Je vais vous raconter une histoire…

Prédication du culte du 1er février 2026 à Colombier et 8 février à Grandchamp
Lectures bibliques : Genèse 9,8-17 ; 2 Corinthiens 11,29 à 12,10 ; Luc 8,4-15
Lectures courtes pour le culte en paroisse : Genèse 9,8-17 ; 2 Corinthiens 12,6-10 ; Luc 8,4-8

Raconter des histoires

Je vais vous raconter une histoire…
Voilà un bon début. Une manière sûre de capter l’attention. Raconter des histoires, un art millénaire qu’ont exercé avec talent les générations qui nous ont précédées. Il fut un temps où il n’existait pas d’autres manières de transmettre le savoir, la pensée, la philosophie, la théologie ou les interrogations fondamentales de l’existence humaine qu’en racontant des histoires. Il fut un temps où l’écrit n’était accessible qu’à un cercle restreint de la population. Il fut un temps où les soirées en familles n’avaient d’autres possibilités de divertissement que de se raconter des histoires parmi. Il fut un temps où l’oralité était le seul médium de transmission d’une génération à une autre. Il fut un temps où on se racontait des histoires…

L’être humain aime les histoires. Et cet amour des histoires ne se dément pas aujourd’hui, alors même que nous sommes dans un temps où tout le monde a accès en tout temps à l’écrit et à l’image et où les possibilités de divertissement sont nombreuses.

Dans les librairies, les rayons de livres de contes et histoires pour les enfants n’ont jamais été aussi fournis. Il est difficile de ressortir de tels commerces sans un album illustré à offrir à nos enfants, petits-enfants ou neveux. Car la lecture, c’est aussi la promesse d’un bon moment partagé.

Le langage du changement

Mais les histoires, est-ce vraiment que pour les enfants ? J’entendais dernièrement que les adultes lisaient moins de romans, mais qu’ils s’y remettaient une fois retraités. Les rayons des librairies qui ont du succès auprès des adultes entre 30 et 60 ans sont ceux consacrés au développement personnel. Il semble qu’en prenant de l’âge on retrouve le goût du récit. Les histoires seraient donc surtout prisées par les petits et les anciens. Entre deux, c’est autre chose. C’est l’âge de raison. L’âge de la raison. Le temps de la vie où il est attendu de nous que nous soyons opérationnels, efficaces, réfléchis. Ce n’est pas le moment de faire des histoires… ni d’en raconter sauf éventuellement à nos enfants ou à nos aînés… encore moins d’en écouter ou d’en lire pour soi.

Mais mettre de côté les histoires, c’est passer à côté des multiples vertus de cet art. Et les textes de ce matin nous le rappellent. Il y a des choses qu’on ne peut transmettre directement, par le pur raisonnement, par l’explication ou la description. Il y a des choses qui nécessitent de faire appel à la poésie, à l’évocation, à la créativité.

Ce que le psychologue Paul Watzlawick de l’école de Palo Alto appelait le langage indirect, ou le langage du changement, oblige l’auditeur ou l’auditrice à devenir acteur/trice du sens.

Face au paradoxe ou à la métaphore, notre esprit doit produire un effort créatif pour participer à l’émergence de la signification. Cette méthode indirecte se différencie de l’assertion directe d’une doctrine qui ne met pas en route celui ou celle qui la reçoit.

Le langage indirect nécessite d’adopter la forme du récit. Et quelle chance est la nôtre, lecteurs et lectrices de la Bible, car s’il existe un ouvrage d’une infinie richesse de récits, c’est bien celui-ci.

L’arc-en-ciel de Noé

Comment parler du lien entre Dieu et l’humanité ? C’est à cette question qu’ont été confrontés les auteurs de la Genèse et avant eux celles et ceux qui ont transmis oralement les promesses de Dieu à son peuple.

Comment évoquer la peur de la destruction de notre monde ? La crainte de la colère de Dieu ? Mais aussi la confiance qu’il n’abandonnera pas l’humanité au sort d’un monde où règne la violence et l’injustice ? Comment parler d’un Dieu qui ne décide ni de tout diriger comme un despote, ni de se désintéresser du monde, mais de trouver une autre voie : celle de l’alliance. Comment … si ce n’est pas l’image forte de l’arc-en-ciel. Phénomène météorologique fascinant et éphémère devant lequel nous ne pouvons que nous émerveiller.

Signe parfait de la rencontre entre le ciel et la terre, de l’alliance entre l’eau et la lumière. L’arc-en-ciel existait avant le Déluge. Mais depuis ce récit, depuis qu’il a été mis en histoire, il a pris pour nous une autre signification. Et à chaque fois qu’il apparaît, nous revient à l’esprit la promesse de l’alliance. Et à chaque fois que nous le voyons apparaître, nous participons à lui donner du sens.

Le paradoxe de Paul

Un autre exemple de langage indirect nous est apporté par l’apôtre Paul qui, pourtant, est un grand théoricien de la foi. Ses lettres tiennent largement du traité de théologie. Mais sur certains sujets pourtant, il sort du langage direct.

