Déboulonner l’oubli

Prédication du 21 juin 2020 au temple de Colombier. À l’occasion du dimanche des réfugiés.

Souvenez-vous que vous avez été esclaves en Égypte et que le Seigneur votre Dieu vous a libérés. C’est pour cela que je vous ordonne de mettre en pratique ces commandements.
Lorsque vous moissonnerez, si vous avez oublié une gerbe dans le champ, vous ne retournerez pas la prendre; vous la laisserez pour les étrangers, les orphelins et les veuves. Alors le Seigneur votre Dieu vous bénira dans tout ce que vous entreprendrez. De même, lorsque vous récolterez les olives, vous ne passerez pas une seconde fois pour recueillir les fruits oubliés; vous les laisserez pour les étrangers, les orphelins et les veuves. Enfin, lorsque vous vendangerez, vous ne repasserez pas dans la vigne pour ramasser les grappes oubliées; vous les laisserez pour les étrangers, les orphelins et les veuves. Souvenez-vous que vous avez été esclaves en Égypte. C’est pour cela que je vous ordonne de mettre en pratique ces commandements.

Deutéronome 24,18-22 (traduction français courant)

 

«Quand le Fils de l’homme viendra dans sa gloire avec tous les anges, il siégera sur son trône royal. Tous les peuples de la terre seront assemblés devant lui et il séparera les gens les uns des autres comme le berger sépare les moutons des chèvres; il placera les moutons à sa droite et les chèvres à sa gauche. Alors le roi dira à ceux qui seront à sa droite: «Venez, vous qui êtes bénis par mon Père, et recevez le Royaume qui a été préparé pour vous depuis la création du monde. Car j’ai eu faim et vous m’avez donné à manger ; j’ai eu soif et vous m’avez donné à boire; j’étais étranger et vous m’avez accueilli chez vous; j’étais nu et vous m’avez habillé; j’étais malade et vous avez pris soin de moi; j’étais en prison et vous êtes venus me voir.»

Ceux qui ont fait la volonté de Dieu lui répondront alors: «Seigneur, quand t’avons-nous vu affamé et t’avons-nous donné à manger, ou assoiffé et t’avons-nous donné à boire? Quand t’avons-nous vu étranger et t’avons-nous accueilli chez nous, ou nu et t’avons-nous habillé? Quand t’avons-nous vu malade ou en prison et sommes-nous allés te voir?»

Le roi leur répondra: «Je vous le déclare, c’est la vérité : toutes les fois que vous l’avez fait à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait.»

Matthieu 25,31-40 (traduction français courant)

Souvenez-vous…

Souvenez-vous de ces hommes, ces femmes et ces enfants qui fuient la guerre. Souvenez-vous de ces camps de réfugiés aux portes de l’Europe. Souvenez-vous de Lampedusa, des naufrages en Méditerrannée.

Souvenez-vous de la crise migratoire qui faisait la une. C’était il y a des siècles. C’était avant la crise du COVID. C’était dans le monde d’avant. Une crise a fait place à une autre. Les frontières ont été fermées, les possibilités de déplacements amenuisés. Nos vies se sont rétrécies. Tout ceci est désormais bien lointain.

Souvenez-vous…

Le 3e dimanche du mois de juin est traditionnellement réservé à la solidarité avec les réfugiés. L’EPER, l’entraide protestante, invite les Églises à mieux saisir les enjeux actuels de la migration et de l’intégration des populations étrangères, et à s’associer par la prière et le don, aux actions mises en place pour améliorer les conditions de vie des réfugié·e·s.

En préparant le culte de ce matin, j’ai été frappée de l’intensité du silence autour de ces questions. Alors qu’il y a quelques mois encore, les questions migratoires occupaient une place importante dans nos médias et dans les peurs de certains, elles semblent avoir totalement disparu. Ce qui n’est pas forcément un mal car la vue d’images de populations débarquant sur les côtes européennes a largement nourri les craintes et la haine des étrangers. Mais les problématiques liées à l’accueil des populations qui fuient leur pays ne sont pas résolues, les raisons de leur fuite le sont moins encore. La vie de nombreux hommes, femmes et enfants demeure précaire et incertaine.

