Tchernobyl: c’était il y a 40 ans

Prédication du culte du 26 avril 2026 au temple de Bôle
Lectures bibliques: Psaume 46 ; Matthieu 28,11-20

La catastrophe

Le 26 avril 1986 une immense déflagration a retenti dans la région de Prypiat, dans ce qui était alors la république soviétique d’Ukraine. Le réacteur n°4 de la centrale nucléaire de Tchernobyl venait d’exploser, créant le plus grave accident nucléaire civil de l’histoire.

Nous sommes aujourd’hui le dimanche 26 avril 2026. Cela fait 40 ans jour pour jour. Vous souvenez-vous de ce jour-là ? Et des temps qui ont suivi ? Vous souvenez-vous de la peur ressentie jusqu’en Suisse ? Vous souvenez-vous des discours sur les risques ou non de consommer les légumes, de laisser les enfants jouer dans le sable ? Le nuage radioactif allait-il survoler la Suisse ou s’arrêter à nos frontières ?

J’avais 5 ans en 1986 et j’ai beau chercher dans ma mémoire, je dois reconnaître que je ne me souviens de rien. Sans doute les adultes nous ont-ils préservés de leurs angoisses à l’époque. 40 ans ont passé depuis la catastrophe.

A la hâte, tous les pays environnants, l’Europe et l’URSS, ont participé au financement et à la construction d’un dôme. On a construit une sorte d’immense cloche pour contenir ce qui reste du réacteur et les quantités inouïes de carburant qui s’y trouvent encore.

Un dôme conçu pour tenir 20 ans. 20 ans, c’est long. Ça laisse le temps de se retourner. D’analyser comment gérer la suite, trouver des solutions pour démanteler et pour sécuriser.

Mais 20 ans ça passe vite. Et puis cela 25, puis 30 années. Et la solidité du dôme commence à inquiéter. En 2019, on a construit une nouvelle structure au-dessus de l’ancienne. Une immense arche. Un dôme sur le dôme. Et cette fois, on a construit pour 100 ans. 100 ans c’est long. Ça laisse le temps de se retourner.

Mais ce qui est conçu pour résister à l’usure du temps n’est pas conçu pour résister à la bêtise des hommes. Dans la nuit du 14 au 15 février 2025, une attaque de drone russe endommage l’enveloppe de l’arche. Créant un trou béant de 15 mètres de diamètre, provoquant un incendie et endommageant le système de ventilation indispensable pour éviter la corrosion sur toute la structure.

Du passé… vraiment?

40 ans plus tard, Tchernobyl n’est pas du passé. Tchernobyl ressemble plutôt à une bombe à retardement. En prenant conscience de cela en découvrant plusieurs articles parus cette semaine sur le sujet, je dois dire que j’ai ressenti un étrange vertige. Au-delà de l’inquiétude que cela peut générer, c’est comme si nous étions emportés dans un ouragan qui nous fait perdre nos repères.

Qu’est-ce qui fait partie du passé, qu’est-ce qui appartient à l’avenir… Et où en sommes-nous dans le présent ? C’est comme si le temps n’avait plus de sens. Au cœur de cet espace-temps bouleversé, on aime se raccrocher à des certitudes. S’arrimer à nos conceptions cartésiennes.

Ça nous rassure de nous dire que Tchernobyl, c’était tout là-bas en URSS et qu’un tel événement ne peut arriver que sous un régime soviétique. Mais n’oublions pas que l’accident de Three Mile Island avait fait trembler la Pennsylvanie quelques années auparavant et que, plus récemment, la catastrophe de Fukushima a bien failli faire disparaître de la carte une région entière d’un des pays les plus à la pointe dans le domaine technologique.

Le recours à la fiction

Quand les repères sont troublés, il est parfois plus parlant de sortir de l’analytique, où l’on peine à dire des choses intelligentes, pour donner place à l’évocation par le biais de la fiction. Je ne suis pas particulièrement fan de la littérature ou des films catastrophe, mais ce que je trouve intéressant dans la fiction, c’est qu’on s’autorise parfois à explorer le «monde d’après».

Dans le genre que l’on appelle la science-fiction post-apocalyptique, des auteurs osent s’imaginer comment le vie s’organise quand la civilisation connue a été détruite. Quand le monde d’avant n’existe plus, que devient l’humain ?

L’exploration par la littérature, le cinéma, le roman graphique ou toute forme artistique permet d’explorer ces questions fondamentales. La plongée dans l’imaginaire par le récit réussit souvent mieux à révéler les aspérités de la nature humaine lorsqu’elle est confrontée à l’extrême.

D’ailleurs il est intéressant de noter que nos évangiles sont des narrations. Un genre littéraire bien plus évocateur qu’un traité de théologie. C’est par le récit que les premières générations de chrétiens ont choisi de faire découvrir la foi en Jésus-Christ. Elles nous ont raconté le Christ plutôt que de nous expliquer la foi.

