À la sueur de notre front…

Prédication du dimanche 31 juillet à Bevaix.
Textes bibliques: Jacques 4,13-17 et Luc 17,7-10

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Restaurant’s « Sorry we’re Closed sign / Nick Papakyriasis pour Flickr / CC by-NC-SA 2.0

 

Nous voici au cœur de l’été, dans ce temps de vacances où tout marche à un autre rythme. Les journées sont longues et les gens ne sont pas sous pression. Il y a, pendant la pause estivale, une forme de tolérance générale qui fait que tout le monde trouve normal que telle ou telle chose n’aie pas pu être faite: c’est les vacances!

L’été, ce temps de repos et de dépaysement – même sans voyager, on devient des vacanciers dans nos villages. L’été, c’est aussi l’occasion de faire le point et de porter notre regard sur les activités dans lesquelles nous sommes engagés pendant l’année. Car lorsque nous sommes dans l’action, nous n’avons pas la latitude de réfléchir au sens de celle-ci.

C’est pourquoi, au beau milieu des vacances, je vous propose de consacrer un moment de réflexion au travail!

Le travail: une malédiction

Souvenons-nous, pour commencer, que le travail est une malédiction.
Une malédiction prononcée sur l’humanité chassée du jardin: Tu gagneras ton pain à la sueur de ton front… – Gn3

Quelque chose de cette malédiction marque souvent notre compréhension du travail.
Un vrai travail doit être pénible et contraignant, au moins en partie. Sinon, ce n’est pas sérieux!
J’en veux pour preuve qu’il demeure un soupçon envers ceux qui font de leur passion leur métier. Nombre de comédiens, de musiciens s’entendent dire: et à côté de ça, vous faites quoi comme travail?!?
Le théâtre ou la musique – même si cela demande beaucoup d’engagement pour parvenir à un beau résultat – demeurent dans l’esprit général, des passe-temps.
On ne doit pas faire de son plaisir un travail! Et de cette idée, on glisse assez rapidement à l’idée que ce qui nous apporte du plaisir n’est dès lors pas vraiment du travail.

Ainsi, on travaille lorsqu’on accomplit des tâches difficiles, et on ne travaille pas lorsque nous prenons plaisir à accomplir d’autres tâches.
Comme par exemple, un enseignant. Un enseignant travaille lorsqu’il assume une heure de maths ou d’allemand, mais il ne travaille pas vraiment lorsqu’il part en course d’école avec sa classe. (!)

Eh oui, cette idée que le vrai travail relève de la malédiction est tout de même assez ancrée…

Mais par ailleurs, le monde actuel lie très fortement l’épanouissement personnel à l’activité professionnelle. Se voir décerner une promotion, assumer des responsabilités importantes, être quelqu’un dans son milieu professionnel est une marque forte dans la valorisation de la personne.
D’ailleurs, lorsque deux personnes font connaissance, la question que faites-vous dans la vie? vient très rapidement dans la conversation. Par son activité professionnelle, on se situe dans la société et on dit aussi beaucoup de soi.
Le revers de la médaille, c’est une perte de l’estime de soi pour celles et ceux qui sont exclus du monde du travail: chômeurs, jeunes qui cherchent leur voie, femmes au foyer et retraités.

De manière spontanée, nous lions travail et activité professionnelle. Mais est-il juste de réduire le travail au métier?
On connaît l’importance de l’engagement bénévole, dans l’Église, mais aussi dans bien des domaines.
N’est-ce pas aussi du travail?
Ne peut-on pas le considérer ainsi, même si il n’est pas sanctionné par de l’argent?

Travail et salaire sont étroitement liés.

Tout travail mérite salaire

Tout travail mérite salaire, dit le proverbe.
L’argent vient récompenser le travail accompli. Il donne acte de sa valeur.
Nous avons pu constater il y a quelques temps l’attachement très fort du peuple suisse à ce lien direct entre salaire et travail accompli lorsque nous avons voté sur le Revenu de base inconditionnel – RBI.
Il était inconcevable pour beaucoup qu’un revenu soit versé à une personne qui n’aurait pas accompli un travail, au sens d’une activité professionnelle classique. Chômeurs, jeunes qui cherchent leur voie, femmes au foyer, retraités…
On ne pouvait imaginer les payer pour… rien !!!

On tient à ce que salaire et travail soient intimement liés.
Au point parfois de retourner les choses et de définir comme travail toute activité humaine pour peu qu’elle rapporte de l’argent.

Car si l’on observe bien le fonctionnement du monde du travail, le salaire vient-il vraiment récompenser de manière juste un travail accompli?
On peut se demander honnêtement si, pour qu’un match de football international ait lieu, le travail de celui qui tond la pelouse ou de celui qui nettoie les vestiaires est à ce point moins important que celui qui négocie les contrats publicitaires des joueurs!?
Pourtant, je soupçonne que les salaires des premiers n’ont pas grand-chose à voir avec celui de ce dernier.