Les esclaves d’hier et d’aujourd’hui

Souvenez-vous !

Souvenez-vous que vous avez été esclaves en Égypte. Une parole qui revient presque comme un refrain dans le livre du Deutéronome. Rédigé plusieurs centaines d’années après les événements de la sortie d’Égypte, le livre du Deutéronome appelle à la mémoire. Aux Israélites qui vivent désormais une réalité toute autre, traversée par d’autres épreuves, les rédacteurs du livre reprennent cette parole: souviens-toi de qui sont tes ancêtres, souviens-toi d’où tu viens, souviens-toi du peuple dans lequel ta vie s’inscrit, souviens-toi de quelle libération Dieu t’a fait grâce.

Cet appel à la mémoire résonne de manière forte dans l’actualité du monde. La mort tragique de George Floyd a ravivé la lutte anti-raciste. Mettant en lumière que les violences racistes n’appartiennent pas seulement au passé.

Souvenez-vous la lutte non-violente de Martin Luther King. Souvenez-vous du combat de Malcolm X. Souvenez-vous du procès de OJ Simpson devenu le procès des violences policières de Los Angeles à l’encontre des Noirs. Souvenez-vous… L’histoire n’est pas terminée. Le passé n’est pas derrière. Ces réalités nous rattrapent.

Cette lutte anti-raciste provoque un élan mondial pour le déboulonnage de statues. Jusqu’à Neuchâtel où David de Pury tremble au centre de sa Place.

Souvenez-vous que vous avez été esclaves, exhorte le Seigneur. Se souvenir d’où l’on vient. Quand on a été du côté des victimes, des petits, est indispensable pour ne pas laisser sur le bord du chemins des petits du temps actuel.

Se souvenir d’où l’on vient. Également lorsqu’on a été du côté des oppresseurs. Notre région doit une partie importante de la fortune qui l’a construite à l’esclavage. Nous n’étions pas du côté des esclaves.
Notre région doit aussi une part importante de ce qu’elle est aux réfugiés huguenots. Pas sûre que nos ancêtres aient été si ravis de les voir débarquer en nombre. Sans doute, ce que nous sommes aujourd’hui est le fruit de compromissions. Et ce qu’il faut avant tout déboulonner, c’est l’oubli.

Déboulonner l’oubli

Érige-t-on une statue pour garder une trace de l’histoire ou pour vénérer celui qui y est figuré? Si c’est pour la seconde raison, alors sans aucun doute il faut l’abattre mais personne, je crois, ne vénère David de Pury. Pourtant assurément, il faut faire mémoire de la dimension obscure de son histoire, de notre histoire.

À Neuchâtel, nous avons une autre statue importante. Celle de Guillaume Farel devant la collégiale. Et pour moi elle est le summum du paradoxe. Ériger une statue à un homme qui a abattu les statues qui trônaient dans la collégiale, c’est tout de même fou. Le sac de la collégiale est un événement important de la Réforme à Neuchâtel. Guillaume Farel et ses acolytes ont brisé les statues et les ont balancées du haut de la colline dans le Seyon qui coulait encore à l’époque en contrebas. Un acte iconoclaste loin d’être isolé. De nombreuses églises ont ainsi été «purifiées» de leurs représentations idolâtres par les premiers protestants. Sous le pied du Farel statufié, on retrouve d’ailleurs des statues brisées, vous l’avez certainement déjà observé.

La statue de l’homme qui n’aimait pas les statues parce qu’elles détournent de la foi en Dieu et en Dieu seul, trône donc face à l’entrée de la collégiale vidée de ses statues, ses pieds foulant des statues brisées…

Un paradoxe, oui. Mais aussi une occasion formidable de réfléchir à nos représentations et à notre manière d’entretenir notre mémoire collective et le souvenir d’où nous venons.

