L’Écriture seule, mais pas seul face à l’Écriture

Prédication sur le thème de la Bible, dimanche 12 février 2017.
Lectures bibliques: Actes 8,26-40 (rencontre de Philippe avec un fonctionnaire Éthiopien) et Jean 20,30-31.

Pendant cette année de jubilé de la Réforme, de novembre 2016 à novembre 2017, mes collègues et moi avons décidé de proposer un certain nombre de cultes centrés sur des thématiques chères à la Réforme. Pour ce faire, nous nous sommes inspirés du petit fascicule édité par le Fédération des Églises protestantes de Suisse (FEPS): 40 thèmes pour cheminer.

Dimanche dernier, c’est le thème n°2 que nous avons abordé: l’Écriture. Avec un E majuscule. Lire la Bible, pourquoi et pour quoi faire? L’Écriture seule. Sola Scriptura. Un des 5 Soli au moyen desquels les réformateurs ont exprimé le cœur de leur théologie: Sola deo gloria – Sola gratia – Solus Christus – Sola Fide et Sola Scriptura.

Introduction

L’Écriture fait autorité. Contrairement à la doctrine de l’Église romaine qui affirmait alors que ce qui fait autorité, c’est la Bible et la tradition, ou la Bible et le magistère, les réformés répondent: c’est la Bible seule. La Bible, en tant qu’elle annonce la Parole de Dieu, est Écriture.

Pour bien comprendre cette affirmation, il faut se souvenir qu’au Moyen Âge, l’usage de la lecture était réservé à un élite. La majorité du peuple ne lisait pas.
Seuls les moines et les hauts responsables religieux avaient accès au texte biblique. Les copies manuscrites étaient précieuses et rares, et bien entendu, il fallait maîtriser le latin (si ce n’était pas l’hébreu ou le grec) pour comprendre. Le simple curé de campagne, lui, ne savait souvent pas lire non plus. Et il n’avait probablement jamais eu entre ses mains un exemplaire de la Bible. Le savoir étant réservé à quelques uns, le pouvoir l’était aussi. On n’avait d’autre choix que de faire confiance à ceux qui affirmaient: il est écrit dans la Bible! Et nombre d’entre eux en ont abusé.

Les réformateurs ont affirmé: Sola Scriptura! L’Écriture seule fait autorité. Et pour cela, il fallait que chacun, chacune, ait accès au texte. Que tous puissent se forger une opinion par eux-mêmes. Luther s’est attelé à la traduction en allemand de la Bible, l’essor de l’imprimerie a aidé à sa diffusion, et on a entrepris d’apprendre à lire à la population. Sola Scritura: deux mots simplement. Et des conséquences immenses tant sociales qu’anthropologiques, théologiques et philosophiques.

Lire la Bible est une chose.
L’interpréter, la comprendre en est une autre…

Diffuser la Bible

Avoir accès au texte biblique, pouvoir vérifier ce qu’en dit le clergé, devenir soi-même sujet de sa relation à Dieu plutôt que de toujours dépendre de l’intermédiaire qu’était le prêtre. Ainsi, la Réforme a changé notre rapport au texte. Et la diffusion de la Bible a représenté un engagement important pour les protestants. Mais on peut se demander si la distribution seule de quantités d’exemplaires de la Bible est opérante en soi.

On reçoit tant de choses aujourd’hui. A chaque fois que nous allons faire des courses, nous rentrons avec des choses que nous n’avons pas achetées: un échantillon de lessive, un chocolat, un cahier de coloriage pour les enfants, des prospectus. Les magasins et les marques nous abreuvent de leurs produits. Si parmi tout cela, nous recevons une Bible, il y a fort à craindre qu’elle terminera à la même place que tout ce qui encombre nos sacs de course et nos poubelles. La distribution seule de l’objet Bible ne répond pas à la volonté réformée de donner accès à tous à l’Écriture!

Diffuser la Bible n’est pas, en soi, transmettre l’Évangile.

Une parabole rabbinique exprime à merveille cet état de fait.

