Rien à ajouter

Prédication du culte du 16 janvier 2022 à Auvernier.
Lectures bibliques : Esaïe 61,1-3.10-11 ; Romains 10,13-20 ; Luc 4,14-21

« Ce passage de l’Écriture s’est réalisé aujourd’hui, au moment même où vous l’avez entendu lire. »

Ce passage de l’Écriture s’est réalisé aujourd’hui, au moment même où vous l’avez entendu lire : voilà tout ce que Jésus dit au sujet du texte du prophète Ésaïe dont il vient de faire lecture. Juste ces quelques mots et il retourne s’asseoir. Il n’y a rien à ajouter.

Imaginez. L’enfant de la crèche a grandi. Il est maintenant adulte. Le fils du charpentier a quitté Nazareth. On sait qu’il suit la proclamation de Jean le Baptiste. Un appel radical à la conversion. Et qu’il a reçu le baptême. L’Esprit de Dieu est descendu sur lui puis il l’a conduit au désert pour le mettre à l’épreuve.

Jésus sort de cette période « plein de la puissance du St-Esprit » nous dit Luc. Il se rend en Galilée et se met à enseigner dans les synagogues. Sa réputation se construit peu à peu. Non pas la réputation d’un guérisseur ou d’un faiseur de miracles. Mais celle d’un connaisseur des Écritures, d’un bon rabbi. On le loue pour la qualité de ses enseignements. Le bouche à oreille fonctionne bien et on vient l’écouter. Il sillonne les synagogues des villes de la région.

Et ce jour là, ce matin du jour de sabbat, c’est dans la synagogue de sa ville natale qu’il se retrouve. A Nazareth. Là où on le connaît comme le fils du charpentier. Une certaine fierté étreint les hommes du villages qui peuvent dire je l’ai connu tout petit.

On sait qu’il est devenu quelqu’un d’important et on se réjouit d’entendre le fils du pays revenu sur ses terres. Peut-être y a-t-il même un peu plus de monde que d’habitude ce jour là dans la synagogue.

Quand vient le moment de lire les Écritures, Jésus se lève. On lui remet le rouleau du prophète Ésaïe, il l’ouvre, il lit puis retourne s’asseoir. On imagine le silence qui suit. Et l’attente de l’auditoire. Que va dire le rabbi ?

Jésus se lève à nouveau, brise le silence et dit seulement : « Ce passage de l’Ecriture s’est réalisé aujourd’hui, au moment même où vous l’avez entendu lire. » Puis il rejoint sa place.

Pas besoin de grands discours théologiques, la parole de Dieu est agissante. En celui qui se tient devant eux s’accomplit les prophéties. En une phrase, le rabbi Jésus sort de son rôle d’enseignant de la Parole pour devenir lui-même prophète. Il quitte sa posture extérieure au texte pour devenir la Parole avec un grand P. Il devient le Christ.

La prophétie accomplie en Jésus

Quelle est cette prophétie accomplie en Jésus ?
C’est une des extraordinaires richesses de la Bible de contenir des textes qui sont des lectures de textes plus anciens. Ainsi certains passages des prophètes sont relus aussi bien dans les évangiles que dans les épîtres et nous ouvrent des sens nouveaux.

Le prophète Ésaïe, ou les prophètes successifs dont les paroles sont rassemblées dans ce livre, s’adresse à un peuple tourmenté. Les rapports de force entre les différentes puissances du Proche Orient ancien a régulièrement mis à mal le peuple d’Israël. Guerres, destructions du temple de Jérusalem et déportations ont décimé les fils de Jacob et détourné bon nombres de la foi en leur Dieu.

C’est dans ce contexte d’une espérance émoussée que le prophète annonce la venue d’un messie, qu’il proclame la Bonne nouvelle. Celui qu’il annonce ne viendra pas pour les riches et les satisfaits. Il ne viendra pas les repus et ceux qui font eux-mêmes leur bonheur, il viendra pour proclamer :
– la bonne nouvelle aux pauvres
– la délivrance aux prisonniers
– et prendre soin de ceux qui sont en deuil

Ésaïe annonce des temps nouveaux où les marques de tristesse seront remplacées par autant de marques de joie. Ce changement de monde, cette transformation profonde s’accomplira au temps de l’année du Seigneur. Un temps où tout est mis à plat, où les rapports de force changent, une remise à zéro.

