Ils ne sont pas revenus

Prédication narrative de la veillée de Noël, le 24 décembre 2016 à Cortaillod.
Lectures bibliques: Matthieu 2,1-12 et Psaume 8

Il fait nuit maintenant et ils ne sont pas revenus…

Le palais du roi Hérode est silencieux et je peux enfin rejoindre ma couche.
Depuis dix ans que je travaille ici comme servante, je n’avais jamais vu une agitation aussi forte que ces derniers jours.
Léa! Donne à nos invités de quoi se rafraîchir.
Léa! Fais appeler les chefs des prêtres.
Léa! Dresse la table pour tous les convives.
Léa par ci, Léa par là.
Je ne savais plus où donner de la tête. Le roi était furieux et quand il se met en colère, je n’aime mieux pas me trouver à proximité. Je le connais. Les coups de bâton partent facilement.

Maintenant que je peux enfin m’allonger, je ne trouve pas le sommeil.
Je n’arrête pas de penser au fait qu’ils ne sont pas revenus.
Qu’est-ce que cela peut bien signifier ?

Est-ce qu’au moins ils ont réussi à trouver ce roi qu’ils cherchaient?
J’espère qu’Hérode ne leur a pas barré la route! Mais je ne le pense pas, ce qu’il voulait lui c’est qu’ils l’amènent à ce roi.

Ils étaient étonnants ces hommes.
Ils sont arrivés un matin dans la ville, assis sur leurs chameaux. Fatigués par la route, les vêtement recouverts de poussière.
Le tissu enroulé sur leur tête pour s’abriter du sable soulevé par le vent ne laissait entrevoir que leurs regards perçants.
Ils venaient du lointain Orient.
Je me demande comment c’est, loin à l’Orient.
En tout cas, la science est très avancée là bas. Ils avaient avec eux des grands parchemins sur lesquels ils avaient dessiné des cartes du ciel. Chaque étoile était représentée à son endroit exact, leur mouvement formaient des dessins fabuleux.
Quand ils l’ont déroulé sur la table, j’ai jeté un œil puis je les ai observés eux. Tous les trois penchés sur ce parchemin, ils montraient du doigt les étoiles en les désignant par leur nom.
Ils se livraient à de grandes explications qui, même si elles m’échappaient, n’en demeuraient pas moins passionnantes.
Ils disaient qu’on peut lire dans le ciel, que Dieu y fait connaître sa volonté, que tout à un sens et que la quête de toute la vie, c’est de le chercher.

Mais Hérode, lui, ne cherchait même pas à comprendre ce qu’ils disaient.
Il trépignaient et marmonnait: le roi des Juifs!… comment ça le roi des Juifs?!

Quel homme frustre, notre roi!
Si seulement, nous pouvions avoir un souverain qui s’intéresse à la science, à la musique, à l’univers, que sais-je… à autre chose qu’à lui-même en tout cas.
Il a beau être roi, à l’échelle du ciel, il est quand même tout petit.
Comme les paroles de ce psaume que me chantait ma grand-maman lorsque j’étais petite: Quand je vois le ciel, ton ouvrage, la lune et les étoiles que tu y a placées, je me demande : l’homme a-t-il tant d’importance pour que tu penses à lui?

J’aimerais bien, moi aussi, savoir lire dans le ciel.
J’aimerais avoir toutes les connaissances de ces hommes.
Mais je ne suis qu’une simple servante. Qu’un grain de poussière dans l’immensité de l’univers.
Devant ce ciel infini, je bénis le Seigneur pour la femme que je suis, et je cesse de rêver à être une autre.

Je n’ai pas besoin d’occuper une place plus importante sur terre, Dieu se préoccupe de moi même si je suis une servante.
Et puis, le pouvoir ne me fait pas envie.
Il n’y a qu’à regarder Hérode. Qui aurait envie d’être lui?
Jaloux, haineux, autoritaire et violent. Est-ce enviable?

Son pouvoir est une illusion. Sa colère et sa violence des signes de sa faiblesse et de sa peur.
Oui, il ne vit que dans la peur de perdre ce qu’il a et de voir disparaître la crainte qu’il provoque chez les autres.

Les hommes de l’Orient, eux, étaient habités d’une véritable puissance.
Une puissance qui venait à la fois de leurs connaissances et de leur capacité à écouter, à être ouverts à ce qui se présente à eux.
Ils savent bien plus de choses que moi, bien plus de choses même que le roi, mais ce qu’ils savent surtout, c’est quand ils sont arrivés aux limites de ce qu’ils pouvaient faire seuls.

Ils ont demandé de l’aide, demandé conseil aux sages d’ici et ceux-ci leur ont révélé les prophéties.
Ils se sont mis à l’écoute et ont repris la route.
Mais ils ne sont pas revenus.
Je me demande ce qui leur est arrivé.
Ont-ils trouvé ce roi?
Qui est-il?
A Bethléem? On m’a toujours appris que rien de bon ne pouvait venir de Bethléem. Et il n’y a aucun palais pour un roi.
Cet enfant serait-il né dans une simple maison?
Je me demande qui sont ses parents.

Mais si ce bébé n’a rien de spécial, comment l’auront-ils reconnu?
Peut-être que seuls ceux qui le cherchent pour le rencontrer et non pas pour le dominer peuvent le reconnaître?!
Espérons que ce soit le cas, ainsi Hérode ne pourrait pas le retrouver.
Peut-être que moi aussi je pourrais y aller!
Demain matin, je chausserais mes sandales et je quitterais le palais pour partir en direction de Bethléem.
Mais je n’ai rien à lui offrir…
Je ne pourrais pas aller à sa rencontre les mains vides.
J’ai bien vu dans leurs bagages, les sages avaient emporté de précieux cadeaux.
Espérons que tout cet or ne le pourrira pas. Je me méfie des richesses, elles changent les hommes. Les rendent cupides et injustes. Espérons qu’il saura en faire bon usage.
Il y avait aussi de l’encens et de la myrrhe. Des parfums de grand prix. Mais moi qui croyais que la myrrhe servait à embaumer les morts, c’est quand même un peu bizarre comme cadeau pour un nouveau-né. Espérons que cela ne lui porte pas malheur.

