Cultivons notre jardin

Prédication du dimanche 3 septembre sur Genèse 3,8-19.23 et Jean 10,7-9 Je suis la porte.

Cette année, paraît-il, est une bonne année pour les tomates. Je dis paraît-il parce que je ne cultive pas moi-même de tomates, mais j’ai entendu plusieurs personnes relever l’abondance de la récolte annuelle. Une abondance qui est accueillie avec joie, mais aussi parfois avec un peu d’inquiétude: Que faire de tous ces fruits ?!? En nous gratifiant ainsi, la nature exige aussi de nous une quantité importante de travail.

Je suis probablement d’autant plus admirative des talents agricoles de nombreux d’entre vous que je n’ai moi-même pas du tout la main verte. Mais, signe de la grâce, il arrive que des anges (!) viennent déposer derrière ma porte tomates, raisin, pruneaux et pâtissons. Si je ne sais pas les cultiver, soyez sûrs que je sais les apprécier !

Je le constate souvent : le jardin prend une place importante dans la vie et le quotidien de beaucoup de gens par ici. Et à défaut de vous proposer des conseils avisés en jardinages, je me suis dit qu’il ne serait peut-être pas inintéressant d’oser une petite escapade intellectuelle dans un jardin.

Promenade en Eden

L’évocation du jardin fait immédiatement résonner dans le monde biblique le célèbre jardin d’Eden. Dans le pays d’Eden, nous dit le texte, le Seigneur Dieu planta un jardin (Gn2.8). Dans ce pays originel, mythique. Pays des délices, étymologiquement parlant.

Le jardin du Seigneur Dieu pousse dans la plus pure tradition des jardins royaux de Mésopotamie. Espace clos autour du palais du roi et d’un sanctuaire, où seul le roi et ses proches sont invités à déambuler. Planté de grands palmiers et de dattiers qui permettent, à leur ombre, à de nombreuses autres plantes de pousser. Variétés de haricots, lentilles, figues et autres fruits. On y cultive tout ce que la nature offre et on y développe ses connaissances en agriculture. La végétation y est abondante et abrite oiseaux et animaux sauvages. Le jardin antique est une oasis, un parc clos. Ce que nous appellerions peut-être aujourd’hui une réserve naturelle.

Le roi s’y promène, y médite.
Il y invite aussi parfois les rois des pays voisins et profite d’y asseoir un peu sa puissance. Avoir un beau jardin, y cultiver des espèces rares, c’est démontrer sa capacité à dominer la nature. Une manière subtile de décourager d’éventuelles velléités de conquête.

Pour traduire le mot jardin – gan en hébreu – les traducteurs grecs de la LXX (traduction ancienne de l’Ancien Testament en langue grecque), ont utilisé le terme paradeisos. Vous comprenez donc évidemment d’où nous vient cet héritage de l’association entre le jardin d’Eden et le Paradis.

Rien en réalité ne situe ce récit au ciel, dans un paradis hors du monde. Au contraire, Dieu nous est ici présenté comme un roi antique, se promenant dans son jardin, espace clos et luxuriant autour de son palais. Représentation anthropomorphique d’un Dieu souverain.

L’homme dans le jardin

Le Seigneur Dieu avait alors établi l’homme dans son jardin pour le cultiver et le garder (Gn 3,15), nous dit le texte.
Au jardin d’Eden, dans cet état idéal, les relations vitales sont équilibrées.
Relations entre les humains et les animaux, entre l’homme et la femme, entre l’être humain et Dieu, entre la terre nourricière et l’humanité. Le jardin est alors le lieu où se vit la proximité véritable.

Une proximité à saisir dans nos jardins également.
Jardiner permet ce rapport à la terre, à la nature, à la découverte de la grâce que sont les fruits que l’on récolte.
Jardiner demande du temps, de la patience, et devient assurément l’occasion de méditations, de retour à soi, de prières.
Le jardin oblige à sortir de chez soi. Parfois même quand il ne fait pas beau ou trop chaud.
Et pourtant, le jardin est justement une occasion de mieux se retrouver chez soi. Dans son intériorité.

D’ailleurs, la vocation de l’être humain est bien de vivre hors du jardin d’Eden.
Hors d’une nature parfaitement cadrée, maîtrisée, dominée. Les conséquences de la gourmandise trop grande de l’homme et de la femme ne sont pas des punitions, mais la conscience de la pénibilité du travail, de l’hostilité de la nature, de la douleur de la vie.

Si le serpent et le sol sont maudits dans le texte, ce n’est pas le cas de l’homme ni de la femme.

L’homme n’est pas condamné à cultiver la terre. Il le faisait déjà en Eden ! Mais désormais, la terre sera moins généreuse. Le travail plus exigent. Le résultat moins certain.