Un roi avait deux serviteurs qu’il aimait beaucoup. Il donna à l’un comme à l’autre une mesure de blé et une botte de lin. Que fit le plus avisé des deux? Avec le lin il tissa une nappe, ensuite il prit le blé, le moulut en fine fleur de farine, le pétrit, le cuisit au four et disposa le pain sur la table où il avait déployé la nappe; puis il laissa le tout jusqu’à la venue du roi.
Le plus sot ne fit absolument rien.
Quelques jours plus tard, le roi entra chez lui et leur dit: « Mes fils, apportez-moi ce que je vous ai donné. » L’un apporta le pain sur la table recouverte d’une nappe, et l’autre dans un panier le blé et, par dessus, la botte de lin. Pour ce dernier, quelle honte, quel déshonneur!

De même, lorsque Dieu a donné la Bible à son peuple, il lui a donné comme du blé dont il faudrait tirer de la fleur de farine et comme du lin avec lequel il faudrait faire un vêtement.

La Bible, l’Écriture, celle que nous appelons parfois Parole de Dieu, n’est que lettre morte, elle ne parle pas, si nous n’en faisons rien.
Elle ne peut devenir Parole que si nous la faisons parler.
Elle n’est Écriture que si elle est le moyen d’exprimer ce que Dieu nous dit.

Une Parole à rendre vivante

Et ainsi retrouvons-nous la question de Philippe au fonctionnaire Éthiopien: comprends-tu ce que tu lis?

Ce fonctionnaire est manifestement un homme haut placé, cultivé. Il sait lire! Il est habité d’une intense recherche spirituelle, suffisante en tout cas pour parcourir 4000 km (!) pour se rendre en pèlerinage à Jérusalem. Certainement pas juif d’origine, peut-être est-il ce que l’on appelle un Craignant Dieu, un homme qui pratique la religion et les rites juifs sans l’être, puisqu’on ne peut être juif que par naissance.

Lettré, riche, haut placé et pourtant marginalisé car probablement noir et peau et eunuque. Les eunuques n’avaient pas l’autorisation d’entrer à l’intérieur du temple de Jérusalem. Il a peut-être fait tout ce trajet pour devoir rester dans la cour avec les païens. Mais son pèlerinage n’aura pas été vain, il repart avec un rouleau des paroles du prophète Ésaïe. Il lit à haute voix comme cela se faisait à l’époque et Philippe l’entend lire le célèbre passage du serviteur souffrant dans lequel les chrétiens reconnaissent une annonce du Christ.

Comprends-tu ce que tu lis?!?

Lire la Bible, ce n’est pas facile! Se retrouver face à un tel livre sans aide pour y entrer ne peut être que décourageant. Par où commencer?

Il ne faut pas oublier que Bible vient du latin biblia qui est un pluriel: les livres. Quand on a une Bible dans la main, on a en fait toute une bibliothèque. Et besoin de l’aide du bibliothécaire pour nous orienter.
Car on ne lit pas de la même manière des récits poétiques, des hymnes, des épopées, des lettres, des mots d’amour, des mythes, des exhortations.

Quand on ouvre un journal, il y a les gros titres, les brèves, le dessin de presse, l’éditorial, les publicités, les articles d’investigation. La mise en page du journal, la typographie nous permettent de savoir en un seul coup d’œil dans quel genre littéraire nous sommes. Et nous n’abordons pas de la même manière le dessin de presse et l’éditorial.

Mais nos Bibles ne sont que deux colonnes de petites lettres. A peine quelques sous-titres ajoutés par les éditeurs pour structurer un peu la lecture. Mais rien ne nous indique le genre auquel nous avons à faire. Seuls les psaumes sont parfois mis en page de manière à évoquer un style poétique.

Entre les textes et le lecteur d’aujourd’hui, il y a des siècles, voire des millénaires. Une distance temporelle, historique et culturelle qui accentue certaines difficultés, ou qui nécessitent au moins des connaissances préalables.

Mais je ne veux pas ici vous faire peur, ni vous dissuader de lire la Bible. Bien au contraire!
Juste prendre acte que lire la Bible n’est pas simple.
Poser cette difficulté ne peut que nous aider et nous encourager à entreprendre sa lecture avec sérieux et intérêt.