Non, Léa. Tu n’iras pas le trouver demain! Sois raisonnable.

Je vais rester simple servante ici, au palais du roi Hérode. Mais je continuerai à garder toutes ces choses dans mon cœur.
Et si cet enfant est véritablement le roi des Juifs, on devrait entendre parler de lui ces prochaines années.
Peut-être même qu’il viendra habiter le palais après Hérode!
Et devenir moi roi à moi. Je serai sa servante.

Il se fait tard, il faut quand même que je dorme. Ce soir, je n’ai pas envie d’éteindre ma lanterne.
Je laisse cette lumière briller.
Avec mon espérance que voici une bonne nouvelle: ils ne sont pas revenus.

Amen

Doit-on s’efforcer d’aimer?

Prédication du dimanche 12 juin 2016 à St-Aubin
Textes bibliques: 1 Corinthiens 13,1-3 et Matthieu 5,43-48 (l’amour des ennemis)

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Lors du camp de catéchisme au week-end de l’Ascension, nous avons eu l’occasion d’échanger avec les catéchumènes autour d’une question. Et comme les échanges étaient intéressants, nous nous sommes dits qu’il serait aussi pertinent d’échanger avec leurs parents autour de cette même question lors de la rencontre de bilan du catéchisme. Là aussi, les échanges ont été nourris.

Cette question, je la partage avec vous ce matin : faut-il s’efforcer d’aimer tout le monde ?

Spontanément, jeunes comme adultes ont répondu : Non! On ne peut pas se forcer à aimer.
C’est vrai. Aimer, ça ne se commande pas. L’amour que nous éprouvons pour nos proches, pour nos amis, pour notre conjoint dépasse souvent ce que nous réussissons à exprimer et il n’est pas le fruit d’une décision de notre part: À partir d’aujourd’hui, je décide de l’aimer lui!… ça ne marche pas comme ça.

C’est vrai… mais… une fois passée cette première réaction spontanée, expression émotionnelle, autre chose se dessine. Et si… et si la chose était un peu plus complexe.

Pas un seul amour

Il faut dire que la langue française nous piège, car le mot amour est très large alors que d’autres langues ont plusieurs termes pour en désigner les nuances. C’est le cas du grec, qui en a au moins trois distincts.

Philia exprime le lien d’amitié, mais aussi l’attachement à quelque chose qui plaît. Il aime aller se promener dans la forêt.

Eros désigne la relation amoureuse. L’élan vers l’autre.

Agapè, le troisième terme, désigne l’affection et la charité.

Bien sûr, en vous présentant ces termes en quelques mots, nous perdons beaucoup de nuances. Des livres entiers ont été écrits sur l’eros et l’agapè. Mais ce qui me semble important de saisir ici, c’est que lorsque l’on parle d’amour, on évoque autre chose que cet élan sentimental qui nous lie à quelques unes des personnes les plus proches de notre entourage. Et qui nous lie finalement à un nombre infime des personnes qui habitent notre monde.

Bien entendu dans les deux textes qui nous ont été lus, c’est d’agapè dont il est question. Dans la tradition chrétienne, et dans les textes bibliques, lorsque l’on parle d’amour, on parle d’autre chose que d’un sentiment. D’ailleurs l’amour chrétien se commande, alors que nous l’avons vu, un sentiment ne se commande pas. Vous connaissez le double commandement d’amour: aime le Seigneur ton Dieu et aime ton prochain comme toi-même.

L’amour chrétien n’est pas un sentiment

Si l’amour n’est pas un sentiment, qu’est-il?
Pour mieux appréhender ce qu’est l’amour chrétien, on ne peut éviter de relire ce passage extraordinaire de l’évangile de Matthieu: l’amour des ennemis. Très célèbre bien sûr, mais qui demeure remuant si on le prend au sérieux et que l’on réfléchit réellement à son implication pratique dans nos vies.

Aimer nos amis, ce n’est pas difficile. Tout le monde y arrive.
Même les collecteurs d’impôts! dit Jésus.
Même ceux qui n’ont aucune morale. Même les mafieux ont un code d’honneur interdisant que l’on touche à ceux qu’ils aiment.
Il n’y a rien d’extraordinaire à apprécier ses proches, à saluer sa voisine sympathique, à sourire au petit garçon du village si adorable.

Mais Jésus attend autre chose de celles et ceux qui ont accueilli Dieu dans leur vie. Des chrétiens, il attend une autre attitude que celle dont tout homme et toute femme est capable.

Aime ton ennemi!

Je ne sais pas vous, mais moi je ne considère pas au premier abord avoir des ennemis. Personne ne me persécute, personne ne pourrit ma vie, personne ne nourrit de haine profonde à mon encontre (enfin je crois…) ni moi envers quelqu’un. Alors comment puis-je aimer un ennemi que je n’ai pas?

Si donc le terme d’ennemi ne nous parle pas directement, regardons déjà ce qu’il en est de l’amour du prochain. Pas de celui qui est aimable (littéralement digne d’être aimé), mais vraiment tous nos prochains.
Le monde ne se résume pas à deux catégories de gens: ceux qui j’aime et ceux que je déteste. En fait, il y a plutôt mes proches que j’aime, les gens assez sympa que je croise de temps à autre et tous les autres qui me sont totalement indifférents.
Et mon amour devrait se porter sur tous.

