On l’attend!

Prédication du dimanche 20 novembre 2016 à Bevaix (sera reprise le 27 novembre à Cortaillod).
Lectures bibliques: Malachie 3,1-5 et Luc 21,25-28 + 21,34-36

Un langage étrange et étranger

Je l’avoue j’ai toujours un peu de mal avec ce langage apocalyptique. Ces grandes démonstrations de force, ce feu qui consume, ces bouleversements cosmiques, ces grandes lessives et ce Christ qui débarque du haut de ses nuages.
J’avoue que j’ai toujours du mal, en abordant ce genre de textes, à retrouver le Dieu de ma foi, celui qui fait partie de ma vie et que je cherche à connaître mieux. Le Dieu de ces textes m’est passablement étranger.

L’entrée dans le temps de l’Avent est imminente et les lectionnaires nous invitent à lire ces textes empreints d’une attente fébrile. Par ailleurs, il faut noter que même si ce langage apocalyptique est minoritaire dans la Bible, on le retrouve régulièrement et dans de nombreux livres bibliques de toutes époques, Ancien et Nouveau Testament confondus. Il convient donc aussi de les lire et de chercher à les comprendre, dans la conviction qu’ils ont quelque chose à apporter à notre foi.

Les personnages qui tiennent de tels discours ont toujours passé pour des allumés. L’image qui me vient immédiatement à l’esprit quand j’imagine une personne prononcer de telles paroles, c’est Philippulus le prophète, dans Tintin et l’étoile mystérieuse.
Vous le voyez avec ses cheveux blancs en bataille, ses yeux grands ouverts, ses petites lunettes au bout de son nez pointu? Vêtu d’un grand drap blanc et frappant sur un gong?5120010-c0908a4philippulus

Difficile de prendre au sérieux un tel personnage, ainsi que ses paroles!
De fait, les paroles apocalyptiques sont et doivent être déroutantes. Elles bousculent pas le simple fait que c’est un langage du passé qui est utilisé pour parler d’une réalité présente, en la projetant vers l’avenir. Comment ne pas être perdu?!

Décisions d’avenir

Il y a toujours dans ces paroles une dimension d’urgence et de crainte. Dimensions qui sont reprises aujourd’hui par d’autres discours, sortis du domaine religieux.
Écoutez les discours des sociologues, des ethnologues, des climatologues. Leurs projections ne disent-elles pas, comme le langage apocalyptique biblique, quelque chose de nos craintes actuelles? N’influencent-elles pas nos décisions aujourd’hui pour agir sur le monde de demain?

La votation sur la sortie du nucléaire est particulièrement intéressante en ce sens. La question qui nous est posée est: quel monde voulons-nous dans l’avenir? Et pas un avenir très proche car l’arrêt effectif des centrales ne serait pas pour demain. Mais dans un avenir lointain.
Si lointain d’ailleurs qu’un bon nombre de votants d’aujourd’hui ne verront pas de la conséquence effective de leur vote.

C’est beau, n’est-ce pas? Comme idée du monde et de la société?
Nous devons aujourd’hui nous prononcer pour le monde dont nous rêvons pour celles et ceux qui sont à venir. Et notre décision est nécessairement nourrie par nos craintes actuelles et celles que nous projetons sur demain. Nous devons choisir le monde tel qu’on le souhaite, avec la confiance que l’on saura dans l’avenir nous donner les moyens de trouver les solutions pour le réaliser.

C’est plutôt enthousiasmant je trouve. Mais peut-être pas très suisse… Nous on aime bien maîtriser les enjeux, nous appuyer sur une certaine sécurité, pas trop d’audace… Nous verrons bien!? 😉 L’avenir nous le dira…

ob_76add1_nucleairenonmerci

Demeurer éveillés

L’avenir justement.
On le lit souvent le langage apocalyptique avec l’idée que nos peurs d’aujourd’hui sont nourries par l’attente d’une catastrophe encore plus grande. La fin du monde. Mais en réalité, ce langage ne décrit pas un avenir. Il parle encore moins d’une fin.
Ni le prophète Malachie ni Luc ne parlent de la fin de quelque chose. Plutôt d’un début. D’une espérance. D’un Dieu qui vient. Qui advient au milieu de ce monde en tourments, au cœur des craintes et des angoisses.

J’ai lu dernièrement qu’une partie non négligeable de la population en Suisse ne s’informe des nouvelles du monde que par le biais des journaux gratuits et des applications ce ceux-ci. Sans jamais lire d’article un peu plus conséquent, sans aucune analyse de l’actualité, sans non plus de hiérarchie.
Un chien écrasé par une voiture au fin fond du Kentucky… des bombes sur la ville d’Alep… une femme qui donne naissance à des sextuplés au Japon… les confidences de la coiffeuse de Donald Trump…
Tout à la suite… tout au même niveau.

