A quoi bon?

Prédication du culte du 30 mai 2021
Lectures bibliques: Deutéronome 4,32-40 et Marc 4,26-29

Podcast audio sur Radio Diane.

De la difficulté d’être optimiste

Je dois bien vous l’avouer, il y a des jours où je peine à être optimiste. Pourtant, je suis de nature à voir plutôt le verre à moitié plein et à appréhender l’avenir avec une certaine confiance, et j’ai l’habitude de remettre à Dieu dans la prière le poids du souci que je ne pourrais porter seule.

En tant que pasteure, il m’arrive somme toute assez fréquemment de recevoir les inquiétudes, de prêter l’oreille aux angoisses, d’accueillir les révoltes et les lassitudes. La situation actuelle et à venir de notre Église est un sujet qui revient souvent. L’impression qu’elle se réduit comme peau de chagrin. La nostalgie d’y avoir vécu tant d’engagements forts dans des lieux ou des groupes qui n’existent plus, le souvenir de la place prépondérante qu’elle prenait autrefois dans la vie des familles. Et l’inquiétude récurrente de la relève. Qui portera demain l’Église que nous avons portée hier et que nous portons encore, parfois à bout de bras ?

C’est dans cette ambiance un peu morose accentuée sans doute par la lecture des rapports du Synode et en particulier des comptes, que je me suis sentie interpellée par ce texte du Deutéronome, proposé à la lecture pour ce dimanche de la Trinité. Interpellée d’abord par le ressort narratif. On ne sait pas où nous allons être emmenés.

Des questions posées d’entrée : Un fait aussi extraordinaire s’est-il déjà produit ? A-t-on déjà entendu raconter une chose pareille ?
Mais de quoi Moïse parle-t-il ?!? (puisqu’il s’agit d’un extrait de son premier grand discours).

Un appel à l’émerveillement

Il rappelle ici à son peuple les incroyables manifestations de Dieu. Dans l’événement du buisson ardent d’une part mais aussi et peut-être surtout dans la sortie d’Égypte. Moïse rappelle que Dieu agit. Qu’il fait œuvre de sa puissance pour libérer, pour donner un avenir, pour ouvrir sur la vie.

Le peuple, confronté aux difficultés concrètes et quotidiennes de la vie nomade dans le désert, désorienté et perdu dans l’immensité, est aveuglé. Il ne voit plus vers quoi il marche, la terre promise se fait terriblement lointaine, son contours de plus en plus flou.

J’aime ici les paroles du guide qui réenchantent.
Voyez comme c’est extraordinaire ! Voyez les exploits accomplis par Dieu !
Voyez ce que peut produire l’action de Dieu dans le monde !
La libération, la vie, le feu.
L’avenir, la descendance nombreuse, la promesse de bonheur et de prospérité !
Et nous sommes là qu’au début de l’Ancien Testament. Nous pourrions poursuivre la liste:
Voyez comme c’est extraordinaire ! Voyez comme Dieu fait de grandes choses ! Voyez ce petit peuple d’Israël avec son Dieu unique qui fait vasciller l’écrasant royaume babylonien et ses divinités toutes puissantes.
Voyez les prophètes. Ces hommes simples qui ont porté haut la Parole de Dieu, ont dénoncé les injustices sociales, pris la défense des petits, ont osé se confronter aux puissants et faire changer les choses.
Voyez le Christ. Qui a incarné la puissante vérité que l’amour est plus fort que tout. Qui par sa mort et sa résurrection a fondamentalement bouleversé le système de valeurs du monde.

La Bible regorge d’exemples et de témoignages de la puissance de l’œuvre de Dieu. Et son œuvre se poursuit. En toute circonstance, même les plus terribles et les plus désespérées, certains ont témoigné de l’action de Dieu, du monde antique jusqu’à nos jours. Et dans nos vies individuelles aussi. Combien de situations bouchées desquelles nous ne voyions plus d’issue se sont-elles finalement éclaircies ?

Voyez !
Voyez les signes de l’action de Dieu dans le monde.
Voyez l’émergence des Réformateurs à une époque où l’Église se fourvoyait.
Voyez la libération de l’esclavage aux Etats-Unis.
Voyez les prophètes du monde moderne.
Voyez la chute de l’Apartheid.
Voyez ces hommes et ces femmes qui croient en leurs idéaux et qui se battent contre les grosses machines écrasantes de l’économie, de la sécurité et de ce que certains appellent le réalisme.

Cela m’enchante, me réenchante de voir voir des paysans mus par la conviction qu’à l’avenir nous pourrons nous passer de pesticides. De voir des initiatives qui favorisent la lecture alors qu’il est si simple de se morfondre en disant que la jeunesse est perdue, avec tous ces écrans…

Le poison de l’aquabonisme

Une femme âgée m’a dit une fois. Vous savez, le matin quand j’ouvre les yeux, une pensée fugace s’insinue souvent en moi : à quoi bon ?
A quoi bon me lever ? A quoi bon vivre une nouvelle journée qui ne sera pas très différente de la précédente et de la suivante ? A quoi bon à mon âge avoir des projets ? A quoi bon ? Si je ne me levais pas ce matin, personne ne le remarquerait. Cette pensée, m’a-t-elle dit, je la chasse immédiatement. A quoi bon… c’est du poison. Et si vous le laisser gagner ne serait-ce qu’une fois, c’est fichu !

A quoi bon c’est du poison ! Cette phrase m’a marquée. Et j’y repense souvent. Chaque fois, avec cette mélodie de Jane Birkin qui résonne en moi.