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L’autre est un enfant de Dieu

Pour une raison toute simple: je ne suis pas moi-même le centre du monde! Dieu fait lever son soleil sur tout le monde comme il fait pleuvoir sur également sur tous (on en fait bien l’expérience ces temps!). Dès lors, si je me reconnais moi-même comme une enfant de Dieu, aimée et reconnue par lui. Je dois aussi reconnaître à l’autre – à tous les autres – ce même statut d’enfant de Dieu.
Même ceux qui se comportent mal, même ceux qui me sont indifférents, même ceux qui ne me sont pas sympathiques.

Parce que oui, il y a des gens qui sont quand même franchement plus difficiles à aimer que d’autres!
C’est pas parce que nous parlons d’amour qu’il faut tomber dans un discours rose bonbon! Des gens désagréables, il y en a. Et les textes bibliques ne sont pas lénifiants. La difficulté à aimer n’est pas niée. C’est bien quelque chose qui demande un effort qui nous est demandé.

Et le texte de Matthieu nous donne quelques éléments très concrets pour exercer cet amour: Prier pour les ennemis, les saluer. Agir en manifestant qu’ils existent pour moi.

Ce n’est plus lui et moi face à face. C’est lui aussi bien de moi, au-dessous d’un même Dieu qui porte sur lui comme sur moi un regard d’amour. Cette nouvelle perspective ne peut que changer mon regard sur l’autre.
L’amour chrétien, c’est donc une attitude, un comportement, des actes.
Mais des actes qui sont le fruit de cette prise de conscience. De ce nouveau regard que nous portons sur nos prochains, sur le monde qui nous entoure.

Ce monde est habité par les enfants de Dieu.
Certains le méprisent, certains sont pétris de haine.
Certains cherchent à l’exploiter au mépris des autres.
Certains ne respectent ni la terre, ni ceux qui l’habitent.
Certains exercent la violence.
Certains tuent et torturent.

Mais tous, oui tous, sont enfants de Dieu.
Même si tous ne le reconnaissent pas.
Et nous chrétiens, nous devons les aimer.

Vous pouvez avoir tous les dons, toutes les richesses, tous les possibles, nous rappelle Paul, si à l’origine de vos actes il n’y a pas l’amour, alors tout cela n’a aucun sens.

Nous voici donc, au seuil de l’été avec ce nouveau défi: aimer.
Aimer comme le Christ nous le demande.

Et pour cela, regarder chaque être humain comme un enfant de Dieu et se demander que signifie l’aimer lui ou elle.

Un défi de chaque jour, mes amis. Dès aujourd’hui.

Alors: aimons !

Amen

Un coup d’ailes entre ciel et terre

Prédication du dimanche 7 juin 2015 avec le baptême de la petite Agathe
Textes bibliques: Genèse 8,8-12 et Matthieu 3,13-17

Pour faire le portrait d’un oiseau

Peindre d’abord une cage
avec une porte ouverte
peindre ensuite
quelque chose de joli
quelque chose de simple
quelque chose de beau
quelque chose d’utile
pour l’oiseau

placer ensuite la toile contre un arbre
dans un jardin
dans un bois
ou dans une forêt
se cacher derrière l’arbre
sans rien dire
sans bouger …

Parfois l’oiseau arrive vite
mais il peut aussi bien mettre de longues années
avant de se décider
Ne pas se décourager
attendre
attendre s’il le faut pendant des années
la vitesse ou la lenteur de l’arrivée de l’oiseau
n’ayant aucun rapport
avec la réussite du tableau

Quand l’oiseau arrive
s’il arrive
observer le plus profond silence
attendre que l’oiseau entre dans la cage
et quand il est entré
fermer doucement la porte avec le pinceau
puis
effacer un à un tous les barreaux
en ayant soin de ne toucher aucune des plumes de l’oiseau

Faire ensuite le portrait de l’arbre
en choisissant la plus belle de ses branches
pour l’oiseau
peindre aussi le vert feuillage et la fraîcheur du vent
la poussière du soleil
et le bruit des bêtes de l’herbe dans la chaleur de l’été
et puis attendre que l’oiseau se décide à chanter

Si l’oiseau ne chante pas
c’est mauvais signe
signe que le tableau est mauvais
mais s’il chante c’est bon signe
signe que vous pouvez signer

Alors vous arrachez tout doucement
une des plumes de l’oiseau
et vous écrivez votre nom dans un coin du tableau.

Jacques Prévert, Pour faire le portrait d’un oiseau

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J’avais appris ce poème de Jacques Prévert quand j’étais petite fille. Il y a quelque chose d’insaisissable chez l’oiseau. Même pour en faire son portrait! Sa liberté, sa légèreté, sa grâce nous fascinent. Il peut faire des allers et retours entre la terre et le ciel. Et échappe à notre contrôle.

Pas surprenant dès lors que les oiseaux soient chargés de symbolique, et parmi eux tout particulièrement la colombe. Nombre d’organisations qui œuvrent pour la paix l’ont choisie pour figurer sur leur bannière. On la trouve aussi sur les croix huguenotes et dans le logo de notre Église. Symbole de paix avec son brin d’olivier dans le bec, signe fragile d’une vie possible dans un monde où commence à émerger de nouvelles pousses. Symbole aussi de l’Esprit de Dieu. Présence divine dans le monde.

En pensant à la colombe, ce sont ces deux symboles qui viennent tout de suite à l’esprit: la paix et l’Esprit. Ce sont aussi ces deux passages bibliques: l’arche de Noé et le baptême de Jésus.

Mais on retrouve la colombe dans d’autres textes bibliques où elle est porteuse de significations différentes. Pensons par exemple au Cantique des cantiques. Ce poème qui met en scène deux amoureux. La colombe y devient messagère. Une colombe, c’est quand même plus romantique qu’un pigeon voyageur! Et dans le livre du Lévitique, on trouve les colombes et les pigeons dans les prescriptions concernant les sacrifices que devaient accomplir les Israélites. Ceux qui n’avaient pas les moyens de sacrifier un agneau ou une brebis étaient tenus d’offrir une pair de pigeons ou de colombes. L’oiseau devient alors figure d’humilité et de simplicité.