L’argent récompense-t-il donc toujours honnêtement le travail accompli?
Calvin déjà dénonçait la spéculation.
Quand l’argent ne sert plus à récompenser le travail ou à être investi pour développer celui-ci, mais qu’il est manipulé pour lui-même, sans ancrage dans la réalité.

C’est ici que nous pouvons nous laisser interpeller par le texte de l’épître de Jacques qui précède une invective contre les riches. Non pas qu’il condamne les richesses ou le fait d’être riche en soi, mais bien la propension de ceux-ci à se laisser posséder par leurs possessions.

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Vous dites: aujourd’hui ou demain, nous irons dans telle ville, nous y passerons une année, nous ferons du commerce et nous gagnerons de l’argent.
Traduit littéralement: aujourd’hui ou demain, nous irons dans telle ou telle ville, nous ferons une année, nous commercerons et nous gagnerons.

4 verbes d’action, 4 verbes au futur qui ne laissent la place à aucun conditionnel.
Quelle prétention!

Prétention de la maîtrise du temps, du lieu, des échéances et du résultat.
Nous ferons et le choses se passeront comme nous le voulons. Et à la fin, nous gagnerons sur toute la ligne.
Jacques dénonce ici les spéculateurs qui prétendent soumettre les éléments à leur volonté et à leur action dans un seul et unique but: gagner.

Le temps et les lieux sont flexibles et interchangeables (aujourd’hui – demain ; ici – là-bas). Ils peuvent être modifiés à tout moment, pour répondre à une opportunité.
Le temps est considéré comme une marchandise dont on peut disposer ou que l’on peut fabriquer à sa guise (nous ferons une année).
Le but est clairement défini: gagner. Et le moyen également: en faisant des affaires.

Aucune place bien entendu aux questions secondaires telles que les conditions de travail des travailleurs par exemple (!). Le travail est ici totalement déshumanisé dès lors que l’argent n’est plus un outil – le salaire – mais le but de toutes les transactions.

L’épître de Jacques ne date pas d’hier. Pourtant, ces pratiques perdurent au XXIe siècle. Prenons simplement l’exemple des employés au travail sur appel: ils se doivent d’être disponibles si leur entreprise a besoin d’eux, mais si elle n’a pas besoin d’eux, ils ne travaillent pas et donc n’ont pas de salaire.

Déshumanisation, perte de sens du travail.
Illusion de maîtrise et manque total de conscience d’un tout petit élément, mais qui est fondamental: l’être humain là au milieu?!?

Ni le travail ni l’argent n’ont plus besoin de l’homme.
C’est l’argent qui travaille!

Si Dieu le veut!

Nous ferons ceci ou cela… Oui… Si les conditions sont favorables! Conditions que je ne maîtrise pas et qui ne sauraient en aucun cas relever de mon pouvoir.
Pour le dire comme Jacques: si Dieu le veut!

Voici le point de départ: vous ne savez pas ce que votre vie sera demain.
Et si vous perdez cela de vue, toutes vos actions sont faussées. Tout ce que vous faites perd son sens.
En quelques mots, Jacques replace les éléments qui donnent sens à nos actions.
Voici ce que vous devriez dire: Si le Seigneur le veut, nous vivrons et nous ferons ceci ou cela.

1. Je ne maîtrise pas tout et dois me reconnaître comme une créature au sein de la Création, soumise à une volonté qui me dépasse. Si Dieu le veut…

2. La vie m’est donnée. Je la reçois. Je ne peux la faire moi-même. Nous vivrons…

3. Consciente de cela, je peux agir dans le monde avec foi et espérance. Et nous ferons…

4. Il n’y a pas de 4 (!). Donc je ne maîtrise pas le résultat de mes actions. Je ne peux pas affirmer que je gagnerai.

Il s’agit pour l’être humain d’être remis à la place qui est la sienne.

A suivre…

La reconnaissance du travail accompli est primordial pour que celui-ci ait un sens. Reconnaissance par le salaire, mais aussi reconnaissance sociale. Sur ce point, la parabole de l’évangile de Luc est étonnante. Elle ne semble pas insister sur la reconnaissance, au contraire, c’est comme si Jésus dénigrait le travail du serviteur.
Mais, si vous le permettez, pour aller plus loin avec ce second texte, je vous donne rendez-vous dimanche prochain à Boudry.

Pour l’heure, reprenons conscience que nos actions et notre existence toute entière ne sont pas entre nos mains et que nous ne pouvons pas les conjuguer au futur sans les soumettre à un si…

Si Dieu le veut, nous vivrons
Et alors nous agirons
Et nous remettrons le résultat de nos actions entre ses mains.

Amen.

À lire sur le sujet: François Vouga, Le travail, dans: Évangile et Vie quotidienne.

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