Les actus qui sont le plus lues sont celles qui provoquent le plus rapidement des émotions. Les autres sont simplement laissées de côté.
Ainsi, les catastrophes naturelles, les attentats ou les élections américaines sont très suivies ; même si elles le sont de manière totalement superficielles. Alors que le retrait de la Russie de la cour pénale internationale ou les discussions de la COP22 carrément ignorées.

On perd la recherche du sens. On se laisse dominer par les émotions. Et ainsi on tend à laisser nos peurs déterminer l’avenir. Aussi bien dans les texte de Michée que dans celui de Luc, on a l’image d’un homme debout.
Un homme qui ne se laisse pas submerger par les affects du monde. Qui n’est pas écrasé.
Qui ne s’endort pas.
Qui veille.

Le langage apocalyptique est toujours en tension. Il ne permet pas de s’endormir.
Une tension entre avertissement et encouragement.Tension indispensable pour ne pas tomber soit dans le millénarisme par excès de l’un, soit dans l’utopie par excès de l’autre.

C’est maintenant!

Le langage apocalyptique possède en lui cette dimension d’urgence. D’espérance véritable qui n’est pas un lointain espoir mais la réalité d’un Dieu qui vient.
L’urgence qui dit qu’on ne peut pas se dire qu’on sera croyant plus tard, un jour…
Mais que c’est dans notre rapport ici et maintenant aux autres et au monde que se joue notre rapport à Dieu.
C’est maintenant! Maintenant qu’il faut savoir ce que cela change à ma vie. Maintenant que je dois agir en conséquence.

L’étrangeté du langage, le fait qu’il nous met un peu mal à l’aise aide bouscule et remue. Il nous oblige à demeurer éveillés.

Cette arrivée du Christ très spectaculaire, en majesté dans un monde bouleversé nous fait bizarre. Cet homme qui descend d’un nuage, c’est pour le moins incongru et proprement in-croyable.
Pourtant la foi chrétienne, si j’ai bien compris, est la conviction qui habite les croyants que la réalité ne se réduit pas à ce que nous en percevons.Que notre justice et les lois qui régissent le monde ne sont pas les seules qui existent et qu’elles ne sont pas absolues.
Ce que nous appelons le règne de Dieu, c’est un réalité régie par une autre justice que la justice humaine, où les valeurs ne sont pas déterminées par la loi du plus fort.
Et nous croyons que ce règne advient.
Qu’il adviendra peut-être un jour pleinement, mais qu’il est dès à présent possible d’en vivre les prémices.
Et si je comprends toujours bien, notre boulot à nous – pour le dire trivialement – c’est de contribuer à ce qu’il puisse advenir.

En cela, mes paroles paraîtront peut-être aussi bizarres et incongrues que ce le langage apocalyptique raconte par ce Christ qui débarque du ciel.

Quel que soit le langage dans lequel nous l’exprimons, cette réalité demeure. Il nous faut vivre de cette espérance que le règne de Dieu advient. Qu’il nous est donné de ne pas nous laisser submerger par les affects du monde et que nous pouvons vivre dans ce monde debout.
Et au sein même de ce monde, vivre les prémices du royaume.

Car le monde n’est pas seulement le lieu des nos peurs, il est aussi et avant tout celui que Dieu a choisi d’aimer.
Le lieu de notre réalité première, où se vivent les joies de nos relations, les beautés de la nature.
Le lieu dans lequel Dieu a choisi de s’incarner.
C’est bien de cela que nous nous réjouissons et que nous nous apprêtons à célébrer.

Amen

Le travail: une vocation!

Prédication du dimanche 7 août 2016 à Boudry.
Textes bibliques: Luc 17,7-10 et Jacques 4,13-17
À la suite du dimanche 31 juillet.

building-1080592_1920

On ne peut s’empêcher, de manière très forte, de lier travail – salaire – reconnaissance sociale.
Le travail donne sens à la personne. En grande partie, je suis ce que je fais. Le salaire atteste de ce travail et donne de la valeur à la personne, aux yeux des autres comme à ses propres yeux.
Être satisfait du travail que l’on accomplit et bien gagner sa vie sont des éléments qui donnent du sens.

Mais ce lien travail – salaire – reconnaissance sociale est mis à mal.
Le monde de la finance crée des richesses de manière totalement déconnectée du monde réel du travail. Dans certaines grandes entreprises, les plus hauts salaires n’ont aucune commune mesure avec les plus modestes. Si la reconnaissance sociale et avec elle l’estime de soi sont si fortement liées au salaire, comment éviter que ceux qui sont exclus du monde du travail trouvent du sens à leur existence?