Permettre l’envol

En relisant le passage de la Genèse où Noé lâche la colombe, j’ai été impressionnée par le soin que porte le récit sur ces allers et retours. Il aurait finalement suffit d’écrire que Noé laissait partir la colombe une première fois mais qu’elle revint parce qu’elle ne trouvait où se poser. Que la deuxième fois elle rapporta un brin d’olivier et que la troisième fois, elle ne revint pas. C’est l’histoire de 3 lignes. Mais le récit est bien plus fourni. Et nous laisse comprendre qu’il s’agit là d’un processus qui prend du temps et qui demande du soin.

Noé laisse partir la colombe une première fois et elle revient auprès de Noé dans l’arche. Le texte dit que Noé tendit la main, prit la colombe et la ramena dans l’arche. Puis qu’il attendit une semaine avant de la laisser à nouveau partir. Entre le deuxième et le troisième lâcher, une nouvelle semaine s’écoule. Cet extrait est particulièrement parlant pour des parents. L’arche, c’est le lieu de la sécurité. C’est la maison, là où se trouvent les parents et où l’on se sent bien. Mais pour des parents comme pour Noé, le but n’est pas de garder ses enfants indéfiniment à l’intérieur de l’arche. Celle-ci deviendrait une prison. Le souhait des parents, ce pour quoi ils œuvrent, c’est que leur enfant prenne son envol. Ceci se fait de manière progressive. L’enfant appréhende l’environnement extérieur. Il découvre le monde et revient se poser là où il se sent en sécurité. Il va et il vient jusqu’à que le temps soit venu pour lui de prendre sa liberté.

Agathe est encore toute petite, bien au chaud dans l’arche. Mais son grand frère Mathias commence déjà à vivre sa vie. Et je sais que ce n’est pas toujours facile pour des parents d’oser lâcher l’étreinte. En demandant le baptême pour leurs enfants, et en s’engageant à leur faire découvrir la foi chrétienne, Sabrina et Mehmet, accompagnés des marraines Fabienne et Julie, ont décidé d’offrir à leur enfant ce parcours. Fait de découvertes, de questionnements, de risques aussi parfois. Ils se sont engagés à les porter, à les encourager, à accueillir leurs questions sans pour autant avoir toujours les réponses, mais en osant s’interroger avec eux. Et c’est bien dans ce mouvement là qu’Agathe et Mathias trouveront la liberté et, nous l’espérons, trouveront en Jésus-Christ celui qui donne sens à la vie.

Jésus demande à être baptisé

Cette colombe, qui a pris son envol et que Noé n’a jamais revue, a traversé les âges. Et quand les cieux se sont ouverts lorsque Jésus a été baptisé, elle est descendue sur lui. Il y a peu de récits que nous pouvons lire dans les 4 évangiles. Celui du baptême de Jésus en est un et la colombe y est présente à chaque fois. Jésus est baptisé par un prophète. Son nom est Jean. Jean le baptiseur, Jean le baptiste. Un rôle devenu si important que la tradition en fera son prénom : Jean-Baptiste.

Un prophète, un radical. Un de ceux dont on se méfiait et dont on se méfierait aujourd’hui encore, sans aucun doute. Comme on se méfie de tout ce qui est extrême et sans nuances. Jean-Baptiste s’était retiré dans le désert. Il appelait à la conversion, la repentance immédiate et absolue. Il pratiquait le baptême dans le Jourdain. En plongeant les convertis dans l’eau, il les lavait de leurs péchés passés. Une vie différente commençait.

Jean-Baptiste annonçait un Messie. Quelqu’un envoyé par Dieu pour juger le monde. Il brandissait la justice comme une menace. Il ne faut pas oublier cette radicalité chez Jean. Et c’est bien auprès de lui que Jésus s’est rendu. Il ne s’est pas présenté là par hasard, au détour d’une petite promenade dans le désert. C’est bien volontairement que Jésus s’est rendu auprès de Jean et qu’il lui a demandé de le baptiser. De même que tous les autres hommes, il a demandé à être lavé de ses péchés. Jésus avait-il besoin de se convertir? Était-il un homme comme les autres? Un pécheur?!? C’est en tout cas comme tel qu’il s’est présenté ce jour-là: un homme.

Il est tout de même surprenant que Jean-Baptiste reconnaisse immédiatement en lui le Messie. Lui qui annonçait un juge puissant reconnaît l’envoyé de Dieu dans ce homme apparemment tout à fait ordinaire. Jean-Baptiste s’oppose à baptiser Jésus. Sa réponse est claire: je ne suis pas digne. Et la réponse de Jésus est très forte : «accepte qu’il en soit ainsi pour le moment.»

Jean-Baptiste s’est imaginé comment les choses devaient être. Il avait une idée précise de ce qu’était la volonté de Dieu et comment il devait s’y soumettre. Comment aussi il devait appeler ses contemporains à se conformer à la volonté divine. Et Jésus lui répond que ce n’est pas comme lui l’imagine que cela doit se passer, mais que le plan de Dieu est différent. «Accepte qu’il en soit ainsi pour le moment. Car c’est de cette façon que nous devons accomplir tout ce que Dieu nous demande.»

Le Messie est un homme ordinaire, il ne vient pas comme un roi et un juge puissant. Il n’est pas entouré de chevaux royaux, mais d’une colombe. Cet oiseau libre et insaisissable, symbole du messager d’amour et du sacrifice offert avec simplicité. Signe de l’Esprit de Dieu. Jésus appelle Jean-Baptiste à ne pas s’opposer aux projets de Dieu. Surtout pas au nom de la volonté d’accomplir ceux-ci. Il lui demande d’accepter que ce qui lui est demandé soit une étape nécessaire dans le dessein de Dieu. Dieu a un projet dans le monde et l’être humain s’y inscrit.

