Une Église aux prises avec le monde

Prédication prononcée à l’occasion de la session du Synode de l’EREN, le 1er décembre 2021 à Montmirail.

Lectures bibliques

La parole du Seigneur s’adressa à moi : « Avant de te façonner dans le sein de ta mère, je te connaissais ; avant que tu ne sortes de son ventre, je t’ai consacré ; je fais de toi un prophète pour les nations. » Je dis : « Ah ! Seigneur Dieu, je ne saurais parler, je suis trop jeune. » Le Seigneur me dit : « Ne dis pas : Je suis trop jeune. Partout où je t’envoie, tu y vas ; tout ce que je te commande, tu le dis ; n’aie peur de personne : je suis avec toi pour te libérer — oracle du Seigneur. » Le Seigneur, avançant la main, toucha ma bouche, et le Seigneur me dit : « Ainsi je mets mes paroles dans ta bouche. Sache que je te donne aujourd’hui autorité sur les nations et sur les royaumes, pour déraciner et renverser, pour ruiner et démolir, pour bâtir et planter. »

Jérémie 1,4-10 (traduction TOB)

 

Comme cela se fait dans toutes les Églises des saints, que les femmes se taisent dans les assemblées : elles n’ont pas la permission de parler ; elles doivent rester soumises, comme dit aussi la Loi. Si elles désirent s’instruire sur quelque détail, qu’elles interrogent leur mari à la maison. Il n’est pas convenable qu’une femme parle dans les assemblées.

1 Corinthiens 14,34-35

… (silence)
… je me tais…
Est-ce qu’un homme souhaiterait prendre ma place ?!?

Non ?!?
Bien, alors si vous y consentez, je prends la parole.
L’espace si cher et si prisé de la parole, je m’en empare si vous le voulez bien. En cherchant de mon mieux à poser des mots dont, si Dieu le veut, émergera peut-être du sens pour vous, pour nous.

Si j’ai choisi pour le culte de ce matin la vocation du prophète Jérémie, c’est parce que c’est un texte qui me tient à cœur et qui revient à moi régulièrement. Il y a 15 ans de cela, le président de la commission de consécration d’alors, Robert Tolck pour ne pas le nommer, m’avait assigné ces quelques versets pour mon audition devant la commission. Il avait sans doute été inspiré car depuis, ce début du livre de Jérémie me colle aux basques.

Qui suis-je pour porter haut la parole de Dieu dans le monde ? Une question que je me pose régulièrement. Qui suis-je moi individuellement ? Et qui sommes-nous, nous, en tant qu’Église, pour y prétendre ?…

Voilà le problème. Nous sommes atteints de ce méchant syndrome d’infériorité. En Église, nous ne cessons de nous excuser d’être là ! Comme Jérémie qui se sent trop jeune, pas adéquat, pas capable. Il craint de ne pas être écouté, de ne pas être légitime. Pourtant choisi et envoyé par un Dieu qui voit, au-delà du jeune homme timide, l’homme et le prophète qu’il va devenir. Dans la société sécularisée, nous ne nous sentons plus légitimes. Héritiers d’un temps passé (peut-être en partie fantasmé) dans lequel l’Église avait son mot à dire, nous craignons aujourd’hui de desserrer les dents ailleurs que dans nos petits cercles bien protégés.

Mais qu’a fait l’Église de sa parole lorsqu’en lui en donnait l’espace ? A-t-elle mis à profit la tribune qui lui était autrefois donnée ? Pas toujours je crois. Il faut l’admettre, l’Église a beaucoup utilisé l’espace de la parole pour chercher à moraliser la société. Un discours strict sur les mœurs, le sens du devoir et les interdits. Voilà ce à quoi s’est longtemps résumé le discours religieux.

Le rejet actuel de l’Église est aussi le fruit de cette volonté de moralisation. Il est bien triste que ce ne soit là que ce que beaucoup retiennent du message chrétien, mais peut-être devons-nous nous en prendre qu’à nous-mêmes. Peut-être est-ce aussi un peu pour cela que nous peinons tant à porter haut la Parole : la peur d’être associé à cette image là de l’Église, à cette vision du christianisme dans laquelle nous ne nous retrouvons pas.

Mais sommes-nous encore fiers du message que nous portons ? Sommes-nous toujours convaincus de la pertinence – et aussi de l’impertinence – de l’Évangile pour nos contemporains ?

Va ! dit Dieu à son prophète. Va où je t’envoie.
Et n’aie peur de personne.
Je suis avec toi pour te libérer.
Dieu libère de ses peurs celui/celle qui va porter la parole en son nom dans le monde.

Voilà une bonne nouvelle ! Un encouragement à empoigner courageusement notre bâton de pèlerin.

Mais comment s’y prendre ?!? C’est bien là tout ce qui vous occupe aujourd’hui, vous nos député·e·s. Tout ce qui préoccupe notre Église actuellement. Le défi véritable pour les années à venir et pour aujourd’hui déjà : comment proclamer l’Évangile dans le monde actuel ? Il n’y a pas d’autre question que celle-ci derrière tous les débats de cette session. Même le budget! Le budget, ce n’est rien d’autre que de chercher à accomplir au mieux notre mission dans le cadre défini des ressources qui sont les nôtres. Les questions d’argent, de salaire, d’adéquation au monde du travail sont parfois regardées de haut. Comme si nous étions au-dessus de ces choses bien terre à terre. Mais les questions financières sont éminemment spirituelles. Car derrière les chiffres, il y a toujours des personnes, une communauté, une vision d’Église.