Est-il juste de tenir absolument au lien entre travail – salaire – reconnaissance sociale? Je ne suis pas sûre. En réalité, beaucoup d’entre vous, je le sais, êtes le signe que ces éléments peuvent être déconnectés sans perte de sens, bien au contraire.
Actuellement, et vous ne me démentirez pas, d’immenses champs d’activités fonctionnent sans qu’aucun salaire ne soit versé. Je pense bien sûr à toutes les activités bénévoles. Mais aussi aux tâches quotidiennes et banales de la vie ordinaire.
Aucun salaire ne vient récompenser ces engagements ni marquer de reconnaissance pour leur accomplissement. Cela est-il un mal?

Chacun fait son job

Voyons comment Jésus nous invite à repenser ce lien entre travail, salaire et reconnaissance sociale au travers de cette parabole.
Au départ de la parabole, Jésus invite ses interlocuteurs – à savoir ses disciples – à se mettre dans la peau d’un paysan qui, pour exploiter son domaine, emploie un homme à son service. C’est dans la perspective du maître que le disciple et nous-mêmes avec lui, abordons le récit. Il semble normal que ce maître demande à son serviteur de lui préparer son repas avant de prendre du repos à son tour.

Bien sûr, nous pourrions nous dire que le maître devrait faire preuve d’empathie et, voyant le travail fourni par son serviteur, lui propose de se reposer. Pourquoi donc les disciples trouvent-ils qu’il est normal que le maître demande à être servi?

Eh bien, pour le dire un peu trivialement, par ce que c’est son job, au serviteur, de le servir! Et il est normal qu’il fasse son travail!
Le maître lui aussi a accompli son travail durant la journée. Le serviteur, lui, n’a pas terminé le sien puisque son travail à lui c’est de travailler aux champs puis de servir le maître en rentrant.

Rien de choquant à cela. Et si nous y regardons de prêt, nous faisons la même chose. Tous les jours.
Lorsque vous faites vos courses à la Coop. Est-ce que vous dites à la personne qui se trouve à la caisse: Prenez une pause, je m’occupe d’enregistrer mes articles et d’encaisser. Vous avez déjà porté les caisses de légumes et mis en place les fromages?!?
Non. Peu importe ce que la personne a fait avant que vous arriviez. Son travail, c’est d’être à la caisse quand vous y arrivez, et elle fait son travail.

C’est normal.
Et elle aussi trouve que c’est normal.
Il est normal d’accomplir le travail pour lequel nous sommes engagés.
Alors bien sûr, rien n’interdit d’être poli et sympathique. Nous pouvons dire merci et échanger un sourire, mais nous n’allons pas non plus nous confondre en remerciements pour une personne qui accomplit sa tâche.

Je ne chante pas des louanges quand le facteur m’apporte le courrier ou quand le chauffeur de bus arrête son véhicule à l’arrêt.
Il est normal d’accomplir le travail pour lequel nous sommes engagés. Et cela n’appelle pas de reconnaissance particulière, pas de signe autre que ceux de la courtoisie.
Le maître n’a pas à remercier (à témoigner une reconnaissance particulière) son serviteur d’avoir fait ce qui lui était ordonné, n’est-ce pas?

Je vais rougir…

Et d’ailleurs, le serviteur n’en attend certainement pas moins.
Attend-on une reconnaissance particulière quand nous accomplissons ce que nous nous sommes engagés à faire?
Je ne le crois pas.
Combien de fois répond-on oh, mais ce n’est pas grand chose quand on nous remercie?
Pour le culte de ce matin, certains se sont engagés à préparer le temple. Préparer les lectures, mettre en place la table de communion et la fleurir, jouer de l’orgue. Bien sûr, j’imagine qu’ils seront heureux si nous les remercions – ce que je profite de faire maintenant! – mais ils nous dirons sûrement oh, ce n’est pas grand chose… Peut-être même diront-ils, comme nous le faisons parfois quand on nous dit merci de rien!.

Mais non, ce n’est pas rien! Qu’aurait été notre culte sans lectures, sans pain, sans vin, sans fleurs et sans musique?!?
On est parfois mal à l’aise quand on nous remercie pour quelque chose qui nous semble normal. Pour avoir simplement accompli le travail qui était le nôtre.
Peut-être devrions-nous prendre l’habitude de répondre: avec joie! Plutôt que de rien…

Maître et serviteur ne sont pas choqués car la première partie de la parabole correspond à l’ordre normal des choses.
Dans la seconde partie, les disciples sont les serviteurs et Dieu devient le maître.
Un maître qui attend de ses serviteurs qu’ils accomplissent leurs tâches, sans attendre des louanges ou une prime quelconque.
De simples serviteurs.
Des serviteurs inutiles, comme on le trouve dans certaines traductions.
Inutiles parce que nous ne sommes pas dans le registre de l’utilitarisme, mais dans celui du service et de la vocation.

