Ne craignez pas! Craignez plutôt.

Prédication du dimanche 21 mai 2026 à Grandchamp et à Colombier.
Dimanche des réfugié·e·s. Avec la participation musicale du Chœur de Colombier-La BARC.

Lectures bibliques à Granchamp: Jérémie 20,10-13 ; Romains 5,12-15 ; Matthieu 10,26-33
Lectures bibliques à Colombier: Jérémie 20,11-13 ; Matthieu 10,26-33

N’ayez pas peur!

N’ayez pas peur !
Cette interpellation est maintes et maintes fois répétée par Jésus et traverse toutes les Écritures. Selon une tradition, elle apparaît 365 fois dans la Bible. Nous avons bien besoin de l’entendre chaque jour : n’ayez pas peur !

Parce qu’il y a de quoi avoir peur. Dans un monde instable et anxiogène, où menaces et intimidations se succèdent. Il y a de quoi avoir peur. Au futur comme au présent déjà. Collectivement et individuellement.

La peur n’est pas nouvelle. Elle est constitutive de la nature humaine depuis des siècles et des millénaires.
Peur de perdre ce que l’on possède.
Peur de manquer de ce qui diminue.
Peur d’être submergés par ce qui augmente de façon incontrôlée.
Peur de ceux qui pourraient nous priver de quelque chose.
Peur des autres, des différents, des voisins.
Peur du lendemain, de l’inconnu. De ce que l’on ne maîtrise pas.
Peur de la fin. Peur de la mort.

Fondamentalement, l’être humain a peur.

Et en ce jour du dimanche des réfugiés, il serait irresponsable de prétendre que toutes ces peurs sont infondées. Il est terrifiant de devoir quitter sa terre, de ne pas savoir de quoi sera fait demain, de devoir prendre des risques fous pour échapper à une réalité dans l’espoir de lendemains plus ouverts et mais qui souvent se révèlent bien sombres. Dans le confort et la sécurité de nos vies, on oublie peut-être cette peur fondamentale de ne pas savoir de quoi demain sera fait.

Mais dans nos sociétés, les peurs ressurgissent autrement. Dans l’angoisse de la perte de sens qui altère la santé mentale, ou dans le déni de tout ce qui touche à la mort et qui devient tabou.

Indispensable mais impossible

N’ayez pas peur ! Une exhortation indispensable. Un message à contre-courant du naturel. Car la peur est primaire. Et salutaire aussi parfois. Elle provoque des réactions de survie, sert de garde-fou dans les situations périlleuses. La peur est une réponse intuitive à un danger réel ou présumé. (et c’est une personne qui a peur des araignée qui vous en parle!).

N’ayez pas peur. A vrai dire. C’est une injonction impossible. Car la peur vient d’elle-même de façon incontrôlable et spontanée. Mais après cette première réaction, vient la conscience. Et lorsque la conscience de la peur est là, alors seulement il devient possible d’en prendre distance. N’ayez pas peur ! S’adresse à des personnes qui ont déjà peur pour les appeler à dompter cette peur et à la transformer en autre chose.

Une parole pour des martyrs

Dans les évangiles, il y a des récits d’événements de la vie de Jésus, des paraboles et des discours. Il y a aussi des quelques passages qui sont plus ardus : des compilations de plusieurs paroles autour d’un même thème. C’est le cas du chapitre 10 de l’évangile de Matthieu et de ces quelques versets qui rassemblent des paroles que Jésus auraient prononcées autour de ces appels à ne pas avoir peur.

Ces paroles s’adressent moins aux auditeurs du temps Jésus qu’aux premiers lecteurs de l’évangile. Les membres de la première communauté chrétienne se comprennent comme les successeurs des disciples de Jésus. Ainsi les paroles des évangiles adressées spécifiquement aux disciples (et pas aux foules par exemple), sont entendues par ces premiers chrétiens comme des mots qui leur sont directement adressés.