Et tout se joue fondamentalement dans notre rapport au monde.
C’était bien sûr un peu par provocation que j’ai demandé à Anne-Pascale de nous lire ces deux versets du chapitre 14 de la première épître aux Corinthiens. Un chapitre qui, d’ailleurs est presque entièrement consacré à l’exhortation de Paul à préférer quelques paroles claires de proclamation, paroles prophétiques, aux interminables expériences extatiques de parler en langues.

Quelle Église voulons-nous être dans le monde d’aujourd’hui ? Une Église qui invente de nouvelles formes pour dire la bénédiction de Dieu aux hommes et aux femmes d’aujourd’hui ? Dans leur réalité de conjugalité ? Une Église qui prend acte de la réalité du monde du travail ? Ou une Église qui se met en retrait du monde ? Qui parle pour elle-même, qui se parle à elle-même et qui se complait dans son petit monde ?

Je me souviens que pendant mes études, c’était à la mode de dénoncer le patois de Canaan dans les prédication et la liturgie. On était rendu·e·s attentif·ve·s au fait que l’Église parlait un langage que plus personne ne comprenait – ou alors seulement les initié·e·s. Il n’y a plus trop de réminiscences de patois de Canaan dans nos cultes me semble-t-il, mais l’Église parle-t-elle pour autant le langage du monde d’aujourd’hui ?

Au-delà du champ lexical, parlons-nous réellement aux préoccupations actuelles ? Des vrais sujets qui questionnent les types qui sortent du bureau et vont boire l’apéro le jeudi soir avec leurs copains ? Des réels soucis des parents qui se sentent démunis face à leurs ados ? Des gens qui ont perdu leur travail ou qui ont vécu de plein fouet une remise en question existentielle au moment du confinement ? Est-ce que pour ces vrais gens là nous ne parlons pas un peu en langues ?!?

C’est dans l’ADN de l’Église réformée d’être aux prises avec le monde. Avec la réalité prosaïque et locale. Avec les vrais gens et pas les théories. C’est là le cœur de notre Église et c’est pour cela que c’est l’Église que j’aime et que je ne serais pas prête à en servir une autre.
À la différence de nos frères et sœurs catholiques qui ont fait le choix d’insister sur l’universalité. Au détriment parfois des spécificités locales ou sociétales. À la différence de nos frères et sœurs évangéliques qui ont fait le choix d’insister sur une certaine pureté évangélique. Avec la tentation parfois d’opposer l’Église au monde et de s’en retirer. Nous, les réformé·e·s, nous avons choisi de proclamer l’Évangile dans le monde dans lequel nous vivons.

Un monde qui n’est pas le même à Séoul qu’à Mialet. Qui n’est même pas le même à Zurich, à Moudon ou à Neuchâtel puisque le statut de nos Églises est différent, que les réalités sociales ne sont pas les mêmes et que les individus sont par définitions toujours uniques. Notre mission de protestant·es réformé·es neuchâteloi·es est bien d’accomplir au mieux notre mission de porter la parole de Dieu dans un canton fortement sécularisé, dans lequel l’Église est séparée de l’État et qui a toujours mal au porte-monnaie. Mais dans un canton aussi dans lequel nous avons de bonnes relations avec les autorités civiles et dans lequel la population a plutôt une sympathie de base pour nous.

L’Église n’est pas le royaume de Dieu sur terre. Notre mission n’est pas de la sauver elle mais bien d’œuvrer pour le Christ. Pourtant il se trouve que jusqu’à présent, elle est le moins mauvais moyen que nous ayons trouvé pour nous organiser et pour nous mettre au service de cette parole, donc il convient d’en prendre soin. D’en prendre soin et de la réformer. D’en adapter ses structures pour qu’elle puisse être demain un meilleur outil.

La fidélité à des valeurs qui traversent les temps et les lieux ne doit pas se traduire dans un conservatisme qui ne cherche, au fond, qu’à préserver une forme d’Église qui a été de son temps autrefois mais qui ne correspond plus aux aspirations actuelles. Vouloir maintenir des structures du XIXe ou du XXe siècle ce n’est pas de la fidélité. C’est l’illusion de la fidélité. C’est se tromper d’objet et chercher à sauver la forme plutôt que de se recentrer sur le fond.

Il ne faut pas se faire trop d’illusions. La vie de l’Église n’est pas un long fleuve tranquille. La vie de prophète du jeune Jérémie ne s’annonçait pas toute simple. Il nous a laissé tout un livre de ses jérémiades pour s’en souvenir. Les missions que Dieu lui confie se résument en 6 verbes. Et sur ces 6, les 4 premiers sont plutôt rudes : déraciner, renverser, ruiner et démolir. Puis viennent les suivants : bâtir et planter.

Tout un programme! Pour les débats de cet après-midi, sortez outils bêches et binettes. Vous les maçons et les jardiniers de notre Eglise ! Soyez assuré·es de la reconnaissance de toute notre Église pour vos travaux. Et que la peur ne vienne jamais orienter les débats car Dieu libère de ses peurs celui et celle qui va porter la parole en son nom dans le monde.

Être aux prises avec le monde, ce n’est pas par dépit. C’est un choix et notre mission.
Parfois s’adapter. Parfois résister.
Parfois interpeller. Toujours dialoguer.
C’est notre proclamation.

Amen

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