L’appel

Le travail, tout travail est une vocation.
Et nous y sommes appelés.

Telle était aussi la compréhension de l’apôtre Paul. C’est Dieu qui définit pour chacun le travail à accomplir et c’est lui qui est juge de l’avancement de celui-ci. Le travail n’est pas lié à une promesse de salaire ou à une quelconque récompense. Pas même à une promesse de reconnaissance. Le travail est une mission. Et il n’est pas accompli pour sa propre satisfaction, mais seulement parce que l’accomplir, c’est répondre à sa vocation.

Cette compréhension du travail comme une vocation était très fortement ancrée chez les réformateurs. Pour Calvin, le vrai patron de tous, patron comme ouvrier, c’est Dieu. Et il avait même suggéré que par conséquent, le salaire devrait être fixé selon la règle d’or: ce que vous voulez qu’on vous donne, offrez-le aux autres!
Pas sûr que l’on enseigne cela aujourd’hui en sciences économiques…

Luther avait cette formule, qui fonctionne en allemand: Dein Ruf ist dein Beruf.
Ce à quoi tu es appelé, c’est ton métier. Ainsi s’incarne dans ce monde ce à quoi Dieu t’appelle.
La valeur n’est plus liée au salaire ni à la reconnaissance sociale. La valeur est liée à la personne. La reconnaissance ne dépend ni de la quantité de travail, ni même de la qualité de celui-ci ou de l’efficacité avec laquelle le travail est effectué. La reconnaissance est purement donnée par Dieu dans le seul fait qu’il nous appelle à quelque chose.

Dieu décide que nous sommes dignes de recevoir une mission, un travail à effectuer sur cette terre.
Une vocation à participer à l’œuvre de sa création.
Ce que je fais sur terre est ma vocation.
Et cela ne se réduit pas à un métier. Toute tâche, qu’elle soit accomplie bénévolement ou non. Qu’elle soit celle de l’éducation des enfants ou l’engagement très concret et quotidien de préparer un repas pour sa famille ou de faire le ménage.
Toute tâche que vous accomplissez est une manière de répondre à votre vocation.

Nous ne sommes pas tous appelés aux mêmes tâches. Celles-ci changent aussi en fonction des circonstances de la vie. Le travail ainsi compris réhabilite celles et ceux qui sont exclus du monde du travail. Chômeurs, jeunes qui cherchent leur voie, mères au foyers, retraités.

Discerner sa vocation

Plusieurs d’entre vous sont retraités et j’imagine que le passage à la retraite est un passage important dans la vie. Notre rôle dans la société change lorsque l’on quitte ce que l’on appelle la vie active.
Nous sommes dès lors appelés à autre chose. Le passage à la retraite, comme d’autres passages, est un temps de discernement.Comment vais-je continuer à répondre – différemment – à ma vocation?

La reconnaissance de notre entourage peut-être une aide non-négligeable pour nous aider à discerner. En attestant de nos talents, de notre vocation. En témoignant aussi qu’une personne a sa place dans le monde, même lorsqu’elle ne s’y sent plus utile.

Je repense à l’histoire d’une femme âgée qui a toujours été très active et qui, par son grand âge, ne pouvait plus quitter son fauteuil et qui disait: mon rôle maintenant, c’est de prier.
Elle avait reconnu sa nouvelle vocation. Découvert quel était sa place dans le monde, son rôle.

Nous sommes de simples serviteurs.
Nous ne faisons que notre devoir.
Nous répondons à notre vocation.

Faisons-le avec joie!
Car ce n’est pas rien!!

Amen

À la sueur de notre front…

Prédication du dimanche 31 juillet à Bevaix.
Textes bibliques: Jacques 4,13-17 et Luc 17,7-10

closed_0
Restaurant’s « Sorry we’re Closed sign / Nick Papakyriasis pour Flickr / CC by-NC-SA 2.0

 

Nous voici au cœur de l’été, dans ce temps de vacances où tout marche à un autre rythme. Les journées sont longues et les gens ne sont pas sous pression. Il y a, pendant la pause estivale, une forme de tolérance générale qui fait que tout le monde trouve normal que telle ou telle chose n’aie pas pu être faite: c’est les vacances!

L’été, ce temps de repos et de dépaysement – même sans voyager, on devient des vacanciers dans nos villages. L’été, c’est aussi l’occasion de faire le point et de porter notre regard sur les activités dans lesquelles nous sommes engagés pendant l’année. Car lorsque nous sommes dans l’action, nous n’avons pas la latitude de réfléchir au sens de celle-ci.

