pouvez signer

Alors vous arrachez tout doucement
une des plumes de l’oiseau
et vous écrivez votre nom dans un coin du tableau.

Jacques Prévert, Pour faire le portrait d’un oiseau

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J’avais appris ce poème de Jacques Prévert quand j’étais petite fille. Il y a quelque chose d’insaisissable chez l’oiseau. Même pour en faire son portrait! Sa liberté, sa légèreté, sa grâce nous fascinent. Il peut faire des allers et retours entre la terre et le ciel. Et échappe à notre contrôle.

Pas surprenant dès lors que les oiseaux soient chargés de symbolique, et parmi eux tout particulièrement la colombe. Nombre d’organisations qui œuvrent pour la paix l’ont choisie pour figurer sur leur bannière. On la trouve aussi sur les croix huguenotes et dans le logo de notre Église. Symbole de paix avec son brin d’olivier dans le bec, signe fragile d’une vie possible dans un monde où commence à émerger de nouvelles pousses. Symbole aussi de l’Esprit de Dieu. Présence divine dans le monde.

En pensant à la colombe, ce sont ces deux symboles qui viennent tout de suite à l’esprit: la paix et l’Esprit. Ce sont aussi ces deux passages bibliques: l’arche de Noé et le baptême de Jésus.

Mais on retrouve la colombe dans d’autres textes bibliques où elle est porteuse de significations différentes. Pensons par exemple au Cantique des cantiques. Ce poème qui met en scène deux amoureux. La colombe y devient messagère. Une colombe, c’est quand même plus romantique qu’un pigeon voyageur! Et dans le livre du Lévitique, on trouve les colombes et les pigeons dans les prescriptions concernant les sacrifices que devaient accomplir les Israélites. Ceux qui n’avaient pas les moyens de sacrifier un agneau ou une brebis étaient tenus d’offrir une pair de pigeons ou de colombes. L’oiseau devient alors figure d’humilité et de simplicité.

Permettre l’envol

En relisant le passage de la Genèse où Noé lâche la colombe, j’ai été impressionnée par le soin que porte le récit sur ces allers et retours. Il aurait finalement suffit d’écrire que Noé laissait partir la colombe une première fois mais qu’elle revint parce qu’elle ne trouvait où se poser. Que la deuxième fois elle rapporta un brin d’olivier et que la troisième fois, elle ne revint pas. C’est l’histoire de 3 lignes. Mais le récit est bien plus fourni. Et nous laisse comprendre qu’il s’agit là d’un processus qui prend du temps et qui demande du soin.

Noé laisse partir la colombe une première fois et elle revient auprès de Noé dans l’arche. Le texte dit que Noé tendit la main, prit la colombe et la ramena dans l’arche. Puis qu’il attendit une semaine avant de la laisser à nouveau partir. Entre le deuxième et le troisième lâcher, une nouvelle semaine s’écoule. Cet extrait est particulièrement parlant pour des parents. L’arche, c’est le lieu de la sécurité. C’est la maison, là où se trouvent les parents et où l’on se sent bien. Mais pour des parents comme pour Noé, le but n’est pas de garder ses enfants indéfiniment à l’intérieur de l’arche. Celle-ci deviendrait une prison. Le souhait des parents, ce pour quoi ils œuvrent, c’est que leur enfant prenne son envol. Ceci se fait de manière progressive. L’enfant appréhende l’environnement extérieur. Il découvre le monde et revient se poser là où il se sent en sécurité. Il va et il vient jusqu’à que le temps soit venu pour lui de prendre sa liberté.

Agathe est encore toute petite, bien au chaud dans l’arche. Mais son grand frère Mathias commence déjà à vivre sa vie. Et je sais que ce n’est pas toujours facile pour des parents d’oser lâcher l’étreinte. En demandant le baptême pour leurs enfants, et en s’engageant à leur faire découvrir la foi chrétienne, Sabrina et Mehmet, accompagnés des marraines Fabienne et Julie, ont décidé d’offrir à leur enfant ce parcours. Fait de découvertes, de questionnements, de risques aussi parfois. Ils se sont engagés à les porter, à les encourager, à accueillir leurs questions sans pour autant avoir toujours les réponses, mais en osant s’interroger avec eux. Et c’est bien dans ce mouvement là qu’Agathe et Mathias trouveront la liberté et, nous l’espérons, trouveront en Jésus-Christ celui qui donne sens à la vie.