Ces plus petits de nos frères

Souvenez-vous que vous étiez esclaves en Égypte. Souvenez-vous que Dieu vous a libérés. L’appel à la mémoire du passé va de pair avec la reconnaissance de ce qui a été reçu de Dieu. Les épreuves, les cris, les détresses ont été entendus. Dieu n’a pas abandonné son peuple à son sort. Souvenez-vous aujourd’hui que vous êtes les fruits de la grâce de Dieu. Vous ne vous êtes pas faits tous seuls.

Souvenez-vous! C’est ainsi que commencent et que finissent ces quelques versets. Un cadre posé. Et au centre cet appel à mettre en pratique les commandements divins. Mettre en pratique. Agir concrètement.

De quelle action s’agit-il? Celle de ne pas épuiser les ressources pour soi. Laisser un part pour les étrangers, les orphelins et les veuves. Une part pour ces plus petits de nos frères dont parle Jésus (Mt 25,40).

Étrangers, orphelins et veuves: 3 catégories sociales pour évoquer toutes celles et ceux qui ne pouvaient vivre qu’en comptant sur leurs propres forces mais qui avaient besoin du soutien des autres. 3 types de personnes qui symbolisent toutes celles et ceux qui ont besoin d’aide.

3 c’est aussi le nombre de ressources. Épis de blé, olives et vigne. S’il n’y avait eu que le blé, un cultivateur d’olives aurait pu être tenté de tout récolter pour lui-même, s’appuyant sur une lecture stricte des Écritures. C’est écrit pour le blé, pas pour les olives, le millet ou les figues! Le chiffre 3 interdit toute lecture étriquée des Écritures. 3 exemples permettent d’évoquer la totalité. Ce qui est vrai pour le blé, l’est aussi pour toutes les céréales, les olives, les fruits. C’est vrai aussi pour toutes les sortes de ressources.

Oh combien ces réalités résonnent-elles aujourd’hui. À l’heure du commerce mondial, de l’épuisement des ressources, de l’exploitation des travailleurs du Sud. Esclaves du XXIe siècle dont vous et moi nous profitons. Dans le monde d’aujourd’hui, nous ne sommes pas non plus du côté des esclaves.

Actions concrètes

Des actions concrètes, voilà à quoi œuvre l’EPER.

  • Par la distribution de biens de première nécessité aux populations civiles qui fuient les zones de combat et se regroupent dans des camps en Syrie même ou au Liban voisin.
  • Par l’aide à l’accès à l’eau et à l’amélioration de conditions d’hygiène dans les camps de réfugiés rohingyas au Bangladesh. À l’heure actuelle, près de 900’000 personnes vivent dans des conditions précaires.
  • Ou en Suisse par un service de conseils juridiques et par la mise en place d’une service d’assistance téléphonique en 10 langues.

… pour ne citer que celles-ci…

Souvenez-vous…
Souvenez-vous d’où vous venez.
Souvenez-vous dans quel monde nous vivons.

Souviens-toi…
Souviens-toi qui tu es, d’où tu viens.
Souviens-toi que ta liberté, tu la dois à la grâce de Dieu.
Souviens-toi que c’est pour cela que Dieu t’appelle à mettre en pratique ses paroles.

Amen


À lire et à voir

Intervention de Marc-Antoine Kaeser dans l’émission de la RTS Infrarouge du 17 juin 2020.

"Ce débat peur servir à repenser le sens de nos statues"

"Le principe d'une statue, c'est de maintenir une mémoire. Selon moi, ça ne fonctionne plus, c'est dépassé. Mais ce débat peut servir à repenser le sens de ces monuments." Pour revoir les interventions de Marc-Antoine Kaeser, opposé au déboulonnage de la statue de Pury, c'est ici: https://bit.ly/3fzRKSv

Posted by Infrarouge on Thursday, 18 June 2020

Point de vue de Pierre Bühler paru dans ArcInfo le 18 juin 2020.

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