Retourner la question

Trop souvent, nous nous demandons: Ai-je besoin de Dieu? Sa présence m’est-elle utile? Au fond, nous pourrions nous passer de lui. Mais la question que nous devrions nous poser est plutôt: en quoi Dieu a-t-il besoin de moi?Qu’espère-t-il de moi dans son projet pour le monde? Comment puis-je le servir? Avec quelle attitude, quel geste, quelle parole, puis-je participer à son dessein?

Je ne parle pas forcément ici de choses extraordinaires. Bien que j’admire celles et ceux qui se donnent entièrement à une cause, je m’en sais incapable. Finalement, à, Jésus demande simplement d’accomplir ce qu’il pratique déjà. Il lui demande de statue-185435_1280le baptiser. Pour participer au plan de Dieu, Jean-Baptiste doit faire ce qu’il sait faire. Et le faire en étant conscient qu’ainsi il accomplit la volonté de Dieu.

Pour que Jésus soit baptisé, pour que le ciel s’ouvre et que la colombe descende, pour que Dieu puisse annoncer qu’en Jésus il reconnaissait son fils bien-aimé et qu’il mettait en lui toute sa joie, Dieu avait besoin de mains humaines. Comme il a besoin des nôtres dans le monde.

Alors, mes amis: cette question je vous la laisse ce matin.

Comment Dieu a-t-il besoin de chacun d’entre nous?…

Amen


Merci à Agathe et à ses parents Sabrina et Mehmet!


 

Lectures bibliques (traduction Français courant)

Genèse 8,1-12

8 Puis Noé laissa partir une colombe, pour voir si le niveau de l’eau avait baissé.
9 Mais elle ne trouva aucun endroit où se percher, car l’eau couvrait encore toute la terre; elle revint donc à l’arche, auprès de Noé. Celui-ci tendit la main, prit la colombe et la ramena dans l’arche. 10 Il attendit une semaine et la laissa de nouveau partir. 11 La colombe revint auprès de lui vers le soir; elle tenait dans son bec une jeune feuille d’olivier. Alors Noé sut que le niveau de l’eau avait baissé sur la terre. 12 Il attendit encore une semaine et laissa partir la colombe, mais celle-ci ne revint pas.

Matthieu 3,12-17

13 Alors Jésus vint de la Galilée au Jourdain; il arriva auprès de Jean pour être baptisé par lui. 14 Jean s’y opposait et lui disait: «C’est moi qui devrais être baptisé par toi et c’est toi qui viens à moi!» 15 Mais Jésus lui répondit: «Accepte qu’il en soit ainsi pour le moment. Car voilà comment nous devons accomplir tout ce que Dieu demande.» Alors Jean accepta. 16 Dès que Jésus fut baptisé, il sortit de l’eau. Au même moment le ciel s’ouvrit pour lui: il vit l’Esprit de Dieu descendre comme une colombe et venir sur lui. 17 Et une voix venant du ciel déclara : «Celui-ci est mon Fils bien-aimé; je mets en lui toute ma joie.»

 

L’espérance fait sauter les verrous du désespoir

Prédication du dimanche de Pâques, 5 avril 2015
Texte biblique : Matthieu 27,62 à 28,20

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Une joie difficile à vivre

Il y a des années où il est aisé de ressentir la joie de Pâques.
Se réjouir des couleurs, des senteurs du printemps. Et vivre profondément cette joie intense. Et il y a des fois où cela s’avère plus difficile.

En cette semaine sainte, nous avons été touchés par le deuil de deux familles de la paroisse. Et je ne crois pas exagéré de dire que nous sommes nombreux à en être affectés. La situation internationale aussi pèse sur le moral : les migrants qui meurent en Méditerranée, le massacre au Kenya, les chrétiens persécutés en Syrie, l’épidémie du virus Ebola dont on n’arrive pas à venir à bout. Et j’en passe… malheureusement.

Cette semaine encore, toute l’Europe a été ébranlée par le crash de l’avion de ligne de la Germanwings, épilogue dramatique de la détresse d’un homme que l’on n’a pas su voir, ou peut-être même pas voulu voir. Enfin, le printemps tarde à venir.
Je ne voudrais pas, chers amis, vous saper le moral. Vous vous dites peut-être: on est venus ce matin pour nous faire du bien et entendre un message d’espérance et au lieu de cela, la pasteure se morfond.

Pas du tout.
Pâques ne peut advenir qu’après Vendredi Saint. Si le Christ n’était pas mort, il n’aurait pu ressusciter. Et il n’est pas sain d’occulter le vendredi pour passer directement au dimanche. Tentation de la fausse consolation: mais non, ce n’est pas si grave…

Au contraire, prendre au sérieux les peines, les épreuves et les situations devant lesquelles nous nous sentons impuissants est la seule condition pour vivre véritablement la libération pascale.

Une action pour contrecarrer une cause

Les récits de Résurrection sont différents dans les 4 évangiles. Cette diversité exprime à elle seule qu’il s’agit d’un événement complexe, qui échappe à notre simple compréhension. Matthieu est le seul à raconter ces jours suivant la crucifixion de cette manière. Avec les gardes devant le tombeau et ce mensonge.
Cet empressement autour de la rumeur du vol du corps laisse penser que l’évangéliste répond ici plus à une préoccupation de l’époque où il écrit que de celle de Jésus. En effet, l’évangile de Matthieu est rédigé à la fin du premier siècle, alors que la petite communauté de chrétiens s’est clairement séparée du judaïsme. Leur proclamation de la Résurrection est dénigrée par les juifs de l’époque: si le tombeau était vide, c’est simplement parce que des disciples de ce Jésus ont volé son corps! Toutes ces croyances ne reposent sur rien. Le christianisme est une imposture!