Jésus demande à être baptisé

Cette colombe, qui a pris son envol et que Noé n’a jamais revue, a traversé les âges. Et quand les cieux se sont ouverts lorsque Jésus a été baptisé, elle est descendue sur lui. Il y a peu de récits que nous pouvons lire dans les 4 évangiles. Celui du baptême de Jésus en est un et la colombe y est présente à chaque fois. Jésus est baptisé par un prophète. Son nom est Jean. Jean le baptiseur, Jean le baptiste. Un rôle devenu si important que la tradition en fera son prénom : Jean-Baptiste.

Un prophète, un radical. Un de ceux dont on se méfiait et dont on se méfierait aujourd’hui encore, sans aucun doute. Comme on se méfie de tout ce qui est extrême et sans nuances. Jean-Baptiste s’était retiré dans le désert. Il appelait à la conversion, la repentance immédiate et absolue. Il pratiquait le baptême dans le Jourdain. En plongeant les convertis dans l’eau, il les lavait de leurs péchés passés. Une vie différente commençait.

Jean-Baptiste annonçait un Messie. Quelqu’un envoyé par Dieu pour juger le monde. Il brandissait la justice comme une menace. Il ne faut pas oublier cette radicalité chez Jean. Et c’est bien auprès de lui que Jésus s’est rendu. Il ne s’est pas présenté là par hasard, au détour d’une petite promenade dans le désert. C’est bien volontairement que Jésus s’est rendu auprès de Jean et qu’il lui a demandé de le baptiser. De même que tous les autres hommes, il a demandé à être lavé de ses péchés. Jésus avait-il besoin de se convertir? Était-il un homme comme les autres? Un pécheur?!? C’est en tout cas comme tel qu’il s’est présenté ce jour-là: un homme.

Il est tout de même surprenant que Jean-Baptiste reconnaisse immédiatement en lui le Messie. Lui qui annonçait un juge puissant reconnaît l’envoyé de Dieu dans ce homme apparemment tout à fait ordinaire. Jean-Baptiste s’oppose à baptiser Jésus. Sa réponse est claire: je ne suis pas digne. Et la réponse de Jésus est très forte : «accepte qu’il en soit ainsi pour le moment.»

Jean-Baptiste s’est imaginé comment les choses devaient être. Il avait une idée précise de ce qu’était la volonté de Dieu et comment il devait s’y soumettre. Comment aussi il devait appeler ses contemporains à se conformer à la volonté divine. Et Jésus lui répond que ce n’est pas comme lui l’imagine que cela doit se passer, mais que le plan de Dieu est différent. «Accepte qu’il en soit ainsi pour le moment. Car c’est de cette façon que nous devons accomplir tout ce que Dieu nous demande.»

Le Messie est un homme ordinaire, il ne vient pas comme un roi et un juge puissant. Il n’est pas entouré de chevaux royaux, mais d’une colombe. Cet oiseau libre et insaisissable, symbole du messager d’amour et du sacrifice offert avec simplicité. Signe de l’Esprit de Dieu. Jésus appelle Jean-Baptiste à ne pas s’opposer aux projets de Dieu. Surtout pas au nom de la volonté d’accomplir ceux-ci. Il lui demande d’accepter que ce qui lui est demandé soit une étape nécessaire dans le dessein de Dieu. Dieu a un projet dans le monde et l’être humain s’y inscrit.

Retourner la question

Trop souvent, nous nous demandons: Ai-je besoin de Dieu? Sa présence m’est-elle utile? Au fond, nous pourrions nous passer de lui. Mais la question que nous devrions nous poser est plutôt: en quoi Dieu a-t-il besoin de moi?Qu’espère-t-il de moi dans son projet pour le monde? Comment puis-je le servir? Avec quelle attitude, quel geste, quelle parole, puis-je participer à son dessein?

Je ne parle pas forcément ici de choses extraordinaires. Bien que j’admire celles et ceux qui se donnent entièrement à une cause, je m’en sais incapable. Finalement, à, Jésus demande simplement d’accomplir ce qu’il pratique déjà. Il lui demande de statue-185435_1280le baptiser. Pour participer au plan de Dieu, Jean-Baptiste doit faire ce qu’il sait faire. Et le faire en étant conscient qu’ainsi il accomplit la volonté de Dieu.

