En route!

Hier nous avons eu la chance d’accueillir le Tuesday’s Gospel pour un culte rempli de musique et d’émotions. Voici le texte de la prédication sur Exode 16,1-3 et Marc 9,33-35.

Coups de pioche.
Le front en sueur le long des lignes de chemin de fer qui petit à petit traversent les immenses plaines américaines.
Coups de fouets.
Le genou à terre dans un champ de coton en Caroline du Sud.
On le voit bien ce chariot que l’on tire jusqu’au jugement dernier (Ride the Chariot, chant interprété en ouverture du culte).

Pas étonnant que les Noirs américains de l’époque se soient à ce point sentis proches des Hébreux. Les rails de chemin de fer des uns étaient les briques foulées au pied des autres. Au rythme et aux secousses des mêmes fouets.
On chantait, on espérait, on rêvait à une liberté possible. Et on entretenait l’espérance, la foi. La confiance en ce Dieu qui avait jadis fait sortir Moïse et les siens du pays du Pharaon. Un jour, ce sera notre tour…

La sortie d’Égypte est l’événement majeur de tout l’Ancien Testament. Les récits anciens, les prophètes, les psaumes y font sans cesse référence. L’événement est constitutif de toute la foi préchrétienne (si on peut l’appeler ainsi).
Elle définit Dieu. Le Dieu auquel on croit: Il est le Dieu qui nous a rendus libres.

Et cette liberté, des siècles – des millénaires – après, on y aspire encore. Mais chez les Hébreux, personne n’avait mesuré le prix de la liberté. Au début, tout ne semblait que magnifique, explosion de joie et de louanges. Ils avaient tellement rêvé de cette libération qu’il n’avaient pas imaginé qu’elle demanderait elle aussi des efforts.
Lorsqu’ils quittent l’oasis d’Elim où ils ont pu reprendre des forces, c’est le quinzième jour du deuxième mois après la sortie d’Égypte. Un mois et demi. 6 semaines.

Dans ce désert, ils y resteront 40 années…
Et déjà au bout de 6 semaines, les doutes s’installent. Les révoltes grondent. Le désir de liberté s’endort. Il ne peut plus servir de moteur, d’espérance. Ce n’est plus vers cela que l’on tend puisque libres, ils le sont désormais.
On n’avait pas pensé qu’une fois libres il faudrait trouver une nouvelle raison d’avancer.

Et tandis que le désir de liberté disparaît, le souvenir du passé se lisse jusqu’à s’embellir et en arriver à regretter la sécurité que la condition ancienne assurait. Le souvenir des marmites de viandes a un poids non négligeable dans l’esprit d’hommes et de femmes affamés, assoiffés et incertains de leur chemin. On en arrive à penser qu’il vaut mieux être esclave le ventre plein qu’un homme libre qui a faim. Et on n’hésiterait pas à troquer la liberté contre une sécurité immédiate : un bon bout de viande.
Ah l’estomac bien souvent est notre chef!

L’aspiration à la liberté

Je n’ai jamais eu à fouler de l’argile et de la paille pour faire des briques. Je n’ai jamais donné de coups de pioche pour placer un rail de chemin de fer. Je n’ai même jamais cultivé de coton. Mais malgré tout quelque chose en moi se sent proche de ces hommes et de ces femmes. Esclaves d’hier, travailleurs contraints aspirants à la liberté. Ce n’est pas dans la contrainte que je me sens proche, mais dans le désir de liberté.
Ce désir est une aspiration humaine universelle.

Les esclaves d’hier, hébreux et Noirs américains, sont parvenus à nous transmettre cette conviction que malgré tous les enfermements extérieurs, rien ne peut soumettre le cœur d’un homme à l’esclavage. La foi a permis à ces hommes et ces femmes de ne pas l’oublier. A avoir toujours devant eux une espérance, un chemin.
Nous avons la chance, vous et moi, de vivre dans un pays libre, de ne pas connaître l’esclavage. Mais nous savons, au fond, que d’autres types d’esclavages existent parfois insidieux.
Combien de nos contemporains sont tenus par l’argent, par le jeu, par l’exigence de la réussite?
Combien peinent à fonctionner dans un système qu’ils ont même parfois eux-mêmes mis en place?
Qui aujourd’hui peut se targuer de ne jamais troquer sa liberté contre une sécurité immédiate?

Le peuple hébreu marche. Une lente et longue marche.
Il ne court ni ne saute vers une nouvelle vie. Il marche.
De même, Jésus et ses disciples marchaient. On sait aujourd’hui que la marche a des effets bénéfiques sur la santé de notre cerveau. Mais même sans études poussées en neuroscience, on sait intuitivement que lorsqu’on marche, on réfléchit mieux. On pense mieux. En marchant, les idées se promènent dans notre esprit. En se promenant seul, on réfléchit, on prie. En marchant à deux ou trois, on échange, on débat, on se confie.

Et parfois, cela ne fait pas ressortir les facettes les plus glorieuses de nous-mêmes. Ainsi les disciples ont-ils passé leur temps de trajet à débattre duquel était le plus grand.
Oublié le cœur de l’Évangile, oublié le sens de leur engagement, oubliée la grandeur de leur mission.
Ils sont rattrapés par une bassesse ma foi bien humaine: la vanité.
Sans doute est-ce aussi parce que la marche révèle de soi ce que nous sommes en vérité. Et pas plus que d’autres, les disciples de Jésus n’étaient des hommes sans défauts.

Trop souvent, nous sommes statiques. Les médecins s’inquiètent de notre sédentarité.
Sédentaires, nous le sommes physiquement. Nous avons aussi tendance à l’être spirituellement. Assis dans nos certitudes, nos représentations de Dieu.
Ô combien il est difficile de nous laisser bousculer dans notre foi! Et cela certainement parce que cela touche à ce qui nous est profondément cher.

Aspirons-nous encore dans notre foi à la liberté que Dieu nous a offerte?
Avons-nous oublié d’en rêver?
Ou bien cette liberté étant donnée, nous n’avions pas imaginé qu’elle demandait un effort de notre part pour s’incarner?

Rêvons encore!
Prions!
Et marchons!

Amen

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