Dans la bouche du prophète, cette année du Seigneur instaure à la fois une restauration des petits et… une revanche sur les ennemis!

Lorsque Luc nous rapporte que Jésus lit dans la synagogue ce passage du rouleau du prophète Ésaïe, la lecture se termine par l’annonce de l’année où le Seigneur manifestera sa faveur. Pas besoin de revanche ou de vengeance. En Jésus seule la grâce demeure.

Entre l’époque des prophètes de l’Ancien Testament et le temps de Jésus, plusieurs siècles se sont écoulés, marqués par des temps très contrastés. La chute de Babylone qui provoque un retour au pays plein d’espérance, des années de grâce et la reconstruction du temple. Puis de nouveaux rapports de force qui s’établissent dans la région et, au temps de Jésus, la domination romaine sur la Palestine.

L’attente d’un messie libérateur est vive. On espére que Dieu viendra à nouveau libérer son peuple comme il l’a fait auparavant dans l’histoire. Un libérateur, un homme qui viendra délivrer les opprimés, redonner leur place aux petits, consoler des souffrances et des peines.
… Et aussi se venger des oppresseurs ! On attend un combattant, un meneur d’hommes.

Mais Jésus n’est pas ce messie là. Et pourtant il est celui que Dieu envoie.

Lorsqu’il déroule le rouleau du livre d’Ésaïe et commence à lire, on ne sait plus si c’est le prophète ou Jésus lui-même qui parle. Le message et le messager se confondent.
« L’Esprit du Seigneur est sur moi,
il m’a choisi pour apporter la Bonne nouvelle aux pauvres.
Il m’a envoyé pour proclamer la délivrance aux prisonniers et le don de la vue aux aveugles,
pour libérer les opprimés,
pour annoncer l’année où le Seigneur manifestera sa faveur. »

Jésus n’a rien d’autre à ajouter que : ce passage de l’Ecriture s’est réalisé aujourd’hui, au moment même où il le lisait.

Les gens de l’époque cherchaient et espéraient. Mais ils ne pouvaient voir ce qui était pourtant sous leurs yeux. Parce que Jésus n’était autre que le gamin du coin qui avait grandi, le fils de Jacob. Et qu’il n’avait rien du grand libérateur qu’on espérait depuis des siècles. Cette évidence était inaccessible à leur entendement.

Ils voulaient bien encore écouter ses enseignements, on lui reconnaissait d’avoir eu une bonne formation et d’être devenu un bon commentateur des Écritures, mais jamais on ne verrait autre chose en lui.

Alors je m’interroge et partage avec vous cette interrogation. Quelles sont ces évidences qui devraient nous crever les yeux et qui échappent à notre entendement ?
Quelles sont ces vérités à côté desquelles nous passons sans que nous effleure même l’idée de leur présence ?

Il doit y en avoir, assurément. Il n’y a pas de raison que nous soyons moins bouchés aujourd’hui qu’hier.

Je l’ignore. Si je le savais, ces vérités ne nous échapperaient plus tout à fait.

Je l’ignore mais ce que je sais, c’est que Jésus nous offre des clés de lecture qui devraient nous aider à voir, à percevoir ce qui est Évangile (Bonne Nouvelle) et ce qui ne l’est pas.

Quand il y a domination, appauvrissement de l’autre, prise de pouvoir. Quand il y a oppression, vengeance, enrichissement aux dépends de l’autre. Là n’est pas l’Évangile.

La bonne nouvelle est délivrance et libération.
Elle est restauration des petits.
Elle est redressement de ce qui est brisé, courbé.
Sans nécessité d’écrasement.
Elle est grâce.

L’année 2022 est-elle cette année où le Seigneur manifestera sa faveur ? Je ne sais pas.

Mais elle pourrait déjà être celle de l’avancée de la justice, de la restauration, et de la libération. Il en tient déjà à chacune et à chacun d’entre nous. Amen

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