Matthieu prend au sérieux cette attaque en développant l’épisode des gardes devant le tombeau. Il tend même un piège aux autorités juives en faisant des gardes les témoins des événements, sommés de garder le silence. Avec ces gardes, on cherche à contrecarrer une attaque potentielle ou avérée d’adversaires mal intentionnés. Action humaine des plus courantes. On craint quelque chose : on agit pour rendre ce quelque chose impossible. On craint que le tombeau soit vide. Pour qu’il soit vide, on ne voit qu’une possibilité: que les disciples volent le corps. Donc on ne fait pas que rouler la pierre, on la scelle. Puis on place encore des gardes.

En entendant cette semaine les informations sur l’enquête du crash, je n’ai pu m’empêcher de penser que les compagnies d’aviation civile avaient agi d’une manière similaire. Après le 11 septembre, on a craint des détournements d’avion. La menace venait alors des passagers dont un ou plusieurs étaient malintentionnés. Pour s’assurer que de tels détournements ne pourraient se reproduire, on a sécurisé les portes du cockpit, on les a scellées comme la pierre sur le tombeau. On n’a pas pensé alors que le danger pouvait venir d’ailleurs. Et que cette fermeture, conçue pour éviter des catastrophes, allait justement permettre cette issue funeste.

On cherche encore et toujours à s’assurer plus de sécurité. Au risque peut-être de perdre de vue la fragilité de l’existence. Ce jour-là, c’est la mort qui a réussi à s’immiscer entre les systèmes de sécurité. Le jour de Pâques, c’est la vie qui a réussi à déjouer tous les stratagèmes.

Le bouleversement pascal

Tremblement de terre, ange du Seigneur, pierre roulée dans un grand fracas. Matthieu sort ici tout l’arsenal apocalyptique. Un langage qui nous parle peut-être moins aujourd’hui. Une manière d’exprimer ce qui n’est pas si simple à dire. Vous remarquerez que Matthieu, et les autres évangélistes non plus, ne décrit jamais la Résurrection. Alors que bien des apocryphes s’en donnent à cœur joie. Il n’en dit rien. Ce qui est décrit, c’est toujours l’effet de la Résurrection sur les gens et sur le monde.

Un bouleversement.
Ce qui était acquis: la mort, c’est la mort et on ne s’en relève pas ; n’est plus vrai.
Après cela, les personnes, la réalité et le monde ne peuvent plus être pareils. Les règles selon lesquelles tout a fonctionné jusqu’à présent tombent et une nouvelle vérité se fait jour: la mort n’est plus la fin de tout. Le Christ l’a vaincue. Les gardes sont tétanisés. Comme morts dit le texte avec ironie. La mort n’est plus là où on la croyait circonscrite : à l’intérieur du tombeau. Elle paralyse ceux qui s’illusionnent sur leur capacité à la maîtriser. Les femmes se mettent en route et vont proclamer la bonne nouvelle. Les disciples, eux, sont envoyés en mission dans le monde. Ainsi se termine l’évangile de Matthieu.

green-plant-wood-4711Ce n’est pas une fin triomphale et écrasante. La grande joie qui étreint les femmes et teintée de crainte. Et les disciples qui se prosternent éprouvent eux aussi des doutes. Ni la Résurrection, ni la foi ne blindent les croyants qui ne cessent d’éprouver aussi de la crainte et de douter. La Résurrection est vécue comme une promesse. Une force qui met en route, malgré les doutes et la fragilité. Une puissance qui porte et fait avancer. Une puissance qui tient celles et ceux qui acceptent de se laisser bouleverser par l’espérance que le Christ peut faire éclater tous les verrous.

Persévérons dans la foi que le changement est toujours possible. Que rien n’est à jamais définitivement verrouillé. L’accord historique qui a été signé cette semaine même à Lausanne entre les États-Unis et l’Iran est peut-être un signe de cette force de changement.

Laissons cette espérance nous transformer et mettons-nous à notre tour en route pour témoigner de ce rai de lumière qui parvient à percer le tombeau scellé.

Amen

Si petit et pourtant si puissant

Prédication du dimanche 1er février 2015
Textes bibliques : Psaume 8 et Matthieu 19,13-15 (disponibles en bas de page)

La nuit révèle

La nuit, tout est différent.
Tout ce qui fait partie de notre réalité le jour disparaît dans l’obscurité. Le noir submerge tout ce qui est proche. Et alors se révèle à nos yeux l’infinie grandeur des cieux. Le firmament si lointain devient soudain ce sur quoi nos yeux se posent. Et l’on prend conscience de cette immensité qui nous entoure. C’est en contemplant ce firmament,dans l’obscurité de la nuit de Jérusalem, que le psalmiste, peut-être le roi David lui-même, prononce les paroles de ce psaume. Nous ne connaissons plus aujourd’hui la noirceur de la nuit d’alors. Nous en avons perdu l’intensité. Les amateurs d’astronomie regrettent l’éclairage généralisé de nos villes qui rend l’observation du ciel difficile. Du temps de David, la nuit, Jérusalem est plongée dans une obscurité profonde. Rendant l’homme plus vulnérable. Sujet à l’attaque possible d’un adversaire dissimulé dans le noir ou d’un animal sauvage. La nuit, l’homme est plus fragile.

La nuit, tout est différent.
Et même, la conscience de nous-mêmes n’est pas pareille. Alors que le jour on s’active, on fait, on produit, on agit, on domine notre emploi du temps et le monde.
La nuit, elle, nous domine. Le temps n’est plus le même. Les minutes s’égrainent avec lenteur, au grand dam des insomniaques. La nuit nous invite à la méditation et à la contemplation.

La contemplation devient louange

En contemplant le ciel étoilé, la louange monte aux lèvres de David. Seigneur, que ton nom est magnifique ! Les cieux et la terre chantent ta splendeur !