Lorsque le Jésus des évangiles dit à ses disciples qu’il sera dur de proclamer dans le monde le message de l’évangile, il n’évoque pas un vague risque ou une hypothèse mais une réalité pour ceux qui lisent ces textes. Car les premiers lecteurs de ces paroles vivent dans leur chair la réalité de la persécution.

Ils vivent donc avec cette peur comme proche camarade. Et savent très précisément les conséquences que peuvent avoir un positionnement de foi. Se dire successeur des disciples de Jésus, c’est risquer sa vie. Cette compilation de paroles leur est adressée à eux. Un appel à garder confiance et à toujours porter le regard sur le cœur du message de la foi. Malgré les épreuves, malgré les risques, malgré les souffrances, malgré la peur. Regarder devant.

Une crainte à deux visages

Jusqu’à présent, nous avons parlé de la peur. Mais nos traductions des textes bibliques choisissent souvent un autre terme. La crainte. Ne craignez donc pas !

C’est certainement plus juste car en français, le mot «crainte» possède une subtilité de sens que l’on trouve également dans le terme biblique. Craindre, c’est redouter. Parfois même trembler de frayeur. Mais craindre, c’est aussi éprouver une forme de retenue, de respect profond.

C’est dans ce sentiment de révérence que le monde de l’Ancien Testament évoque la crainte de Dieu. Craindre Dieu ce n’est pas avoir peur de lui, c’est éprouver pour Dieu un respect profond.

En entendant «Ne crains pas !», le croyant convertit sa crainte-frayeur en crainte-adoration. Une confiance qui bannit toute peur. Une confiance qui bannit la peur, certes. Mais qui n’élimine pas le danger. Ces paroles sont adressées à des martyrs. L’appel à donner place à la confiance n’empêche pas la persécution. Il change la perspective des persécutés. En insistant sur les deux sens de la crainte.

Ne craignez pas – n’ayez pas peur – de ceux qui détruisent le corps, ils ne peuvent pas toucher à votre âme.
Craignez plutôt – placez votre confiance – en celui dont le pouvoir est plus grand encore.
Vous valez mieux que les petits moineaux. Et vous êtes si précieux pour Dieu qu’il a même compté chaque cheveu de votre tête.

Craindre aujourd’hui

Même si nous ne vivons pas dans cette réalité de persécution, même si nous ne risquons pas notre vie en évoquant le nom de Jésus, je pense que nous pouvons encore trouver du sens à ces paroles pour nous. Nous avons à apprendre de ce double sens de la crainte.

La peur est un terreau fabuleusement fertile pour tous les types de manipulations. Elle fait le lit des extrémismes et des pensées totalitaires. Résister à l’expansion de la peur est un combat qui demande un engagement déterminé et renouvelé encore et encore. Justement parce que la peur est naturelle et qu’elle répond plus rapidement encore que la conscience, elle doit être combattue sans relâche.

Si résister à la peur a du sens, c’est pour faire place à autre chose. Quelque chose qui ne soit ni l’indifférence ni le déterminisme. Mais la crainte. C’est-à-dire le respect profond Le respect de la vie comme don divin.

Pour ancrer ce respect – cette crainte – nous aurions peut-être préféré nous référer à un texte plus léger. Une parole de sagesse ou une parabole bucolique. Mais notre Bible renferme aussi des paroles qui sont dures.

Et c’est tant mieux! Car le message de l’Évangile qui nous fait vivre ne relève pas d’une jolie sagesse, mais d’une espérance ancrée dans la rudesse de la destinée humaine.

Ce matin, je vois autour de moi des hommes et des femmes. Faits de cette pâte humaine constituée de toutes nos contradictions, capables du plus beau mais habités aussi parfois de sentiments dont nous ne sommes pas fiers. Voilà exactement les personnes auxquelles le Christ s’adresse. Pas à d’hypothétiques êtres humains lisses et parfaits, mais à nous. A vous, à moi. Dans toutes nos imperfections.

Ne craignez pas !
Mais craignez plutôt.

Amen