C’est pourquoi, au beau milieu des vacances, je vous propose de consacrer un moment de réflexion au travail!

Le travail: une malédiction

Souvenons-nous, pour commencer, que le travail est une malédiction.
Une malédiction prononcée sur l’humanité chassée du jardin: Tu gagneras ton pain à la sueur de ton front… – Gn3

Quelque chose de cette malédiction marque souvent notre compréhension du travail.
Un vrai travail doit être pénible et contraignant, au moins en partie. Sinon, ce n’est pas sérieux!
J’en veux pour preuve qu’il demeure un soupçon envers ceux qui font de leur passion leur métier. Nombre de comédiens, de musiciens s’entendent dire: et à côté de ça, vous faites quoi comme travail?!?
Le théâtre ou la musique – même si cela demande beaucoup d’engagement pour parvenir à un beau résultat – demeurent dans l’esprit général, des passe-temps.
On ne doit pas faire de son plaisir un travail! Et de cette idée, on glisse assez rapidement à l’idée que ce qui nous apporte du plaisir n’est dès lors pas vraiment du travail.

Ainsi, on travaille lorsqu’on accomplit des tâches difficiles, et on ne travaille pas lorsque nous prenons plaisir à accomplir d’autres tâches.
Comme par exemple, un enseignant. Un enseignant travaille lorsqu’il assume une heure de maths ou d’allemand, mais il ne travaille pas vraiment lorsqu’il part en course d’école avec sa classe. (!)

Eh oui, cette idée que le vrai travail relève de la malédiction est tout de même assez ancrée…

Mais par ailleurs, le monde actuel lie très fortement l’épanouissement personnel à l’activité professionnelle. Se voir décerner une promotion, assumer des responsabilités importantes, être quelqu’un dans son milieu professionnel est une marque forte dans la valorisation de la personne.
D’ailleurs, lorsque deux personnes font connaissance, la question que faites-vous dans la vie? vient très rapidement dans la conversation. Par son activité professionnelle, on se situe dans la société et on dit aussi beaucoup de soi.
Le revers de la médaille, c’est une perte de l’estime de soi pour celles et ceux qui sont exclus du monde du travail: chômeurs, jeunes qui cherchent leur voie, femmes au foyer et retraités.

De manière spontanée, nous lions travail et activité professionnelle. Mais est-il juste de réduire le travail au métier?
On connaît l’importance de l’engagement bénévole, dans l’Église, mais aussi dans bien des domaines.
N’est-ce pas aussi du travail?
Ne peut-on pas le considérer ainsi, même si il n’est pas sanctionné par de l’argent?

Travail et salaire sont étroitement liés.

Tout travail mérite salaire

Tout travail mérite salaire, dit le proverbe.
L’argent vient récompenser le travail accompli. Il donne acte de sa valeur.
Nous avons pu constater il y a quelques temps l’attachement très fort du peuple suisse à ce lien direct entre salaire et travail accompli lorsque nous avons voté sur le Revenu de base inconditionnel – RBI.
Il était inconcevable pour beaucoup qu’un revenu soit versé à une personne qui n’aurait pas accompli un travail, au sens d’une activité professionnelle classique. Chômeurs, jeunes qui cherchent leur voie, femmes au foyer, retraités…
On ne pouvait imaginer les payer pour… rien !!!

On tient à ce que salaire et travail soient intimement liés.
Au point parfois de retourner les choses et de définir comme travail toute activité humaine pour peu qu’elle rapporte de l’argent.

Car si l’on observe bien le fonctionnement du monde du travail, le salaire vient-il vraiment récompenser de manière juste un travail accompli?
On peut se demander honnêtement si, pour qu’un match de football international ait lieu, le travail de celui qui tond la pelouse ou de celui qui nettoie les vestiaires est à ce point moins important que celui qui négocie les contrats publicitaires des joueurs!?
Pourtant, je soupçonne que les salaires des premiers n’ont pas grand-chose à voir avec celui de ce dernier.

L’argent récompense-t-il donc toujours honnêtement le travail accompli?
Calvin déjà dénonçait la spéculation.
Quand l’argent ne sert plus à récompenser le travail ou à être investi pour développer celui-ci, mais qu’il est manipulé pour lui-même, sans ancrage dans la réalité.

C’est ici que nous pouvons nous laisser interpeller par le texte de l’épître de Jacques qui précède une invective contre les riches. Non pas qu’il condamne les richesses ou le fait d’être riche en soi, mais bien la propension de ceux-ci à se laisser posséder par leurs possessions.

coins-1523383_1280

Vous dites: aujourd’hui ou demain, nous irons dans telle ville, nous y passerons une année, nous ferons du commerce et nous gagnerons de l’argent.
Traduit littéralement: aujourd’hui ou demain, nous irons dans telle ou telle ville, nous ferons une année, nous commercerons et nous gagnerons.

