Au commencement était la violence

Prédication sur Genèse 4,1-16 (Caïn et Abel). Lecture biblique: Ecclésiaste 8,14-17.

Lorsque avec ses enfants vêtus de peaux de bêtes,
Échevelé, livide au milieu des tempêtes,
Caïn se fut enfui de devant Jéhovah,
Comme le soir tombait, l’homme sombre arriva
Au bas d’une montagne en une grande plaine ;
Sa femme fatiguée et ses fils hors d’haleine
Lui dirent : « Couchons-nous sur la terre, et dormons. »
Caïn, ne dormant pas, songeait au pied des monts.
Ayant levé la tête, au fond des cieux funèbres,
Il vit un œil, tout grand ouvert dans les ténèbres,
Et qui le regardait dans l’ombre fixement.

Ainsi débute le poème de Victor Hugo intitulé La Conscience. Caïn chercher à fuir, va toujours plus loin, cherche toutes les échappatoires. Mais où qu’il soit, quoi qu’il fasse, l’œil de Dieu est là. Au-dessus de lui, lui rappelant sans cesse son acte. Il fonde une famille, bâtit une ville. Une ville immense, si grande que…

L’ombre des tours faisait la nuit dans les campagnes ;
Ils donnèrent aux murs l’épaisseur des montagnes ;
Sur la porte on grava : « Défense à Dieu d’entrer. »
Quand ils eurent fini de clore et de murer,
On mit l’aïeul au centre en une tour de pierre ;
Et lui restait lugubre et hagard. « Ô mon père !
L’œil a-t-il disparu ? » dit en tremblant Tsilla.
Et Caïn répondit : « Non, il est toujours là. »
Alors il dit: « je veux habiter sous la terre
Comme dans son sépulcre un homme solitaire ;
Rien ne me verra plus, je ne verrai plus rien. »
On fit donc une fosse, et Caïn dit « C’est bien ! »
Puis il descendit seul sous cette voûte sombre.
Quand il se fut assis sur sa chaise dans l’ombre
Et qu’on eut sur son front fermé le souterrain,
L’œil était dans la tombe et regardait Caïn.

Jamais Caïn n’aura trouvé la paix. Sous la plume de Victor Hugo. Le poids de la culpabilité, la force d’une conscience à laquelle il est vain de vouloir échapper.

Une lecture de ce récit qui transmet de Dieu une vision terrible et intransigeante. Ce juge qui, du haut de son ciel, braque sur nos vies le poids de nos fautes comme le faisceau lumineux des phares d’une voiture sur un animal traqué. Pas une seule parole du divin, pas une ouverture au dialogue entre l’homme coupable et son Dieu – on lui interdit même tout accès.
Rien que cet œil, muet, accusateur.

Jeter un œil sur le récit

Est-ce ce Dieu là que nous fait découvrir le texte ? Regardons-le de plus près. L’histoire de Caïn et Abel se trouve au chapitre 4 de la Genèse. Elle suit directement le renvoi par Dieu d’Adam et de Eve du jardin d’Éden. La logique narrative voudrait donc que les parents et les deux fils soient seuls au monde. Mais ce n’est pas le cas. L’histoire suppose une terre habitée puisque Caïn craint d’être tué par d’autres hommes après sa fuite. Et le récit qui suit notre passage raconte comment Caïn trouve une femme et fonde une famille. La logique de la narration n’est évidemment pas respectée. Les auteurs du livre de la Genèse n’étaient pas plus stupides que nous, et ils en étaient certainement conscients.
Mais cela n’a pas d’importance car les récits bibliques des origines n’ont pas pour fonction de raconter ce qui s’est passé ni de faire état de faits historiques.

Les récits de la Genèse sont des mythes, des mythes fondateurs. C’est-à-dire des histoires qui disent quelque chose de fondamental et d’intemporel sur la condition humaine.
L’emplacement du récit de Caïn et Abel au tout début de la Bible a donc une valeur symbolique. Qu’ils soient les fils des premiers hommes affirme que la violence est, dès le début, indissociablement liée à la condition humaine.
Au commencement… était la violence.

