Cesse de t’accrocher à moi

Prédication du dimanche de l’octave de Pâques 2021.
Lectures bibliques : Ezéchiel 36,25-27 et Jean 20,11-18.

Noli me tangere, huile sur toile de Titien (env 1510).
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Marie de Magdala

Marie de Magdala, Marie Madeleine…

Qui donc est cette femme que le peintre Tiziano Vecello, dit le Titien représente aux alentours de 1510 avec cette splendide robe rouge et ses boucles blondes? Les évangiles ne nous en disent pas grand-chose. Un silence relatif qui laisse de l’espace à l’imaginaire. Des théories de toutes sortes se sont engouffrées dans la brèche du mystère entretenu autour de ce personnage féminin et ce, depuis les premiers siècles du christianisme.

On se souvient qu’au début des années 2000, le romancier américain Dan Brown avait remporté un succès mondial avec son roman Da Vinci Code, surfant sur la vague encore vive du complot autour du silence soi-disant si important à maintenir sur l’histoire d’amour qu’auraient entretenu Marie-Madeleine et Jésus. Comme quoi, les mystères, et les amours les secrets, ça marche toujours !

Marie de la ville de Magdala. Souvent appelée dans nos bibles en Français Marie-Madeleine. La tradition l’identifie à la femme de mauvaise vie, anonyme, qui verse de l’huile sur les pieds de Jésus et les essuie avec ses cheveux. Si l’on observe bien ce tableau de Titen, on aperçoit sous la main gauche de Marie un flacon et elle arbore de longs cheveux détachés. Le parfum et la chevelure sont devenus des codes dans l’art chrétien pour identifier Marie-Madeleine.

A vrai dire, rien ne nous laisse penser dans les textes des évangiles qu’il s’agit de la même femme. Chez Matthieu et Luc, une femme dont on ne sait pas le nom et qui n’est pas qualifiée de prostituée verse du parfum non pas sur les pieds mais sur la tête de Jésus. Luc, lui, ne raconte pas cet épisode. Et dans l’évangile de Jean, c’est Marie la sœur de Marthe et de Lazare qui accomplit ce geste alors que Jésus séjourne chez eux à Béthanie. Elle répand le parfum sur les pieds et les essuie avec ses cheveux.

La tradition a mêlé ces récits. L’imaginaire collectif l’a adoptée comme étant un seul et même personnage féminin. Même si ce n’est pas exactement ce que racontent les textes.

Marie était un prénom courant et tout ce que l’on sait de celle-ci, c’est qu’elle est originaire de la ville de Magdala. Il y a bien des chances qu’elle ait été une disciple proche de Jésus. Le cercle des Douze était évidemment composé exclusivement d’hommes, mais un certain nombre de fidèles gravitaient autour de ce noyau. Marie a certainement été une proche de Jésus. Présente au pied de la croix au moment où les apôtres ont abandonné leur maître, première arrivée au tombeau de Jésus le jour de Pâques: l’évangéliste Jean nous présente cette femme comme un personnage important de l’entourage de Jésus.

Marie pleure

A la vue du tombeau vide, elle ne pense pas en premier à un événement extraordinaire. Si le corps n’est plus là, c’est donc qu’il a été volé. Explication rationnelle et évidente. Elle pleure. Après l’arrestation, la torture, la mise à mort. Après l’abandon, la souffrance, la croix. Voilà l’ultime outrage : on a violé la sépulture de son maître.

Elle pleure. Et le récit nous raconte qu’elle se baisse pour regarder dans le tombeau. Elle est à genou. C’est dans cette posture que le Titien la représente. Une femme à terre. Mais sur le tableau, pas de tombeau. Pas même une pierre roulée ou un rocher sur le côté. Dans l’instant représenté, le tombeau n’existe même plus.

Le tombeau, peut-être est-il derrière elle, à droite du tableau? Ou alors est-il derrière nous ? C’est nous qui nous tenons à l’endroit du tombeau, spectateurs de la scène appelés à sortir de l’espace cloisonné du sépulcre.

L’instant d’avant, Marie regardait dans notre direction. Vers le bas. A genoux. Pierre et l’autre disciple, en voyant le tombeau vide, sont repartis précipitamment. Elle est restée. Elle pleure et essaie d’ouvrir les yeux. De confronter son regard à la réalité qui est devant elle. Le tombeau est vide. Enfin presque… parce qu’elle finit par percevoir ce que les autres n’ont pas vu. Il n’y a pas que des bandelettes et un linge dans le creux de ce rocher, il y a aussi 2 anges.