On trouve chez beaucoup de nos contemporains quelque chose de proche de cette louange. Une théologie naturelle qui s’exprime parfois par des affirmations telles que : quand je vois la beauté de la nature, je me dis qu’il doit bien y avoir un Dieu derrière tout cela ! Mais le psaume ne s’arrête pas à cette seule constatation dont, il faut bien le reconnaître, beaucoup de gens ne font pas grand-chose. De cet émerveillement naît un questionnement : et moi là au milieu ?!? Qu’est-ce que l’être humain dans cette immensité ? Une question générale qui se décline au particulier : qu’est-ce que ma petite personne a d’assez important pour que Dieu s’en préoccupe ? L’immensité des cieux révèle en contraste notre infinie petitesse.
Au cœur de cette création, nous ne sommes qu’un grain de sable insignifiant.
Et pourtant…

La Création : une bulle pour la vie

Il me faut ici ouvrir une parenthèse. Savez-vous comment on se représentait le monde à l’époque ? La terre n’était pas ronde. Faire un dessin pendant les explications ressemblant à l’illustration ci-contre (dont je ne connais pas la source).
Creation0001La terre était un grand plateau, posé sur des piliers qui la soutenait émergée des eaux du bas. Au-dessus, Dieu avait écarté les eaux du haut en formant une sorte de bulle : la voûte céleste. A celle-ci, le Dieu créateur a suspendu des astres. Dieu a créé un monde où la vie est possible. Un espace protégé, préservé des eaux du chaos. En rentrant chez vous, relisez le récit de la Création au premier chapitre de la Genèse, en ayant ce dessin en tête. Vous redécouvrirez la beauté de ce poème extraordinaire.

Aussi bien dans le texte de la Genèse que dans notre Psaume de ce matin, nous retrouvons cette affirmation. Au centre de cette création, de cette incroyable œuvre d’art, Dieu a choisi de mettre l’homme. Eh oui, nous qui nous sentons si petits dans cette immensité. Si négligeables dans l’œuvre qu’est le monde créé par Dieu. Nous sommes si importants pour Dieu qu’il nous donne une place de choix dans sa création. Dans plusieurs religions non-isréalites d’alors, le Soleil, la lune et les étoiles sont des divinités. Mais dans la foi biblique, il n’y a qu’un seul Dieu, et il est le créateur de tout, y compris du soleil, de la lune et des étoiles. Ces entités que d’autres vénèrent sont ramenées ici au statut d’objets. Objets majestueux mais objets tout de même. Des luminaires suspendus au plafond du ciel par le Créateur.
Suivant leur route et ordonnant ainsi le temps, les jours et les nuits, les saisons et les fêtes.

L’amour du Créateur pour sa Création… et pour sa Créature préférée

J’aime cette image du Créateur. Artisan minutieux, artiste, qui crée avec soin et avec amour ce monde où la vie se déploie. On est très éloigné de ces images d’un Dieu lointain, indifférent à ce qui se passe sur terre. Un soi-disant créateur qui aurait tout façonné une fois pour toutes et qui laisserait le monde se gérer seul. Comme s’il s’en désintéressait. Le Dieu auquel s’adresse la louange de ce psaume est le Créateur qui aime sa création. Qui la protège des eaux du haut et des eaux du bas qui pourraient à tout moment le submerger. Et qui la regarde avec amour.

Et là au milieu: l’homme. Tu en as fait presque un dieu dit le psaume. De lui, le tout petit, le minuscule. Presque un dieu ?!? L’audace de ce verset ne laisse pas indifférent. Sommes-nous vraiment presque l’égal de Dieu ? Ce verset dérange tellement que certaines de nos traductions l’atténuent. Vous trouverez peut-être dans vos Bibles une version reprise de la traduction grecque de l’Ancien Testament : tu l’as fait presque l’égal des anges. Mais le psaume ose ! Presque l’égal de Dieu ! Et c’est vrai.
On ne peut pas le nier, l’homme domine le monde. Son pouvoir est immense.
L’homme a domestiqué les espèces animales et les espèces demeurées sauvages, il les garde en captivité.
L’homme comprend le fonctionnement du corps humain et parvient même à maîtriser la procréation.
L’homme repousse les limites de la maladie et parfois même de la mort.
L’homme domine l’agriculture, le transport sur terre, sur l’eau et même dans les cieux.
L’homme domine.

En vérité, il occupe sa place prépondérante au cœur de la création. L’être humain vit concrètement selon l’idée que le monde a été créé pour lui. Avec toutes les conséquences que l’on connaît. Car il semble que l’homme ait profondément tendance à systématiquement opprimer ce qu’il domine. Dieu l’a fait presque à son égal, il est la seule créature façonnée à l’image du créateur. Dieu a choisi de confier à l’homme la responsabilité de sa création. Inutile de nous étaler sur la question : vous et moi savons que l’homme en général n’a pas été et n’est pas, aujourd’hui encore, à la hauteur de cette responsabilité. Mais l’homme en général ne m’intéresse pas et ce n’est pas lui que Dieu aime. Il crée et il aime des individus.
Vous et moi.
Alors la question nous est adressée : es-tu à la hauteur de cette tâche ?
Toi que Dieu a tant aimé qu’il t’a placé au cœur de sa création ?
Toi à qui il a confié la domination sur la terre ? Qu’en fais-tu ?
Toi dont il a fait presque son égal ?

Soudain, ce pouvoir, cette grandeur, nous donne le vertige. Alors qu’il y a quelques minutes encore nous nous sentions si minuscules, voilà que tout à coup, nous prenons conscience de notre immense pouvoir.