Le monde d’après

Dans la science-fiction post-apocalyptique, on ne s’attarde pas à décrire la catastrophe. Qu’il s’agisse d’une catastrophe nucléaire, d’une collision avec une météorite, d’une épidémie, d’une crise énergétique ou d’une invasion extraterrestre, finalement peu importe. Ce que la fiction veut explorer, c’est le monde d’après. Et comment la vie peut émerger dans ce monde d’après.

Fondamentalement, aujourd’hui, nous vivons dans le monde d’après.
Nous vivons dans le monde d’après Tchernobyl.
Nous vivons dans le monde d’après le 11 septembre.
Nous vivons dans le monde l’après le Covid.
Nous vivons dans le monde d’après Crans-Montana.
Nous vivons dans le monde d’après le tombeau vide.

Et déjà, nous distinguons les indices des cataclysmes à venir. L’instabilité mondiale fait frémir. Nous n’avons pas besoin de réfléchir beaucoup pour imaginer quelles catastrophes pourraient s’abattre sur nous dans un avenir plus ou moins proche. Sans compter ce qui arrivera de façon tout à fait inattendue.

Nous vivons donc à la fois dans le monde d’après et dans le monde d’avant.

Comment s’organise la vie dans cet espace-temps ? Comment vacillons-nous entre désorientation et repères ? Entre peur et confiance ? Entre incertitudes et convictions ?

Deux réalités

Dans l’évangile de Matthieu, le récit du tombeau vide comporte tous les éléments d’un bon récit apocalyptique. La terre tremble. Un ange fend le ciel. La pierre roule. Les gardes tombent inanimés.
Puis vient le passage que nous avons lu (Mt 28,11-20). Le monde d’après.

Après le cataclysme. Que se passe-t-il ? Comment la vie s’organise-t-elle ? L’évangile de Matthieu nous expose deux réalités.

D’abord celle des gardes et des anciens. Dominés par la peur, voire la panique d’une situation qui leur échappe. On peut imaginer ici les ingénieurs d’une centrale nucléaire qui voient qu’il y a un souci, qui essaient d’abord de le résoudre. C’est humain. Avant d’alerter, on essaie de rattraper le coup. On minimise peut-être. Que ce soit une erreur humaine ou un dysfonctionnement technique qui soit à l’origine du problème, on essaie de contenir.

Mais le problème s’amplifie et échappe à tout contrôle. Du côté des anciens, on cherche à contenir. Et on construit un discours. Comme l’ont fait à l’époque les autorités soviétiques. On racontera que ce sont ses disciples qui sont venus voler le corps. Même si pour cela, on doit accuser les gardes de s’être endormis alors qu’ils étaient sensés surveiller le tombeau. Dans cette réalité, on se crispe sur le besoin de maîtrise. Et on élabore une histoire, crédible ou non, aussi bien pour convaincre les autres que pour se convaincre soi.

L’autre réalité, c’est celle des disciples. Eux se sont éloignés. Géographiquement et aussi métaphoriquement. Ils se sont extraits du lieu du cataclysme pour donner la possibilité à la vie d’émerger à nouveau. Ils se rendent en Galilée. Sur une montagne. Dans le monde de la Bible, la montagne est toujours un lieu particulier. Un lieu de révélation.

Les tout derniers versets de l’évangile de Matthieu nous sont bien connus. Ils fondent notre pratique du baptême. L’Église d’aujourd’hui se place dans la continuité de cet envoi. Allez ! De toutes les nations faites des disciples. Baptisez-les au nom du Père, du Fils et du St-Esprit.

Une promesse

En écoutant ces quelques versets aujourd’hui en regard de ceux qui les précèdent et qui évoquent le vol du corps pour expliquer son absence dans le tombeau, en les écoutant aussi en regard de cette date anniversaire, m’apparaît la force de vie qui les traversent.

C’est un envoi dans le monde d’après. Et une promesse de la présence indéfectible de Dieu aux côtés de ceux qui placent sa confiance en lui, même si leurs pieds foulent les cendres du monde d’avant. Il en est fini d’un monde où la mort était la fin. Il existe désormais une vie plus forte que toute finitude. Il en est fini d’un monde où la terre et le ciel sont séparés. Désormais il n’y a plus de distinction entre le monde de Dieu et le nôtre. Il en est fini d’un monde où un peuple est choisi. Désormais le salut est universel.

Les disciples se prosternent. Et quelques uns doutent. Et leur doute me fait du bien. Parce que j’ai du mal, je l’avoue, parfois, à être vraiment dans l’espérance. Et à croire contre toute évidence que la vie vaincra.

Regarder le monde peut être anxiogène. Parce que les repères qui nous rassurent s’effritent. Parce qu’on ne sait plus si on est dans le monde d’avant ou dans le monde d’après. Et comment sera le monde demain. Mais même dans ce monde fragile, il y a des montagnes. Des lieux de révélation. Des espaces pour une parole. Pour une promesse.

«Je suis avec vous tous les jours, jusqu’à la fin des temps.»

Amen


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