L’homme et la femme ont aspiré à la connaissance du bien et du mal, et à peine cette connaissance acquise, ils se déchargent de leurs responsabilités : c’est la faute de l’autre.

En eux, le Seigneur Dieu ne peut plus trouver des partenaires avec qui s’entretenir lors de ses déambulations dans son jardin. Les relations vitales sont perturbées. Entre les hommes, les animaux, la nature et Dieu, les choses ne relèvent plus (ou pas) de l’évidence.

L’être humain n’a dès lors plus rien à faire dans ce jardin royal. Sa place est dans le monde, à cultiver la terre.

Dedans et dehors

Il lui faut cultiver son jardin. Comme Candide.
Le héros de Voltaire, au terme de son périple, renonce à la philosophie et à la métaphysique pour s’occuper, à son échelle, de ce qu’il est capable de changer. Il se concentre sur ce sur quoi il a prise. Dans la confiance que l’être humain est capable d’améliorer sa condition.

En cultivant son jardin, l’homme bien sûr agit à son échelle. Il cultive aussi sa vie intérieure. Son jardin intérieur, osons l’expression.

En réfléchissant ces derniers jours sur cette thématique du jardin, je me suis surprise à avoir envie de m’y mettre. Et pourtant à être certaine que je ne le ferais pas. Par manque de temps sans doute, aussi de régularité et par manque de connaissances. Il n’est pas simple de partir de zéro dans un domaine. Peut-être un jour le ferai-je. Qui sait ?

Pour l’instant, je me contente d’observer avec reconnaissance mes enfants pousser, et de profiter du jardin que nous offre la nature pour m’y balader et m’abandonner à mes méditations.

De cette méditation sur le jardin, je retiendrai ce va et vient continuel entre l’intérieur et l’extérieur.
Lieu clos et sécurisé du jardin royal.
Et en même temps ouverture vers la nature infinie.
Sécurité de l’espace maîtrisé.
Et vocation à vivre dans le monde.
Discipline de la culture à l’air libre.
Et occasion de se plonger à l’intérieur de soi.

Intérieur – extérieur.
Et cette parole de Jésus qui résonne :
Je suis la porte de l’enclos. Celui qui entre par moi sera sauvé, il pourra entrer et sortir, et il trouvera sa nourriture.

Reste maintenant à cultiver cette relation avec celui qui nous permet d’entrer et de sortir de nos jardins.

Amen

Le pouvoir de la parole

Prédication du dimanche 22 novembre 2015 à Cortaillod.

Textes bibliques: Exode 32,1-8 (veau d’or) et Jean 1,1-5 (prologue).

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Où est-il passé ?… Mais que peut bien faire Moïse sur cette montagne?!? Cela fait 3 semaines, non, un mois qu’il est parti. Que fait-il ?… Peut-être qu’il a fui… seul, de son côté. Il les a laissé tomber. Ou alors il lui est arrivé quelque chose. Il aura fait une mauvaise chute.

En l’absence du prophète, le peuple est perdu. Moïse, c’était celui qui parlait à Dieu – ah, voilà que l’on parle déjà de lui au passé ! Dieu lui parlait et lui, il savait parler au peuple. Mais si Moïse n’est plus là, comment connaître la volonté divine? Comment se sentir encore accompagné par Dieu dans cette errance?

Le peuple hébreu fait l’expérience du vertige que provoque la liberté lorsqu’on ne sait que faire de celle-ci. Sans un guide, ils sont perdus. Ils prennent conscience que Moïse seul assurait le lien entre eux et Dieu. Et que rien n’existe pour matérialiser ce lien. Le peuple se cherche donc un nouveau leader, qui saura, lui, ne pas reproduire la même erreur que celle de Moïse. Il les aidera à construire quelque chose de tangible qui scellera le lien entre les Israélites et leur Dieu.

Les paroles s’envolent, les taureaux restent

Il était répandu dans les tribus de la région, de sculpter un taureau, symbole de force, pour servir de piédestal aux divinités. Les Israélites façonnent donc à leur tour un taureau, d’aucuns diraient avec ironie, un vulgaire veau, pour que le Dieu qui les a fait sortir d’Égypte puisse s’y tenir. Ainsi, ils poursuivront leur route, précédés dans leur traversée du désert, par leur Dieu, trônant sur sa monture. Les voilà rassurés. Même en l’absence du prophète, leur Dieu ne leur échappera plus.

Avant de retravailler ce texte pour une rencontre de catéchisme mardi dernier, j’avais le souvenir que, dans cette histoire, le peuple se construisait une fausse divinité et se détournait de Dieu. Mais en le relisant avec attention, j’ai pris conscience que ce n’était pas exactement de cela qu’il s’agissait. Le peuple ne se façonne pas un faux dieu. D’ailleurs, voyant la statue, Aaron s’écrie: «demain, nous ferons une fête pour le Seigneur». Ce veau, c’est bien pour le Seigneur, le Dieu d’Israël, qu’ils l’ont sculpté. En l’honneur du Dieu qui les a fait sortir d’Égypte. Désormais, ils pourront le célébrer. Car ils lui auront façonné un piédestal digne de lui.