4 verbes d’action, 4 verbes au futur qui ne laissent la place à aucun conditionnel.
Quelle prétention!

Prétention de la maîtrise du temps, du lieu, des échéances et du résultat.
Nous ferons et le choses se passeront comme nous le voulons. Et à la fin, nous gagnerons sur toute la ligne.
Jacques dénonce ici les spéculateurs qui prétendent soumettre les éléments à leur volonté et à leur action dans un seul et unique but: gagner.

Le temps et les lieux sont flexibles et interchangeables (aujourd’hui – demain ; ici – là-bas). Ils peuvent être modifiés à tout moment, pour répondre à une opportunité.
Le temps est considéré comme une marchandise dont on peut disposer ou que l’on peut fabriquer à sa guise (nous ferons une année).
Le but est clairement défini: gagner. Et le moyen également: en faisant des affaires.

Aucune place bien entendu aux questions secondaires telles que les conditions de travail des travailleurs par exemple (!). Le travail est ici totalement déshumanisé dès lors que l’argent n’est plus un outil – le salaire – mais le but de toutes les transactions.

L’épître de Jacques ne date pas d’hier. Pourtant, ces pratiques perdurent au XXIe siècle. Prenons simplement l’exemple des employés au travail sur appel: ils se doivent d’être disponibles si leur entreprise a besoin d’eux, mais si elle n’a pas besoin d’eux, ils ne travaillent pas et donc n’ont pas de salaire.

Déshumanisation, perte de sens du travail.
Illusion de maîtrise et manque total de conscience d’un tout petit élément, mais qui est fondamental: l’être humain là au milieu?!?

Ni le travail ni l’argent n’ont plus besoin de l’homme.
C’est l’argent qui travaille!

Si Dieu le veut!

Nous ferons ceci ou cela… Oui… Si les conditions sont favorables! Conditions que je ne maîtrise pas et qui ne sauraient en aucun cas relever de mon pouvoir.
Pour le dire comme Jacques: si Dieu le veut!

Voici le point de départ: vous ne savez pas ce que votre vie sera demain.
Et si vous perdez cela de vue, toutes vos actions sont faussées. Tout ce que vous faites perd son sens.
En quelques mots, Jacques replace les éléments qui donnent sens à nos actions.
Voici ce que vous devriez dire: Si le Seigneur le veut, nous vivrons et nous ferons ceci ou cela.

1. Je ne maîtrise pas tout et dois me reconnaître comme une créature au sein de la Création, soumise à une volonté qui me dépasse. Si Dieu le veut…

2. La vie m’est donnée. Je la reçois. Je ne peux la faire moi-même. Nous vivrons…

3. Consciente de cela, je peux agir dans le monde avec foi et espérance. Et nous ferons…

4. Il n’y a pas de 4 (!). Donc je ne maîtrise pas le résultat de mes actions. Je ne peux pas affirmer que je gagnerai.

Il s’agit pour l’être humain d’être remis à la place qui est la sienne.

A suivre…

La reconnaissance du travail accompli est primordial pour que celui-ci ait un sens. Reconnaissance par le salaire, mais aussi reconnaissance sociale. Sur ce point, la parabole de l’évangile de Luc est étonnante. Elle ne semble pas insister sur la reconnaissance, au contraire, c’est comme si Jésus dénigrait le travail du serviteur.
Mais, si vous le permettez, pour aller plus loin avec ce second texte, je vous donne rendez-vous dimanche prochain à Boudry.

Pour l’heure, reprenons conscience que nos actions et notre existence toute entière ne sont pas entre nos mains et que nous ne pouvons pas les conjuguer au futur sans les soumettre à un si…

Si Dieu le veut, nous vivrons
Et alors nous agirons
Et nous remettrons le résultat de nos actions entre ses mains.

Amen.

À lire sur le sujet: François Vouga, Le travail, dans: Évangile et Vie quotidienne.

On boude ou on joue?

Prédication du dimanche 13 mars 2016
Textes bibliques: Luc 7,31-35 (les enfants qui jouent) et Psaume 126
Inspirations: matériel du Cours biblique et échanges lors de la rencontre en paroisse.

child-785713_1280

Cette année, c’est le thème des paraboles que nous avons l’occasion d’aborder lors des rencontres bibliques mensuelles de paroisse.

Le style littéraire de la parabole a la grande force d’opérer un déplacement. Alors qu’une critique portée de front pourrait braquer les interlocuteurs et s’avérer stérile, la parabole a l’avantage de faire appel au langage indirect. Elle oblige l’auditeur à fournir un effort créatif de compréhension. A participer à l’élaboration du sens, ce qui le met nécessairement en route et favorise une remise en question. L’auditeur de la parabole devient acteur de son sens. Sans avoir l’air de le dire, la parabole peut alors s’avérer bien plus incisive qu’un discours direct et froid.