Dans le monde de la Bible, les anges sont des messagers. 2 anges dans ce tombeau vide: il y a un message dans cette absence !

Le retournement de Marie

Les anges n’annoncent rien. Ils écoutent le chagrin de Marie. Puis celle-ci se tourne et rencontre le ressuscité dans le monde, dans la vie, dans le jardin et non dans la mort du tombeau. Voilà la configuration de notre tableau. Marie accroupie aux pieds de cet homme.

Pour les lecteurs que nous sommes, il n’y a pas d’ambiguïté, l’homme auquel Marie parle est Jésus. Mais elle ne le reconnaît pas. Jean aime jouer avec cette ironie: il laisse croire au lecteur qu’il a une longueur d’avance, qu’il sait plus de choses que les protagonistes de l’histoire. Mais c’est pour ensuite le prendre à son propre jeu. Car nous ne pourrons éviter de nous poser la question: est-ce que je sais vraiment qui est le Christ ressuscité?!? Serais-je capable de le reconnaître?

Toujours est-il que c’est bien là que se situe la difficulté pour tous les peintres qui ont voulu représenter cette scène. Comment peindre un homme sans qu’il n’y ait de doute: c’est bien le Ressuscité… mais tout en prenant au sérieux la méprise de Marie Madeleine?

C’est ainsi que nous en arrivons à des situations qui, si nous les observons de manière un peu objective, s’avèrent plutôt cocasses. Titien représente Jésus en homme beau, droit, aux cheveux bruns mi-longs avec une barbe. Tout à fait en conformité avec l’image qu’on se fait de lui dans la tradition iconographique européenne.

Il porte les stigmates de la crucifixion: on distingue une marque sur son pied droit. Le peintre nous montre ainsi que le Ressuscité n’est personne d’autre que le Crucifié. La résurrection n’est pas un retour en arrière ou un nouveau commencement où tout le passé serait effacé.

Même dans la résurrection, les marques du passé demeurent. Seulement, ce passé n’est plus porteur de mort et insurmontable. Il est accepté, dépassé, la vie a repris le dessus.

Encore un élément qui désigne très clairement qu’il s’agit du Ressuscité, c’est son habillement. Il est drapé dans un tissu blanc qui fait penser à un linceul. Il a traversé la mort dans son humanité la plus absolue, dénudé. Il revient à la vie vêtu de la simple étoffe dont on recouvre les morts. Une étoffe blanche, couleur de résurrection.

La méprise

Comme Marie prend cet homme pour un jardinier, pour le responsable de l’entretien du cimetière si l’on peut dire, Titien ajoute dans la main de Jésus un outil de jardin. Avouez que, si l’on prend un peu de recul, cela a quelque chose d’un peu ridicule cet homme à moitié nu dans ce jardin avec une binette à la main.

Et si vous vous faites quelques recherches, vous trouverez sans peine des représentations de cette scène où l’on voit Jésus une bèche sur l’épaule, une truelle à la main, ou appuyé négligemment sur un râteau. Quand encore il ne porte pas un chapeau de paille !

L’image, comme le texte, comporte évidemment plusieurs niveaux de lecture. Le peintre souligne que la résurrection n’est pas un phénomène psychologique, que Marie n’a pas une apparition fantomatique. Le Ressuscité a un corps, il est capable de tenir en mains un outil.

Il donne crédit à la confusion de la femme. Non, il n’était pas évident du premier coup d’œil de le reconnaître. Parce qu’un mort ne peut pas être vivant, n’est-ce pas?!

L’incompréhension de Marie, son incapacité à reconnaître celui qui est pleinement Jésus mais qui en même temps est un autre: le ressuscité, est déjà difficile à exprimer dans le texte. Ces représentations d’un homme à moitié nu dans un jardin avec un outil à la main et les marques de la croix sur les pieds sont révélatrices de la difficulté de transmettre par l’image une réalité sur laquelle il est déjà difficile de mettre des mots…

Marie!