Par le mythe – par le récit – on ose se confronter à ce qui nous dépasse. A ce qui nous fait peur. On investigue au plus profond de l’humain. C’est pour cette raison qu’il est si important d’être attentif aux subtilités de ces textes. Et pour commencer, aux noms des personnages.
Le nom Caïn vient du verbe créer. Il incarne le premier être créé, conçu d’une femme et d’un homme. A sa naissance, Eve s’exclame : j’ai crée un homme grâce au Seigneur ! Elle exprime ici l’émerveillement, la fascination que provoque aujourd’hui encore la naissance d’un enfant.
Caïn est le premier créé. Il sera aussi à l’origine de tous les humains : sa généalogie suit notre texte. Il devient le père de l’humanité. Nous sommes tous et toutes descendants de Caïn.
Ça pose son homme !

Abel quant à lui n’est pas gâté. Son nom signifie la buée, le petit vent, le pas grand-chose. Ce que l’ecclésiaste traduit par vanité des vanités. Un nom comme celui-ci ne présage rien de bon pour celui qui le porte. Abel, c’est le rien du tout, l’insignifiant. Dans toute l’histoire, il ne dira rien. Il est là, présent par son absence.

C’est pô juste!

Les deux frères sont confronté à une expérience humaine universelle : la vie est injuste. L’un voit son offrande acceptée par Dieu, alors que l’autre pas. Les récoltes du cultivateur sont mauvaises alors que le troupeau de son berger de frère prospère. Le texte ne donne aucune raison à cette inégalité de traitement. Il ne fait que constater que l’un est béni, et pas l’autre. Le mythe ne traite pas la question du pourquoi des iniquités et des disparités que l’on constate tous dans le monde. Il ne fait que constater, avec nous, qu’elles existent. Et ce, sans raison.

Certaines personnes ont la vie facile, tout leur réussit. Elles sont en bonne santé, vont de réussites en réussites dans leurs vies professionnelle et personnelle. Alors que d’autres peinent et essuient un échec après l’autre. Certains sont nés en Suisse, d’autres en Syrie. Certains ont une santé fragile, d’autres des capacités physiques hors du commun. Certains sont grands, d’autres petits. Telle est la réalité.
Et c’est aussi ce qui fait notre diversité, et le fait que nous sommes toutes et tous uniques. Mais ces iniquités nous dérangent. Comme nous dérange tout ce que nous ne comprenons pas.

Et on a voulu trouver des raisons de cette inégalité de traitement face aux sacrifices offerts par les deux frères. Caïn aurait fait son offrande par contrainte alors qu’Abel l’aurait faite de bon cœur. Le sacrifice d’Abel aurait été de meilleure qualité que celui de son frère. Etc… Mais il nous faut admettre que le silence du texte. Aucune explication ne nous sera donnée.

Il arrive sur la terre que les bons soient injustement traités, comme des méchants. Inversement les méchants connaissent parfois la réussite que méritent les justes. Ecc 8,14

C’est ainsi.
Et si le mythe ne traite pas de l’origine des disparités, il traite de notre manière d’y faire face. Caïn se trouve confronté à cette réalité, mais bien que son offrande ne soit pas acceptée par Dieu, il n’est pas pour autant maudit. Bien au contraire. On constate que Dieu lui parle, l’encourage, le met en garde. Jamais Dieu ne s’adresse à Abel. Abel, l’insignifiant à qui tout réussit. Au contraire de Caïn, le fort de caractère qui essuie des échecs mais à qui Dieu parle.

Vert de rage

L’échec, la contrariété, provoquent chez Caïn la colère. Et Dieu le met en garde car il a encore le choix de l’action. Le choix de ne pas laisser la colère le dominer. La colère, c’est l’état dans lequel on est le plus vulnérable. Le péché est tapi à la porte et n’attend que cette vulnérabilité pour prendre le dessus. Il est intéressant de relever que c’est le premier passage de la Bible où il mot péché apparaît. Le péché originel serait donc moins une histoire de pomme que de laisser libre cours à la violence.