C’est le cas lorsqu’il évoque son expérience mystique. Ou plutôt lorsqu’il choisit de ne pas l’évoquer ou de ne pas la mettre en avant pour asseoir son autorité. Il pourrait tirer une grande fierté des visions dont il a bénéficié, dit-il, mais il ne veut pas s’en attribuer le mérite et surtout, il ne veut pas que d’autres bâtissent leur foi sur la fascination qu’exercent sur eux ces expériences mystiques.Évidemment, en disant cela, Paul attaque directement certains de ses adversaires qui étalent leurs extases et cherchent ainsi à gagner des adeptes. Paul refuse de devenir un gourou, sa mission telle qu’il la conçoit, est d’amener les gens à l’évangile de Jésus-Christ, pas à faire des adeptes de sa personne.

Paul ne fait pas que parler de lui, il s’appuie sur sa situation personnelle pour mettre en lumière une vérité fondamentale de l’Évangile qu’il proclame. En menant avec brio le paradoxe, il évoque la puissance dont il pourrait se vanter mais qu’il refuse de faire, et la faiblesse de l’écharde dans sa chair (est-ce une infirmité, une blessure, on l’ignore,…) qui l’empêche de se mettre en avant.

Métaphore paradoxale et incarnée en lui de l’Évangile du Christ dont toute la puissance s’est révélée dans l’instant le plus misérable de son existence : la croix. On ne peut parler uniquement de manière rationnelle du cœur de l’Évangile : le paradoxe est trop puissant. L’apôtre Paul nous oblige notre esprit à l’effort de donner du sens à cette affirmation intellectuellement inadmissible : ma puissance donne toute sa mesure dans la faiblesse.

Et plus encore, il nous invite à faire un lien avec la réalité de notre vie, comme lui le fait en évoquant l’écharde dans sa chair.

La parabole de Jésus

Et finalement, bien sûr, il faut reconnaître en Jésus le maître du langage indirect. Ces quelques mots tout simples qui introduisent le passage de l’évangile du jour : « il dit en parabole…»

Il dit en parabole! Et voici que s’ouvre devant nous le champ de l’imagination. Et l’on sait que l’histoire que nous allons entendre en dit bien plus. Une histoire brève, sans détails ni fioritures. Un vocabulaire simple et accessible. Aucun concept compliqué. Le quotidien d’un homme de la terre qui rejoint la réalité des premiers auditeurs de cette parabole. Un semeur sortit pour semer sa semence…

Au premier abord, cette brève histoire résonne comme une parole de sagesse que l’on pourrait paraphraser ainsi : il ne faut pas se décourager des nombreuses tentatives infructueuses. La persévérance finit par payer. Voilà un message qui devait parler aux auditeurs de l’époque. Ceux parmi eux qui travaillaient la terre connaissaient bien cette réalité : on a beau semer du grain de qualité, on ne maîtrise pas tout. Les aléas de la nature, l’adversité des éléments et toute cette part d’incontrôlable font que lorsque la plante est là, belle et qui porte du fruit, on ne peut qu’être reconnaissant de ce qui est donné.

Mais la fin de l’histoire est ponctuée par cette phrase énigmatique : celui qui a des oreilles pour entendre, qu’il entende ! Il est clair qu’il convient d’aller chercher plus loin que le premier sens évident pour que se déploie toute la richesse de signification de la parabole.

Aucune parabole n’est expliquée ou décortiquée dans les évangiles. Jésus laisse les auditeurs de l’époque et nous, lecteurs et lectrices d’aujourd’hui, participer à la création du sens. Aucune parabole… sauf celle-ci ! La parabole du semeur est suivie, dans les 3 évangiles qui nous la proposent, d’une explication.

La semence, c’est la parole de Dieu. Et les différents sols représentent l’accueil qui est fait de cette semence. Alors qu’à la première écoute, nous nous mettions volontiers dans la peau du semeur et avec lui recevions l’appel à la persévérance, voilà que tout est bouleversé. Le semeur, ce n’est pas nous, c’est Dieu. L’horizon du sens ressemble à un champ labouré. Tout est retourné. Et désormais, s’adresse à nous cette question : et toi, de quelle terre es-tu fait-e ?

  • La terre dure et compacte du chemin dans laquelle la graine ne parvient pas à entrer et sur laquelle se pose les oiseaux qui viennent piquer de leur bec pointu les graines égarées ?
  • Le terrain caillouteux incapable de retenir l’humidité et la tendresse nécessaires pour que les paroles divines puissent y prendre racine ?
  • Le terreau qui accueille et laisse croître mais qui se laisse envahir par les épines des soucis et qui ne parviendront jamais à donner du fruit ?
  • Ou l’humus dans lequel l’évangile s’enracine vraiment, qui en vit et en fait vivre d’autres ?

La parabole retourne. Elle déplace, désaxe des idées reçues, décentre de ce que je crois savoir et maîtriser. Elle oblige à se s’interroger, à se repositionner.

Encore des histoires…

Oh, mais je vous disais tout à l’heure que j’allais vous raconter une histoire… et puis je ne vous en ai pas raconté.

Sauf peut-être la nôtre. Celle des hommes et des femmes qui écoutent des histoires et qui, par le souffle de l’Esprit saint, les laissent agir en eux.

Amen