Qui accueille un enfant, m’accueille: méditation de la JMP 2016

En cette journée internationale des droits des femmes, je partage la méditation que j’ai proposé hier soir lors de la célébration de la Journée mondiale de prière (JMP), dont la liturgie avait été préparée cette année par des femmes de Cuba.

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Lecture de l’évangile de Marc

Des gens amenèrent des enfants à Jésus pour qu’il pose les mains sur eux, mais les disciples leur firent des reproches. Quand Jésus vit cela, il s’indigna et dit à ses disciples: « Laissez les enfants venir à moi! Ne les empêche pas, car le Royaume de Dieu appartient à ceux qui sont comme eux. Je vous le déclare, c’est la vérité: celui qui n’accepte pas le Royaume de Dieu comme un enfant ne pourra jamais y entrer. » Ensuite, il prit les enfants dans ses bras; il posa ses mains sur chacun d’eux et les bénit. (Marc 10,13-16)

Méditation

Les femmes de Cuba qui ont préparé la liturgie que nous célébrons ce soir, ont mis un accent particulier sur le mélange des générations et l’importance de la transmission. Des jeunes filles aux femmes âgées, toutes les générations féminines sont unies pour célébrer ensemble le même Dieu. Ces femmes nous invitent à méditer ce texte de l’évangile de Marc où l’on amène des enfants auprès de Jésus.

Notre vision des enfants aujourd’hui est très différente de celle du monde antique. Et il convient de ne pas projeter sur le récit de l’évangile notre compréhension moderne. L’enfant, alors, n’est ni le symbole de la pureté, ni celui de l’innocence.

Je ne suis jamais allée à Cuba et je ne sais pas quelle place ont les enfants dans la société cubaine. On connaît ici les dérives de l’enfant roi, celui qui est tellement tout que la vie des adultes tourne entièrement autour d’eux. On connaît aussi l’image d’Épinal qui suggère qu’un bambin est toujours adorable et gentil. Les parents et les grands-parents honnêtes oseront reconnaître que parfois, ils sont pénibles, fatigants et irritants. Ce qui n’enlève rien à l’amour que nous leur portons.

On sait que dans les pays où la mortalité infantile est élevée, la place de l’enfant est différente. Le taux de natalité est plus important et la conscience que tous les enfants mis au monde n’atteindront peut-être pas l’âge adulte est une donnée de base. Mais Cuba n’est pas dans cette situation. Le taux de natalité est proche de la Suisse. Il est même un peu moins élevé (1,55 enfant par femme en Suisse et 1,47 à Cuba). Et si la Suisse est au 200e rang du classement des pays dans les statistiques de mortalité infantile (env 4 pour 1000), Cuba pointe au 183e rang (4,83 enfants pour 1000).

Les enfants d’autrefois

Dans le monde antique, les choses sont différentes. Il existe deux termes grecs pour parler d’enfants. Celui qui exprime la place dans la famille : l’enfant et tant que fils ou fille (teknon). Et celui qui exprime la place dans la société: paidon. C’est celui-ci dont il est question dans notre histoire.

Le paidon, l’enfant, est celui qui n’a pas encore de connaissance des Écritures. On considère que l’enfant n’a pas la capacité de comprendre la Torah avant d’avoir atteint la majorité religieuse. Celle-ci, appelée Bar mitzva pour les garçons et Bat mitzva pour les filles est atteinte respectivement à 13 ans et à 12 ans pour les filles. Avant d’atteindre cette majorité religieuse, l’enfant accomplit dans la famille toutes sortes de tâches ménagères et de travail dans les champs, mais il fait partie, dans la société, de la même catégorie que les femmes ou les esclaves.

Lorsqu’on amène des enfants à Jésus pour qu’il les touche, pour qu’il les bénisse en leur imposant les mains, l’attitude des disciples est tout à fait logique. Ils les écartent. Le maître n’a pas de temps à perdre avec eux! Pour s’approcher de Jésus, il faut avoir des connaissances religieuses, des capacités intellectuelles préalables. Amener des enfants à Jésus est parfaitement inutile, c’est pourquoi ils les rabrouent.

Si la réaction des disciples est somme toute assez normale, celle de Jésus est surprenante. Il prend ses disciples à défaut. Eux à qui il avait déjà dit lorsqu’ils débattaient de qui était le plus grand: « qui accueille en mon nom un enfant, m’accueille moi-même. » 9.36

Les disciples n’ont manifestement pas retenu la leçon. Ou plus précisément, ils ne parviennent pas – pas encore ? – à appliquer à une situation concrète le message de leur maître.

Ceux qui sont comme eux

« Le Royaume de Dieu est à ceux qui sont comme eux. » En affirmant cela, Jésus ne modifie pas l’image que l’on avait à l’époque, mais il valorise justement ce statut. L’enfant est incapable de parvenir par lui-même à accéder au Royaume de Dieu. Et c’est exactement pour cela que le Royaume leur est offert. Les adultes ne cessent de chercher par leurs propres moyens, par leurs connaissances, par leur bravoure et leur ferveur religieuse, à être dans les bons papiers de Dieu. Mais Jésus leur dit : ce n’est pas cela, le Royaume. Vous ne pouvez pas le gagner, vous avez à le recevoir. Pas à le conquérir, mais l’accueillir.

Seuls ceux qui se reconnaissent enfants, c’est-à-dire incompétents et incapables, sont à même d’entrer dans le Royaume. Il n’est pas question ici d’infantilisation. Jamais le Christ ne nous demande de devenir plus bêtes que nous les sommes ou de ne pas faire appel à nos capacités intellectuelles et humaines. Au contraire, l’évangile appelle toujours à la responsabilisation de chacun.

Ce qui est ici rappelé, c’est que toutes ces connaissances et ces capacités ne suffisent pas et ne suffiront jamais à nous faire vivre du Règne de Dieu.

Que nos capacités et nos connaissances ne nous laissent jamais croire que nous avons tout en mains! Car il n’y a que l’humilité sincère et la confiance profonde qui peuvent nous permettre de recevoir le Royaume de Dieu par grâce.

En occident, nous pensons souvent – et à raison sans doute – que nous sommes privilégiés. Nous ne manquons de rien, nous sommes libres d’exprimer nos opinions, nous ne devons nous battre ni pour notre pain ni pour notre foi. Nous oublions parfois de rendre grâce pour tout cela. Et notre mode de vie nous laisse croire que nous avons tout en mains pour notre accomplissement.

Notre vie ne nous habitue en rien à nous reconnaître dans le rôle de celui ou de celle qui est inutile, redevable, qui dépend des autres. Nous sommes bien loin de nous reconnaître véritablement comme des enfants.

Le saut est immense pour les adultes que nous sommes, pour adopter cet esprit d’enfance. Et peut-être est-il encore plus grand pour nous en Suisse par rapport aux femmes cubaines qui prennent un risque tous les jours en pratiquant leur foi chrétienne.

Que le Seigneur éveille en nous cet esprit d’humilité et d’ouverture!

Qu’il nous apprenne à devenir inutiles pour que nous devenions capables de recevoir sa grâce!

Amen

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