Pour que Jésus soit baptisé, pour que le ciel s’ouvre et que la colombe descende, pour que Dieu puisse annoncer qu’en Jésus il reconnaissait son fils bien-aimé et qu’il mettait en lui toute sa joie, Dieu avait besoin de mains humaines. Comme il a besoin des nôtres dans le monde.

Alors, mes amis: cette question je vous la laisse ce matin.

Comment Dieu a-t-il besoin de chacun d’entre nous?…

Amen


Merci à Agathe et à ses parents Sabrina et Mehmet!


 

Lectures bibliques (traduction Français courant)

Genèse 8,1-12

8 Puis Noé laissa partir une colombe, pour voir si le niveau de l’eau avait baissé.
9 Mais elle ne trouva aucun endroit où se percher, car l’eau couvrait encore toute la terre; elle revint donc à l’arche, auprès de Noé. Celui-ci tendit la main, prit la colombe et la ramena dans l’arche. 10 Il attendit une semaine et la laissa de nouveau partir. 11 La colombe revint auprès de lui vers le soir; elle tenait dans son bec une jeune feuille d’olivier. Alors Noé sut que le niveau de l’eau avait baissé sur la terre. 12 Il attendit encore une semaine et laissa partir la colombe, mais celle-ci ne revint pas.

Matthieu 3,12-17

13 Alors Jésus vint de la Galilée au Jourdain; il arriva auprès de Jean pour être baptisé par lui. 14 Jean s’y opposait et lui disait: «C’est moi qui devrais être baptisé par toi et c’est toi qui viens à moi!» 15 Mais Jésus lui répondit: «Accepte qu’il en soit ainsi pour le moment. Car voilà comment nous devons accomplir tout ce que Dieu demande.» Alors Jean accepta. 16 Dès que Jésus fut baptisé, il sortit de l’eau. Au même moment le ciel s’ouvrit pour lui: il vit l’Esprit de Dieu descendre comme une colombe et venir sur lui. 17 Et une voix venant du ciel déclara : «Celui-ci est mon Fils bien-aimé; je mets en lui toute ma joie.»

 

L’espérance fait sauter les verrous du désespoir

Prédication du dimanche de Pâques, 5 avril 2015
Texte biblique : Matthieu 27,62 à 28,20

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Une joie difficile à vivre

Il y a des années où il est aisé de ressentir la joie de Pâques.
Se réjouir des couleurs, des senteurs du printemps. Et vivre profondément cette joie intense. Et il y a des fois où cela s’avère plus difficile.

En cette semaine sainte, nous avons été touchés par le deuil de deux familles de la paroisse. Et je ne crois pas exagéré de dire que nous sommes nombreux à en être affectés. La situation internationale aussi pèse sur le moral : les migrants qui meurent en Méditerranée, le massacre au Kenya, les chrétiens persécutés en Syrie, l’épidémie du virus Ebola dont on n’arrive pas à venir à bout. Et j’en passe… malheureusement.

Cette semaine encore, toute l’Europe a été ébranlée par le crash de l’avion de ligne de la Germanwings, épilogue dramatique de la détresse d’un homme que l’on n’a pas su voir, ou peut-être même pas voulu voir. Enfin, le printemps tarde à venir.
Je ne voudrais pas, chers amis, vous saper le moral. Vous vous dites peut-être: on est venus ce matin pour nous faire du bien et entendre un message d’espérance et au lieu de cela, la pasteure se morfond.

Pas du tout.
Pâques ne peut advenir qu’après Vendredi Saint. Si le Christ n’était pas mort, il n’aurait pu ressusciter. Et il n’est pas sain d’occulter le vendredi pour passer directement au dimanche. Tentation de la fausse consolation: mais non, ce n’est pas si grave…

Au contraire, prendre au sérieux les peines, les épreuves et les situations devant lesquelles nous nous sentons impuissants est la seule condition pour vivre véritablement la libération pascale.

Une action pour contrecarrer une cause

Les récits de Résurrection sont différents dans les 4 évangiles. Cette diversité exprime à elle seule qu’il s’agit d’un événement complexe, qui échappe à notre simple compréhension. Matthieu est le seul à raconter ces jours suivant la crucifixion de cette manière. Avec les gardes devant le tombeau et ce mensonge.
Cet empressement autour de la rumeur du vol du corps laisse penser que l’évangéliste répond ici plus à une préoccupation de l’époque où il écrit que de celle de Jésus. En effet, l’évangile de Matthieu est rédigé à la fin du premier siècle, alors que la petite communauté de chrétiens s’est clairement séparée du judaïsme. Leur proclamation de la Résurrection est dénigrée par les juifs de l’époque: si le tombeau était vide, c’est simplement parce que des disciples de ce Jésus ont volé son corps! Toutes ces croyances ne reposent sur rien. Le christianisme est une imposture!