Le péché est un terme toujours difficile car souvent utilisé de manière morale. Je vous rappelle que le péché dans les textes bibliques ne désigne jamais une faute ou une mauvaise conduite. On n’est jamais pécheur parce que l’on déroge à une loi morale. Le péché, c’est la rupture de relation entre Dieu et l’homme. C’est briser le dialogue avec Dieu. C’est agir comme si l’on n’avait pas besoin de lui. C’est cette rupture qui entraîne l’homme à trouver en lui-même et en ses actes le sens de sa vie, et à se considérer comme ne devant rien à personne. Les actions répréhensibles, les fautes, les désobéissances aux lois sont les conséquences du péché. Le premier péché, c’est de se laisser dominer par la violence et de permettre à celle-ci de nous éloigner de Dieu.

Pietro Novelli (1608 – 1647)

L’avertissement de Dieu aurait dû permettre à Caïn de prendre les choses en main avec lucidité, mais Caïn s’est laissé emporter. Dieu l’avait mis en garde, mon son action s’arrêtait là. Ensuite, il était de la responsabilité de Caïn de se maîtriser. Le texte continue alors de façon étrange. Au huitième verset, on lit : Caïn dit à Abel (deux point ouvrez les guillemets)… et puis plus rien. Les guillemets débouchent sur rien. Puis le texte enchaîne brutalement avec la mention du meurtre.
De nombreux versions ont ajouté des paroles dans la bouche de Caïn. Allons aux champs, sortons, viens, etc. Tout se passe comme si Caïn avait l’intention de dire quelque chose à son frère, mais il se ravise et le tue. L’incapacité à communiquer aboutit à une autre solution au conflit : l’élimination de celui qui dérange. Caïn en colère contre la disparité de la vie, incapable de mettre des mots sur cette colère, fait disparaître celui qui incarne l’injustice à ses yeux.
Comme si pour réparer une injustice, il fallait éliminer celui à qui elle profite.

On comprend rapidement que la disparition d’Abel ne résoudra pas la question de l’iniquité. Caïn devra quitter son pays. En laissant libre cours à la violence, Caïn s’est éloigné à la fois de sa terre et de Dieu. Il a laissé le péché tapi à la porte le dominer. Le mythe fondateur de Caïn et Abel donne une bien piètre image de la condition humaine et des capacités de l’homme. Mais l’histoire ne se termine pas ainsi. Bien au contraire, ce n’est qu’un début. Caïn devra partir, mais Dieu ne laissera pas la vengeance humaine s’exercer sur lui. Il protégera sa créature, fidèle à la promesse que toute vie humaine, même celle d’un meurtrier, a de la valeur.
Dieu crée ainsi les conditions d’un avenir possible en dépit de tout. Caïn aura une descendance, il sera à l’origine du progrès, de la culture et de la civilisation.
On est bien loin de cet œil qui suivra Caïn jusque dans la tombe, l’écrasant
sous la culpabilité.

Dominer le monstre

Et si cette histoire de Caïn et Abel n’est pas là uniquement pour nous faire crouler sous le poids de notre conscience, elle nous interpelle sur cette question de la violence. Si profondément humaine. En chacun et en chacune d’entre nous.
Une violence capable de nous éloigner de Dieu. De nous dominer si nous lui en laissons la place.

Comme un monstre tapi à ta porte, il désire te dominer. Mais c’est à toi d’en être le maître.

Nos propres forces semblent parfois bien maigres pour y parvenir.
Demandons à Dieu de nous venir en aide.
Qu’il nous donne la force de ne pas laisser les iniquités devenir injustices.
Qu’il nous donne les moyens de garder la maîtrise sur tout ce qui risque de nous éloigner de lui.

Amen

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