Ainsi, on constate à la lecture des évangiles que les interlocuteurs de Jésus n’obtiennent que rarement des réponses directes à leurs questions. Idéalement, ce devrait être aussi notre cas le dimanche matin lorsque nous venons au culte: nous devrions quitter le temple avec des questionnements qui font avancer et qui stimulent notre créativité plutôt qu’avec des réponses toutes faites.

Mais on le sait bien, vos pasteurs n’ont pas le génie littéraire de Jésus, ni même celui d’un Marc, d’un Matthieu, d’un Luc, d’un Jean ou d’un Paul. Heureusement, nous croyons que nous pouvons compter sur l’Esprit saint pour transformer nos paroles humaines en Parole de Dieu pour nous 😉

Les enfants qui jouent

Cette parabole des enfants qui jouent est peu connue et à vrai dire, quand j’ai lu le programme des rencontres bibliques et que j’ai vu ce titre pour la rencontre de février, je ne voyais pas de quoi il s’agissait. J’ai dû me replonger dans l’évangile de Luc pour redécouvrir ces quelques versets.

Des enfants désabusés, déçus que les autres ne jouent pas avec eux. Quelle que soit l’activité proposée, quel qu’en soit le type ou l’ambiance, les autres rechignent. Ils ne sont ni enthousiasmés par la musique joyeuse, ni saisis par les chants tristes. Rien ne leur convient.

Cette parabole est racontée par Jésus dans le contexte très précis d’un échange avec deux hommes, disciples de Jean-Baptiste, venus voir Jésus pour lui demander si il est bien celui qui vient, le Messie que Jean annonce, ou si il faut en attendre un autre. Comme à son habitude, Jésus ne répond pas. Mais si il avait répondu « oui » à la question, « oui, je suis le Messie que Jean annonce », cela aurait-il suffi? La réponse directe n’est pas forcément définitive.

Constat d’échec

On lit en arrière-fond de ces versets le constat d’échec de la prédication ancienne. Jean-Baptise et Jésus eux-mêmes n’ont pas été entendus. Et même les disciples du premier doutaient du second… Même cette génération-là n’a pas joué le jeu. Elle a rechigné. La génération jamais contente a toujours une bonne raison, quelque chose à reprocher, des bons arguments, pour demeurer dans la méfiance. Pour ne pas danser, pour ne pas pleurer.

Peut-être est-ce une bonne excuse pour ne pas se risquer?! Ou demeurer de côté, le regard acéré et prompt à la critique à peine quelqu’un se risquerait à la danse d’un pas mal assuré.

Jean-Baptise ne mange rien! C’est un ascète. Il est louche.
« Il a un démon » dit le texte. Un p’tit vélo!

Jésus, lui, mange et boit avec n’importe qui. Il n’est pas fiable.
Voilà. Le jugement est posé.

De la simple observation d’une attitude face à la nourriture, on arrête son opinion sur un homme. Et par extension, sur sa capacité ou non à avoir quelque chose à nous dire.

Jésus: un glouton?!

Jésus : un glouton et un ivrogne…
C’est amusant. Aujourd’hui, si on devait donner des qualificatifs pour décrire Jésus, peu de gens diraient: c’était un glouton et un ivrogne. Et pourtant, à l’époque, c’est bien cela qui l’a disqualifié auprès de bien des hommes de cette génération.

L’image que l’on se fait de Jésus aujourd’hui peut-elle aussi le disqualifier aux yeux de certains? Selon les critères de notre génération?
Je pense que oui.

412f5ce81ab5d955972461c366ab1ce4_largeLe grand sage, d’humeur toujours égale, beau brun barbu l’air détaché de tout, tel que l’imagerie populaire s’est appropriée la figure de Jésus en rebutent beaucoup. Et je ne peux pas m’empêcher de les comprendre. Le beau gaillard à bouclettes brunes et l’œil mielleux n’a rien à voir avec le Jésus que je rencontre à la lecture des évangiles. Et pourtant, dans l’esprit de beaucoup, Jésus, c’est lui. Et c’est certainement de lui dont on parle le dimanche matin entre ces quatre murs, sur un ton béat!

De même, les titres que la tradition a attribué à Jésus: le sauveur, le Christ, le seigneur…  ne parlent qu’aux personnes initiées au langage religieux et ne représentent rien pour la plupart de nos contemporains. On se rend bien compte que ce ne sont pas avec ces attributs que nous parvenons à transmettre l’Évangile autour de nous. Mais comment le faire alors?