Marie est soudainement sortie de sa confusion. Ce n’est pas à sa voix qu’elle finit par comprendre, mais c’est ce qu’il lui dit qui lui ouvre les yeux: Marie! Le Ressuscité l’appelle par son nom. Il la connaît, la reconnaît. Le nom prononcé nous rappelle bien sûr la parole d’Ésaïe : je t’ai appelé par ton nom (Es 43,1). Être appelé par son nom, c’est être connu dans son être intime. Ce prénom prononcé, c’est l’affirmation que Marie est connue dans toute sa personne par le Ressuscité. Au moment même où il prononce son nom, elle sait que c’est lui.

Le premier réflexe de cette femme est des plus naturels. Elle n’en croit pas ses yeux, alors elle veut toucher, rendre concret. Mais Jésus ne le permet pas. « Ne me touche pas » dit-il. « Noli me tangere » en latin. C’est l’instant exact que le Titien représente, c’est le titre du tableau. Le nom classique de cette scène dans toute l’histoire de l’art.

Le Ressuscité fait un geste de recul. La geste de la main de Marie reste dans l’air.

Ne me touche pas est une traduction possible. Toucher, c’est vouloir la preuve de cette résurrection, c’est chercher à attester par ses sens la réalité de l’instant. C’est vouloir ne pas se laisser tromper par ce qu’elle voit mais donner corps aussi par les autres sens.

Une autre traduction est possible: ne me retiens pas. Il n’est plus temps pour Marie comme pour tous les croyants de vivre avec la présence directe de leur maître. La vie de Jésus sur terre est terminée, il est inutile d’essayer de le retenir. Désormais, Marie et les croyants de tous les temps devront apprendre à vivre sans lui. Le théologien français Antoine Nouis l’exprime ainsi: cesse de t’accrocher à moi!

La femme relevée

Apprendre à vivre sans la présence directe de Jésus, c’est la thématique principale de l’évangile de Jean. Tout le texte est destiné aux croyants de deuxième génération qui n’ont même pas connu Jésus vivant. Vivre sans Jésus, sans lui en tant qu’homme, mais pas complètement sans lui. La résurrection, c’est la promesse de la présence de Jésus autrement, dans la vie de chaque croyant, là-bas comme ici, hier comme aujourd’hui.

Noli me tangere, ne me touche pas, ne me retiens pas, ne t’accroche pas à moi.

Ne t’accroche pas à Jésus l’homme. Le temps du rassemblement des disciples autour de lui, le temps de l’écoute de son enseignement est révolu. Désormais, il y a le texte de l’évangile auquel on peut revenir pour continuer à être édifiés. Car maintenant est advenu le temps de l’envoi. De la mission des disciples dans le monde.

Nous sommes habitués à voir cette Marie Madeleine à genoux devant Jésus ressuscité, portant sur lui un regard de soumission et d’adoration. Elle à terre et lui debout. Nous sommes bien entendu aujourd’hui encore marqués par des siècles, des millénaires, de représentation de la condition féminine inférieure à celle des hommes.

Ce ne serait pas totalement rendre honneur à la place de cette femme que lui donne le texte de l’évangile de Jean que de garder d’elle uniquement l’image de cette belle demoiselle à genoux. Marie Madeleine est le premier témoin de la résurrection. Avant même les disciples de Jésus. C’est à elle que revient la responsabilité de dire au monde que le Christ a vaincu la mort.

Le Ressuscité confère à une femme un rôle de la plus grande importance. Pour l’époque, c’est presque inconcevable. Déjà parce que le témoignage d’une personne seule est facilement mis en doute, mais celui d’une femme on n’en parle même pas. La Résurrection: l’annonce d’un événement aussi incroyable repose sur les frêles épaules d’une jeune femme! Ce texte un petit quelque chose de révolutionnaire.

Et si la résurrection, c’était justement la capacité de porter un regard neuf sur toutes les choses qu’on ne voit plus?…
A remplacer nos cœurs insensibles comme de la pierre par des coeurs réceptifs, comme le dirait le prophète Ezéchiel?
Et si Pâques, c’était de croire sans toucher mais en ayant vu ?…
Et si Pâques, c’était d’accepter de vivre sans certitudes, mais avec des convictions?…
Et si Pâques, c’était sentir une présence malgré l’absence?…

Pâques, c’est chaque moment dans lequel on se pose la question difficile de ce quelque chose d’indicible.
Heureux sommes-nous. Nous qui avons la chance d’avoir accès aux textes des évangiles et aux œuvres d’artistes d’hier et d’aujourd’hui qui toujours nous permettent de nous confronter à cette grande question: serais-je capable de reconnaître de Ressuscité?

Amen

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