Matthieu prend au sérieux cette attaque en développant l’épisode des gardes devant le tombeau. Il tend même un piège aux autorités juives en faisant des gardes les témoins des événements, sommés de garder le silence. Avec ces gardes, on cherche à contrecarrer une attaque potentielle ou avérée d’adversaires mal intentionnés. Action humaine des plus courantes. On craint quelque chose : on agit pour rendre ce quelque chose impossible. On craint que le tombeau soit vide. Pour qu’il soit vide, on ne voit qu’une possibilité: que les disciples volent le corps. Donc on ne fait pas que rouler la pierre, on la scelle. Puis on place encore des gardes.

En entendant cette semaine les informations sur l’enquête du crash, je n’ai pu m’empêcher de penser que les compagnies d’aviation civile avaient agi d’une manière similaire. Après le 11 septembre, on a craint des détournements d’avion. La menace venait alors des passagers dont un ou plusieurs étaient malintentionnés. Pour s’assurer que de tels détournements ne pourraient se reproduire, on a sécurisé les portes du cockpit, on les a scellées comme la pierre sur le tombeau. On n’a pas pensé alors que le danger pouvait venir d’ailleurs. Et que cette fermeture, conçue pour éviter des catastrophes, allait justement permettre cette issue funeste.

On cherche encore et toujours à s’assurer plus de sécurité. Au risque peut-être de perdre de vue la fragilité de l’existence. Ce jour-là, c’est la mort qui a réussi à s’immiscer entre les systèmes de sécurité. Le jour de Pâques, c’est la vie qui a réussi à déjouer tous les stratagèmes.

Le bouleversement pascal

Tremblement de terre, ange du Seigneur, pierre roulée dans un grand fracas. Matthieu sort ici tout l’arsenal apocalyptique. Un langage qui nous parle peut-être moins aujourd’hui. Une manière d’exprimer ce qui n’est pas si simple à dire. Vous remarquerez que Matthieu, et les autres évangélistes non plus, ne décrit jamais la Résurrection. Alors que bien des apocryphes s’en donnent à cœur joie. Il n’en dit rien. Ce qui est décrit, c’est toujours l’effet de la Résurrection sur les gens et sur le monde.

Un bouleversement.
Ce qui était acquis: la mort, c’est la mort et on ne s’en relève pas ; n’est plus vrai.
Après cela, les personnes, la réalité et le monde ne peuvent plus être pareils. Les règles selon lesquelles tout a fonctionné jusqu’à présent tombent et une nouvelle vérité se fait jour: la mort n’est plus la fin de tout. Le Christ l’a vaincue. Les gardes sont tétanisés. Comme morts dit le texte avec ironie. La mort n’est plus là où on la croyait circonscrite : à l’intérieur du tombeau. Elle paralyse ceux qui s’illusionnent sur leur capacité à la maîtriser. Les femmes se mettent en route et vont proclamer la bonne nouvelle. Les disciples, eux, sont envoyés en mission dans le monde. Ainsi se termine l’évangile de Matthieu.

green-plant-wood-4711Ce n’est pas une fin triomphale et écrasante. La grande joie qui étreint les femmes et teintée de crainte. Et les disciples qui se prosternent éprouvent eux aussi des doutes. Ni la Résurrection, ni la foi ne blindent les croyants qui ne cessent d’éprouver aussi de la crainte et de douter. La Résurrection est vécue comme une promesse. Une force qui met en route, malgré les doutes et la fragilité. Une puissance qui porte et fait avancer. Une puissance qui tient celles et ceux qui acceptent de se laisser bouleverser par l’espérance que le Christ peut faire éclater tous les verrous.

Persévérons dans la foi que le changement est toujours possible. Que rien n’est à jamais définitivement verrouillé. L’accord historique qui a été signé cette semaine même à Lausanne entre les États-Unis et l’Iran est peut-être un signe de cette force de changement.

Laissons cette espérance nous transformer et mettons-nous à notre tour en route pour témoigner de ce rai de lumière qui parvient à percer le tombeau scellé.

Amen