Échec encore

On ne peut que constater une certaine forme d’échec lorsque l’on voit combien d’enfants et de petits-enfants d’une génération pourtant très régulière à l’église n’est aujourd’hui pas engagée. Vos enfants, vos petits-enfants ont-ils une vie de foi?… Sont-ils engagés dans l’Église?… Si non, pourquoi?

Auriez-vous fait quelque chose de faux? Aurions-nous fait quelque chose de faux? Pourtant, je suis sûre que nous voulons tous transmettre notre foi à nos enfants. Nous essayons honnêtement, sous diverses formes. Mais nous ne savons pas ce qui est réellement reçu, ni si cela aura un écho dans leur vie. Avec les enfants de la parabole, nous ne pouvons qu’exprimer notre incompréhension quand ils s’en détournent. Ou quand nos catéchumènes ne poursuivent pas leur engagement.

Pour nous qui savons combien la foi donne un sens à notre vie – combien la musique nous invite à danser et comment les chants funèbres nous font pleurer (pour reprendre les images de la parabole) – nous ne pouvons pas comprendre le silence de ceux qui n’entrent pas dans le jeu. Et face à cette incompréhension, nous ne pouvons que redire, témoigner du sens que cela a, et cela a eu pour nous.

Nous cherchons alors à reproduire ce qui est fort pour nous. Ce qui nous a fait vibrer et donner envie de nous engager. Mais peut-être que pour que d’autres personnes fassent la même expérience, il faudrait non pas que les choses soient pareilles, mais justement qu’elles soient différentes.

Les enfants à la cène

Par exemple, nous avons changé notre manière de concevoir la présence des enfants à la cène. Autrefois, ils n’avaient pas le droit d’y venir. Car l’on considérait que cela était réservé aux personnes adultes dans la foi qui avaient compris ce que signifiait la communion au corps et au sang du Christ. La cène, qui n’était célébrée que quelques fois par an, avait un côté exclusif auquel les enfants, en grandissant, se réjouissaient de pouvoir participer quand ils en auraient l’âge, avec l’important rite de passage que constituait la confirmation.

child-930103_1280Aujourd’hui, les choses sont différentes. Nous célébrons la cène à chacun de nos cultes, elle est donc devenue moins exclusive. Les enfants n’attendent plus avec envie d’avoir l’âge d’être autorisé à y participer. Il a donc été décidé qu’il était plus favorable de les y inviter dès leur plus jeune âge. Ils apprennent donc à vivre ce moment, observent les adultes dans leurs gestes, leurs attitudes. Ils apprennent en imitant, comme ils le font dans bien des domaines. Puis cela amène en eux des questions, occasions pour les parents et les pasteurs d’expliquer le sens de la communion aux enfants et de témoigner aussi du sens que cela a pour eux.

Pour parvenir au même but catéchétique et de vie communautaire, notre pratique a changé au fil du temps. D’une pédagogie exclusive, nous sommes passés à une pédagogie inclusive.

Entrer dans le jeu

Pour d’autres domaines, il devrait peut-être en être de même. Mais c’est un des grands paradoxes de notre Église aujourd’hui: nous aimerions de tout cœur que plus de gens s’y engagent et nous sommes persuadés qu’ils y trouveraient le sens, la joie, le soutien et les liens que nous expérimentons.

Mais par ailleurs, nous ne voulons rien changer. On a toujours fait comme ça et c’est ainsi que nous y trouvons notre compte. Mais si de nouvelles personnes se joignent à notre communauté, elle changera de fait. Car l’Église est faite par la communauté qui la compose. Si la communauté évolue, l’Église évolue.

C’est toujours facile d’aller danser au centre de l’agora, de la place publique, quand l’air nous est familier et qu’en plus, on connaît le flûtiste. Mais quand la mélodie est jouée autrement que de la manière dont on a l’habitude, quand nous nous sentons bousculés par ceux qui dansent autrement que nous, difficile de ne pas faire à notre tours les enfants qui boudent sur le côté.

L’Église aujourd’hui est à un tournant. Et je me refuse à croire, comme certains, qu’elle a entamé un inexorable déclin. Je ne crois pas que notre rôle de chrétiens d’aujourd’hui est de l’accompagner dans sa lente disparition. Peut-être pas si lente d’ailleurs…

Je crois encore que l’Église peut croître. Si l’Église est la moins mauvaise expression sur terre de l’Église de Jésus-Christ, je crois qu’il est de notre devoir de la renouveler, de la réinventer.

Il n’y a pas de solutions pour renouveler l’Église, pas de réponse à cette question.
Solliciter notre esprit créatif à tous est sans doute plus fructueux.

Et prions Dieu que son Esprit nous inspire !

Amen