C’est un aquoiboniste
Un faiseur de plaisantristes
Qui dit toujours à quoi bon
A quoi bon

Un aquoiboniste
Un drôl’ de je m’enfoutiste
Qui dit à tort à raison
A quoi bon

L’aquaboniste se laisse gagner par cette pensée fugace. Et si il fallait réécrire la parabole de Jésus, cela donnerait à peu près cela : Voici à quoi ne ressemblera pas le Royaume de Dieu. Un aquaboniste avait un grand sac de graines à répandre dans son champ, mais il n’y est pas allé. A quoi bon ?

La parabole de la semence qui pousse toute seule est l’illustration merveilleuse de la collaboration entre l’être humain et la puissance divine au service de l’œuvre de Dieu. L’homme sème, puis il laisse Dieu agir. Il fait confiance même lorsqu’il ne voit pas le grain qui, lentement mais sûrement germe dans la terre. Il arrose, prend soin, observe. Puis s’émerveille de ce qui pousse. On sait bien que la plante ne grandit pas parce qu’on a tiré dessus. La nature, Dieu agit. Quel est ici le rôle de l’homme ?

Il continue de dormir la nuit et de se lever chaque jour, dit la parabole. Une régularité, une fidélité faite de présence et de confiance. L’homme prend soin de son champ le jour, il crée les conditions favorables à la croissance de la plante. Mais il sait aussi se retirer parfois, remettre entre les mains de Dieu ce sur quoi il ne peut agir. Il va se reposer, reprendre des forces pour le lendemain.

Être parent n’est pas très différent. Pas besoin de tirer pour que l’enfant grandisse. Au contraire, en à peine 15 printemps le tout petit être que nous avons mis au monde nous dépasse d’une tête. Rien ne sert non plus de lui tenir les jambes pour lui montrer comment marcher. Il découvre par lui-même. Le rôle de l’adulte étant d’être là, de lui donner confiance, d’amortir parfois sa chute et de s’émerveiller avec lui ou elle de la vie qui avance. Un savant équilibre entre présence et confiance. Entre action et lâcher prise. Entre veille et repos.

Entre action et lâcher prise

Être agriculteur, être parent, être chrétien.ne c’est entrer dans cette collaboration avec Dieu. Sans tomber ni dans l’activisme et croire que tout dépend de soi. Sans tomber dans l’aquabonisme et ne plus croire que les choses peuvent être autrement.

Le rythme de cette brève parabole est remarquable. A la lenteur et à la régularité des jours et des nuits qui s’enchaînent, de l’œuvre coordonnée de l’homme et de Dieu, du grain qui devient tige, puis épi vert, puis épi qui porte du grain succède le dernier verset : prompt et concis. Le jour de la moisson est arrivé. Au travail ! Impossible à l’aquaboniste qui a traînassé pendant toute la saison d’être efficace le jour de la moisson. Seul celui qui aura accompagné tout le processus saura agir le jour J avec toute l’énergie nécessaire.

En ces temps un peu moroses où il n’est pas difficile de nous voir rattrapés par un certains découragement, nos deux textes du jour nous invitent d’une part à l’émerveillement et d’autre part à la veille. Pour notre paroisse, pour notre Église, pour notre société et pour le monde.

A l’issue de ce culte, nous serons invités à élire un nouveau président à la tête de notre conseil paroissial. Il n’y a pas si longtemps, on ne voyait pas qui serait prêt à reprendre le flambeau après une présidente si dévouée et active que l’a été Natacha. Et voici. Elle a été appelée à d’autres fonctions, au service de la collectivité. Et Yves-Daniel est là. Avec la disponibilité et l’envie de se mettre au service de son Église par cette tâche.

Rendons grâce à Dieu ! émerveillons-nous ! Et moissonnons les voix.

Depuis les premiers pas du christianisme jusqu’à nos jours, l’Église a pris de nombreuses formes. Elle nous survivra. Son existence ne dépend pas que de nous. Nous sommes les semeurs, les veilleuses, et les moissonneurs.

Appelé.es à cultiver ce savant équilibre entre présence et confiance.
Entre action et lâcher prise.
Entre veille et repos.

Amen

Prière

Nous rendons grâce, Seigneur pour toutes celles et ceux qui s’engagent dans ton Église. Qui mettent service de la communauté leur temps, leurs talents, leur énergie, leurs compétences. Et qui savent remettre entre tes mains ce qu’ils ne peuvent accomplir.

Nous te prions pour les membres du conseil paroissial de La BARC. Renouvelle leurs forces et leurs capacités à relever les défis qui se présentent à eux et à elles. Renouvelle leur joie du service.

Nous rendons grâce, Seigneur pour toutes celles et ceux qui nous ont précédé dans les générations passées. Qui ont fait vivre ton Église avec amour et conviction et qui nous ont fait découvrir ta Parole.

Nous rendons grâce pour les générations futures qui remettent en question notre manière de porter l’Évangile et nous obligent à nous centrer sur l’essentiel et à nous réinventer.

Nous rendons grâce pour les ouvertures, les solutions, les personnes placées sur notre route. Pour les ciels ombragés qui s’éclaircissent. Pour les brèches ouvertes dans les situations qui semblaient bloquées.

Ne laisse pas nos cœurs se fermer. Notre espérance s’éteindre. Ne nous abandonne pas à la tentation de l’aquabonisme.

Renouvelle en nous la capacité d’aimer, d’accueillir, de soutenir. L’envie de construire, d’agir, de participer.

Ouvre nos cœurs à l’émerveillement, à la reconnaissance et à l’optimisme.

Fais de nous des veilleurs et des veilleuses, prêts à mettre la main à la pâte au moment opportun. Capables de reconnaître tes signes, ouverts à ton action et confiants.

Que ton œuvre progresse avec nous et en nous. Amen

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