Alors, s’ils ne se sont pas détournés du vrai Dieu, quelle a été leur faute? Et pourquoi cela provoque-t-il une telle colère chez Moïse et chez Dieu? En vouant offrir une monture à leur dieu, les hébreux manifestent qu’ils n’ont pas compris qui est Dieu. On ne peut l’asseoir sur une monture, aussi resplendissante soit-elle. Car il demeure insaisissable.

Il serait bien plus confortable et rassurant, il est vrai, de pouvoir lui réserver un lieu, un espace, un temple et dire : voilà où Dieu est. Il est ici et pas ailleurs. Bien plus aisé de le confiner dans un périmètre circonscrit et qu’en dehors de celui-ci, il nous laisse vivre notre vie comme nous l’entendons.

Autrefois, c’est sur un taureau que l’on cherchait à l’asseoir. Aujourd’hui, c’est dans la vie privée, dans l’intime de chacun que devrait être sa place. Et en dehors de là, il faut qu’il nous laisse mener notre vie comme nous l’entendons. Il est là, et surtout il ne faut pas qu’il intervienne dans le domaine public.

Pourtant, ce n’est pas ce Dieu là, le Dieu de Moïse. Lui se révèle par un biais à la fois immensément riche et pourtant si fragile : la parole.

Ce qui nous distingue des bêtes

Et qu’est-ce que c’est que des mots, juste des mots, quand on est déstabilisés, quand on a peur pour son avenir, quand on est désorientés? Dieu parlait à Moïse et Moïse parlait au peuple. Et si Moïse est absent depuis des semaines, ce n’est pas parce qu’il les a laissé tomber, c’est parce qu’il est en tête à tête avec Dieu. Parce qu’il a pris le temps de le rencontrer et de l’écouter. Sur cette montagne, vous le savez bien, il va recevoir ce que nous avons l’habitude d’appeler les 10 commandements ; ce que le texte hébreu appelle les 10 paroles.

En l’absence du prophète, personne n’ose une parole. Pas même Aaron. Et on se dit qu’on a été fous de croire que les mots seuls pouvaient sauver. Mieux vaut assurer l’avenir sur des bases plus solides.

Depuis vendredi dernier, nous avons été submergés de mots. J’ai été très fortement marquée par le foisonnement incessant de textes, de dépêches, d’articles, de blogs. Info en continu sur les télés, à la radio, sur nos tablettes. Beaucoup, beaucoup de mots. Le besoin d’exprimer, de dire : la douleur, l’incompréhension, la compassion. Mais aussi la colère et même la haine.

Beaucoup de mots, mais finalement peu de paroles fortes. Les réactions politiques, stratégiques et militaires ne se sont pas fait attendre. Immédiatement, on entre dans l’action. Croit-on encore à la puissance de la parole? En mesure-t-on encore son pouvoir?

Des commentaires, des analyses, il y en a eu pléthore. Mais peu de discours qui nous permettent de prendre de la hauteur. Qui nous rendent plus humains. Des paroles qui nous fasse prendre du recul, qui nous obligent à prendre distance pour penser.

Aujourd’hui plus que jamais, il est indispensable de penser le monde. Nous avons besoin des penseurs, des philosophes et des théologiens pour formuler une pensée. Une parole qui nous élève. Car c’est bien cela: la parole, qui nous distingue des bêtes.

Notre monde, je crois, ressemble beaucoup à ces Israélites qui se sont dit que faire confiance au Dieu de la parole était une folie. Que mieux valait quelque chose de tangible. C’était plus sûr. Mieux valent, croit notre monde, des représailles militaires, la fermeture des frontières, la multiplication des mesures sécuritaires. Pourtant, ce que Dieu espérait pour son peuple, et qu’il espère aussi pour nous, c’est la liberté. Alors il n’est pas inopportun de se demander si toutes ces actions sont au service de la liberté.

Et en tant que chrétiens, je crois que nous devons redonner sa place à la parole. Sans passer pour des illuminés ou des idéalistes, nous pouvons rappeler la force des mots dans un monde qui se tourne bien vite vers les armes. Nous qui reconnaissons le Christ dans celui que Jean appelait la Parole faite chair, il est de notre responsabilité de témoigner de la force de la parole.

Pour dire l’absurdité

Pour rendre hommage

Pour penser le monde

Pour témoigner de l’espérance

Pour donner du sens

Pour croire à la liberté

Et quand la parole sait être forte, le silence n’est plus celui de la consternation, mais celui du recueillement.

Amen