L’inconfort du paradoxe

C’est bien dans ce perpétuel mouvement du petit au grand et du grand au petit que se situe notre place. Dans cette dialectique de l’insignifiant et du puissant. A la fois infime et fort. A la fois perdu dans l’immensité de ce qu’il y aurait à faire et porté par les forces que Dieu nous donne. Nous ne répondons à notre vocation de créature que si nous sommes les deux à la fois. Quand nous oublions que c’est Dieu qui nous a confié la domination sur sa création, nous l’opprimons et la détruisons. Quand nous oublions que nous ne sommes pas grand-chose à l’échelle du monde, nous nous illusionnons. La vocation d’être humain n’est pas, et ne doit pas être, confortable. Puisque nous ne devrions jamais nous installer dans une position. Nous devrions être dans ce perpétuel mouvement : conscient simultanément de notre grandeur et de notre petitesse.

La force dans la faiblesse

Ne croyons pas que notre petitesse est synonyme de faiblesse. « Par la bouche des tout-petits et des nourrissons, tu as fondé une forteresse contre tes adversaires, pour réduire au silence l’ennemi revanchard. » dit le psalmiste. Il y a 10 jours, nous avons étudié ce psaume lors d’une rencontre d’étude biblique avec certains d’entre vous. Et ce verset a fait écho à une expérience chez une des participante.
Elle voudra bien excuser mes imprécisions. Je raconte de mémoire.

C’était il y a quelques années dans un pays d’Afrique troublé par la guerre. Un matin, des rebelles font irruption dans un orphelinat. Ils ont l’intention de voler la voiture de l’institution. Ces soldats sont en réalités des jeunes garçons enrôlés dès leur adolescence dans les rangs des rebelles, orphelins eux aussi pour la plupart.
Les responsables de l’orphelinat voient l’hésitation de ces jeunes gens armés devant les visages des enfants et leur proposent un repas. Les rebelles mangent, puis jouent avec les enfants avant de repartir… sans le véhicule.

Une belle illustration de la force des petits. Une forteresse que Dieu a fondée pour réduire au silence l’ennemi. On n’aime pas beaucoup les textes bibliques où Dieu combat des ennemis. On préfère le gentil Dieu d’amour. Et assurément, en des temps où un certain extrémisme religieux bouleverse la planète, on préfère taire les textes de la Bible qui nous dérangent. Mais pourquoi identifierions-nous toujours l’ennemi à une personne. Les ennemis, ce n’étaient pas ces jeunes enrôlés chez les rebelles, mais la violence. L’ennemi, cela peut aussi être une force destructive : la haine, la peur, la cruauté. Croire que Dieu peut vaincre ces ennemis-là, qu’il peut les réduire au silence est indispensable! Vivre de l’espérance que les forces du chaos ne nous submergerons pas. Voilà notre foi.

Et ce n’est pas en imposant sa force que Dieu vaincra de cet ennemi. C’est par la voix des touts petits qu’il gagnera. Dans ce texte, aucun terme guerrier, aucun combat. Seule la Parole, assez puissante pour réduire le chaos au silence.

Les tout-petits. Ces enfants que l’on retrouve autour de Jésus dans cet épisode que nous raconte Matthieu. Ceux-là même pour qui le Royaume de Dieu est ouvert. On dit parfois qu’il faut savoir garder une âme d’enfant, rester un peu naïf ou spontané. Mais nous ne sommes pas appelés à une foi puérile ou infantilisante.
D’ailleurs le texte ne dit pas que nous devons rester des enfants, mais devenir comme eux. Il ne s’agit pas d’une régression, mais d’une progression. L’enfant, c’est celui qui est dépendant. Il ne se suffit pas à lui-même, il a besoin de l’autre.
Le Royaume de Dieu est à ceux qui reconnaissent qu’ils ne se suffisent pas à eux-mêmes. A ceux qui reconnaissent que si ils sont puissants, c’est parce que Dieu leur a donné cette posture sur le monde et que par conséquent, ils ont la responsabilité d’exercer leur puissance pour le bien.

Ainsi le psaume termine comme il avait commencé : par la louange et l’exclamation. Seigneur, que ton nom est magnifique sur toute la terre !

De même que le Créateur entoure toute sa Création.
De même le Seigneur est au début et à la fin de nos louanges.
De même, Dieu nous précède et sera là après nous.
Et c’est dans ce monde là, voulu, créé et aimé par Dieu, que nous prenons notre place et exerçons notre vocation humaine.

Amen


Après la prédication, un temps de silence et un morceau d’orgue, l’assemblée a chanté ce Psaume 8, mis en musique par Goudimel: Psaumes et Cantiques n°7.

Inspiration : fascicule des études bibliques par correspondance.

Merci aux participants de la rencontre de l’étude biblique autour du Psaume 8.


Lectures bibliques (traduction TOB)

Psaume 8

1 Du chef de chœur, sur la guittith. Psaume de David.

2 SEIGNEUR, notre Seigneur,
Que ton nom est magnifique
par toute la terre !
Mieux que les cieux, elle chante ta splendeur !

3 Par la bouche des tout-petits et des nourrissons,
tu as fondé une forteresse
contre tes adversaires,
pour réduire au silence l’ennemi revanchard.

4 Quand je vois tes cieux, œuvre de tes doigts,
la lune et les étoiles que tu as fixées,
5qu’est donc l’homme pour que tu penses à lui,
l’être humain pour que tu t’en soucies ?

6 Tu en as presque fait un dieu :
tu le couronnes de gloire et d’éclat ;
7 tu le fais régner sur les œuvres de tes mains ;
tu as tout mis sous ses pieds :
8 tout bétail, gros ou petit,
et même les bêtes sauvages,
9 les oiseaux du ciel, les poissons de la mer,
tout ce qui court les sentiers des mers.

10 SEIGNEUR, notre Seigneur,
que ton nom est magnifique
par toute la terre !

Matthieu 19,13-15

13 Alors des gens lui amenèrent des enfants, pour qu’il leur imposât les mains en disant une prière. Mais les disciples les rabrouèrent. 14 Jésus dit : « Laissez faire ces enfants, ne les empêchez pas de venir à moi, car le Royaume des cieux est à ceux qui sont comme eux. » 15 Et, après leur avoir imposé les mains, il partit de là.