Une lecture en dialogue

A la réponse de Philippe, le fonctionnaire éthiopien répond de manière très honnête: comment pourrais-je comprendre si je n’ai pas de guide?

Un guide.
Pas des explications, mais une personne, quelqu’un qui guide la lecture et la compréhension.
C’est ce que fait Philippe. Il monte dans le char et partant du texte, il annonce la bonne nouvelle de Jésus.
C’est dans l’échange entre ces deux hommes et le texte que naît le sens.
Et on peut supposer que les discussions ont duré des heures, car partant du texte d’Ésaïe, des questionnements de l’Éthiopien, de la foi de Philippe, on a parlé de Dieu, de l’homme, de Jésus, de sa mort et de sa résurrection, du Royaume de Dieu qui s’est approché.
Ces discussions ont mené le fonctionnaire dans un chemin de foi, une révélation existentielle, une acceptation que même lui, eunuque, a sa place auprès du Christ.
Cheminement tel qu’il en arrive à demander le baptême, son entrée dans la communauté chrétienne.
Philippe a été son guide et lui-même proclamera désormais la Bonne Nouvelle. Peut-être guidera-t-il à son tour d’autres hommes ou femmes en recherche.

Sola Scriptura. L’Écriture seule, mais pas seul face à l’Écriture.
Pour que la Bible soit Parole de Dieu, elle doit toujours être en dialogue.
Mise en dialogue avec d’autres gens, ma compréhension est nourrie par la réflexion de l’autre.

En dialogue avec Dieu si nous croyons qu’à travers elle, Dieu nous parle.

En dialogue aussi avec elle-même. On trouve à l’intérieur même de la Bible quantité de textes qui font référence à d’autres textes. La Bible s’est toujours lue elle-même. Les prophètes sont réinterprétés dans les Évangiles, les mythes fondateurs dans les épîtres des Paul, la sortie d’Égypte dans les psaumes, etc.
On entend parfois les tenants d’une lecture littérale de la Bible argumenter qu’ils prennent le texte au pied de la lettre par respect pour le texte. Je crois pour ma part qu’une lecture littérale de la Bible est justement le contraire du respect face à celle-ci. Prendre la Bible au sérieux, c’est écouter ce qu’elle a à nous dire.

Et elle nous dit elle-même qu’elle doit être lue et relue à la lumière de ce que nous vivons. Pour éclairer notre temps et rendre la Parole de Dieu concrète aujourd’hui, vivante.

Toujours à relire

Les auteurs bibliques se sont souvent effacés derrière l’anonymat de leur texte.
Dans l’évangile de Jean, nous avons ce trésor, ces deux petits versets dans lesquels l’auteur parle de ce qu’il a voulu faire en écrivant son évangile.
Il a raconté Jésus. Il a fait des choix, il n’a pas tout dit.
Ce qu’il voulait, c’est amener son lecteur à la foi en Jésus-Christ et à découvrir la force du don de la vie. Voilà le sens même de l’Écriture dans son ensemble.

Ce sont des histoires. Des histoires d’hommes et de femmes comme vous et moi. Par que des rois et des gens irréprochables. Des histoires humaines avec leurs petitesses, leurs mesquineries, leurs épreuves. Mais des histoires humaines placées devant Dieu.
Au travers de ces histoires humaines, la conviction que Dieu agit dans l’histoire.
Des textes écrits dans l’espoir que de génération en génération, on saura relire sa propre histoire à la lumière ce ceux qui nous ont précédé et qu’ainsi nous saurons reconnaître la venue de Dieu dans notre propre histoire.

Comme Jean, j’ai envie maintenant de dire qu’il y aurait encore beaucoup de choses à dire sur la Bible.
Mais je m’arrête là.
Vous laissant peut-être l’envie d’en découvrir plus, par vous-mêmes et en dialogue.

Et avec cette conviction que la lecture nourrit la foi,
de même que la foi nourrit notre lecture.

Amen

 

Note: à lire absolument sur ce sujet et qui m’a beaucoup inspiré pour cette prédication, le chapitre La Bible dans Un catéchisme protestant d’Antoine Nouis (à commander à l’OPEC). C’est aussi dans cet ouvrage que j’ai trouvé la parabole rabbinique du blé et du lin.

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